
NOUVELLE Melbourne, août 1860…En ce matin du 7 août 1860, le temps était un peu frais en raison d’un ciel couvert. Fondée vingt-cinq ans plus tôt par John Batman et une poignée d’émigrants venus de la Terre de Van Diemen - rebaptisée Tasmanie depuis 1856 -, Melbourne connaissait depuis le début des années 1850 un essor fulgurant, basé sur l’or découvert au nord et à l’ouest de la ville. Le port, que l’on ne cessait d’agrandir, bourdonnait d’une activité de fourmilière, dans un vacarme fait d’appels de dockers, de cris d’enfants, de criaillements de mouettes, des grincements et craquements des navires à quai. Un concert d’odeurs agressives frappait les narines : bitume, caques emplies de poissons, bois et cordages, senteurs d’épices, relents de bière s’échappant des tavernes sombres où se réunissaient marins, orpailleurs, contrebandiers, aventuriers. Patrick Sullivan, trente-huit ans, baroudeur et flambeur invétéré, ne croyant ni à dieu ni à diable, éprouvait néanmoins une certaine admiration pour Robert O’Hara. Même s’il estimait qu’il était fou. O’Hara était issu tout droit des meilleures écoles de l’Angleterre lointaine. Il lisait la Bible comme Patrick jouait aux cartes, et s’était mis en tête de découvrir la mythique mer intérieure qui, selon certaines légendes, s’étendait au cœur de l’Australie. Pour avoir hanté le bush et le désert depuis des années, Sullivan pensait qu’il s’agissait là d’une croyance parfaitement irrationnelle. Ces légendes avaient été inventées de toutes pièces par des farceurs désireux d’impressionner les originaux fraîchement débarqués de la mère-patrie. Il ne fallait pas se faire d’illusion. Le cœur de l’île-continent ne contenait pas autre chose qu’un fichu désert, peuplé de fichus serpents, de fichus kangourous et de fichus Aborigènes. Mais il s’était pris d’affection pour ce cinglé de O’Hara. Celui-ci, à l’inverse de tous ces bouffeurs de Bible épris de morale, ne le vouait pas à l’enfer sous prétexte qu’il taquinait un peu trop souvent la dame de cœur et les dames tout cour. Bon et généreux lui-même, Robert O’Hara croyait de toute son âme à la bonté foncière et à la générosité inaltérable de l’homme. - Nous allons marcher sur les traces des grands explorateurs de jadis, monsieur Sullivan, affirmait O’Hara. Nous serons les dignes héritiers de James Cook et Matthiew Flinders. - J’espère que vous avez bien réfléchi à ce que vous faites, M’sieur. Le voyage sera dangereux. Là-bas, au-delà des terres fertiles, il n’y a plus que le désert rouge. Du sable et de la rocaille à perte de vue, et pas un arbre sous lequel souffler. La température dépasse souvent les cinquante degrés, et il n’existe pratiquement aucun point d’eau. - Je m’en doute, mon ami. Mais je suis convaincu qu’au-delà de cet enfer s’étend ce qui fut la Terre d’Eden, que le Seigneur offrit à Adam et Eve. - Vous savez, je ne crois pas trop à toutes ces fariboles, M’sieur. Soit dit sans vouloir vous contrarier. - Vous ne me contrariez pas, mon ami. Mais vous ne pourrez empêcher la bonté de Dieu de s’étendre sur vous. Lorsque vous contemplerez la magnificence de Son œuvre originelle, vous changerez d’avis et vous lui rendrez grâces. J’ai besoin de vous, car l’on m’a dit que vous étiez le meilleur bushman de Melbourne. - Pour ça, M’sieur, je ne crains personne. J’ai participé à l’expédition de Leichhardt, en 1842. J’avais vingt ans à cette époque. Lui aussi, il s’était mis en tête de découvrir cette mer. Nous étions sept gars avec lui. Nous avons quitté Brisbane en direction de l’intérieur. Il nous a fallu quatorze mois pour rejoindre Port Essington1. Tout le monde nous croyait morts. On nous a réservé un triomphe quand nous sommes revenus à Sydney. Par bateau, cette fois. 1. L’actuel Darwin Sullivan se gratta la barbe et ajouta : - Heureusement, je n’ai pas participé à sa seconde expédition, en 1848. Avec sept hommes, dont deux aborigènes, il est parti de Roma. C’est un petit village situé à trois cents miles à l’ouest de Brisbane. Il voulait traverser l’Australie d’est en ouest, jusqu’à Perth. Il n’est jamais arrivé. Ca m’a fichu un coup, parce que c’était un brave type. Alors, j’ai pris part aux recherches. Mais on n’a rien retrouvé. Ils se sont fait bouffer par le désert, voilà. Alors, je préfère que vous le sachiez. - Leichhardt ne possédait pas de chameaux, rétorqua O’Hara. Il montra fièrement, sur la place de Melbourne où il les avait rassemblés, les vingt-cinq camélidés qu’il avait fait venir à grands frais d’Afghanistan. En réalité, ce n’était pas lui qui avait payé. Il avait bénéficié des fonds largement octroyés par les autorités de Melbourne, qui pouvaient se permettre de se montrer généreuses compte tenu des taxes frisant l’escroquerie qu’elles prélevaient sur le dos des mineurs de Ballarat et de Bendigo. - Un chameau adulte peut avaler d’un trait jusqu’à cent trente litres d’eau, expliqua O’Hara en flattant le cou de l’une des bêtes. C’est ce qui lui permet de résister à la chaleur et de rester ainsi plusieurs jours sans boire. Si Leichhardt avait eu des chameaux, il aurait réussi. Et puis, il n’a sans doute pas suivi la bonne route. Selon mes estimations, la mer intérieure doit se situer quelque part à plusieurs centaines de miles au nord de Melbourne. Nous avons de l’eau et des vivres en suffisance. Avec l’aide du Seigneur - et avec nos vingt-cinq chameaux -, je suis sûr que nous réussirons. L’enthousiasme de O’Hara amusait beaucoup Sullivan. Ses motivations personnelles étaient certes beaucoup moins élevées. Il espérait bien, au cours de cette expédition, repérer quelque gisement aurifère sur lequel il pourrait faire main basse avant tout le monde. Acheter le terrain pour une poignée de cerises et le faire exploiter par des gars qu’il paierait juste ce qu’il faut. Pas plus. Mais, au fond, il devait bien s’avouer qu’il y avait une autre raison à sa participation. Même si ce fichu désert paraissait laid et monotone aux yeux de tous, lui-même le trouvait beau, parce qu’il s’y sentait chez lui. Nulle part ailleurs on n’éprouvait une telle sensation de liberté. On n’y rencontrait ni dieu, ni diable, ni surtout de notables fortunés, hautains et méprisants, devant qui il fallait s’incliner. Alors, Sullivan suivrait O’Hara. Et puis, celui-ci payait bien. Son second, John Wells, n’était pas moins détraqué que lui. Un doux-dingue qui se prétendait… comment-disait-il ? météorologue. C’est-à-dire qu’il affirmait pouvoir prévoir le temps à l’avance. Alors, il passait ses journées à étudier les nuages au lieu de regarder les filles. Bon, chacun son plaisir, après tout. Sullivan se demandait bien quelle pourrait être l’utilité d’un météorologue dans un pays où il ne pleuvait jamais, mais O’Hara avait l’air de tenir à sa présence. D’ailleurs, Wells ne paraissait pas trop assidu à la lecture biblique. Sullivan espérait bien le convertir aux charmes de la dame de pique afin de lui prélever en douceur quelques livres sterling. Une dizaine d’hommes participaient à l’expédition. Sullivan connaissait trois d’entre eux ; Philip Grey, qui commandait l’équipe, et deux des gars : Theodore Brahe et Patrick Sheppard. Ils avaient été recrutés parmi les chercheurs d’or sans le sou qui hantaient les bas quartiers de la ville, après avoir dilapidé les petites fortunes récoltées du côté de Bendigo ou de Ballarat. Sullivan n’accordait pas une très grande confiance à ces individus. O’Hara leur avait promis, s’ils le suivaient jusqu’au bout, une gloire dont ils se moquaient bien. Seule la somme rondelette qu’il leur avait proposée les intéressait, et Sullivan savait qu’ils abandonneraient si le voyage devenait trop risqué. Pour cette raison aussi il ne laisserait pas tomber O’Hara. Malgré ses chameaux et sa foi sans faille, ses os risquaient bientôt de blanchir sous le soleil implacable du bush s’il n’était pas là pour le guider.
Robert O’Hara, que ses hommes surnommaient « le Capitaine », vérifia soigneusement les sangles de son chameau sous le regard intrigué et amusé des badauds, nombreux malgré l’heure matinale. Ceux-ci imaginaient sans doute qu’ils allaient tenter de découvrir de nouveaux gisements de minerai aurifère. Les badauds connaissaient Sullivan. Seul l’or avait pu le motiver. Mais O’Hara s’en moquait. La découverte de la Mer intérieure, qu’il appelait déjà Mer du Paradis, revêtait l’importance d’une quête sacrée. Sous un ciel gris et menaçant, qui confirmait que l’on était encore au cœur de l’hiver, il donna le signal du départ.
Pendant les premiers jours, on emprunta la piste de Bendigo, qui menait à l’une des plus riches mines de quartz aurifère du monde. Bendigo avait ceci de particulier qu’elle employait des milliers de Chinois. Ceux-ci avaient marqué la petite cité de leur empreinte en construisant temples et salons de thé, que Sullivan fit découvrir à O’Hara et Wells, tandis que les autres, méfiants, se contentaient de haricots et de lard arrosés à la bière. - Les Chinois savent cuisiner, M’sieur, faites-moi confiance. Et leurs filles sont hospitalières, ajouta-t-il avec un clin d’œil entendu.
Après Bendigo, les habitations disparurent. La progression se fit sans trop de difficultés, au milieu des plaines irriguées par les cours descendant de la Cordillère australienne, située à l’est. Ils avaient noms Billabong, Edward, Murrumbidgee, Lachlan, Darling, qui tous se jetaient dans le plus important d’entre eux, le Murray. - C’est un fleuve bizarre, ce Murray, raconta Sullivan. En 1829, un explorateur du nom de Charles Sturt a voulu prouver qu’il rejoignait l’océan sur la côte sud-ouest. Il a suivi le cours du Murrumbidgee, qui prend sa source à deux cents kilomètres au sud de Sydney, pour rejoindre le Murray. Après plusieurs milliers de kilomètres de navigation, il a constaté que ses eaux perdaient peu à peu de leur puissance et qu’il se jetait… dans un lac séparé de la mer par un cordon littoral. Arrivés là, impossible de revenir en longeant la côte. Alors, Sturt et ses gars ont fait demi-tour. Pendant plusieurs milliers de kilomètres, ils ont remonté le courant, jusqu’aux sources du Murrumbidgee. Je n’aurais pas aimé être à leur place. Le paysage était sauvage, désertique, écrasé de chaleur, mais, en raison de la présence de l’eau, la végétation était relativement abondante. C’était le bush verdoyant, alternant des étendues monotones peuplées d’acacias, d’herbes et de buissons ancrés dans la rocaille et les plaines où coulaient les fleuves, encore gonflés des eaux hivernales. Parfois, ils s’élargissaient en de surprenants plans d’eau où grouillait une vie étonnante, faite de petits marsupiaux, de rongeurs, de reptiles. Il fallait se méfier des serpents et des scorpions lorsque l’on dressait le campement, le soir. Parfois, ils croisaient un petit groupe d’Aborigènes avec lesquels Patrick Sullivan entamait la conversation. Ces drôles de petits bonshommes semblaient surgir de nulle part, sobrement vêtus d’étuis péniens, et chassaient rongeurs et wallabies à l’aide de boomerangs. - Vous voyez bien, disait O’Hara, confiant. Des hommes vivent dans ce désert inhospitalier. Dans l’avenir, lorsque nous aurons irrigué cette région grâce aux fleuves qui la traversent, elle deviendra un pays fertile. - Ouais, répondait Sullivan, sceptique, à condition que les fleuves acceptent de couler jusqu’à la mer. - Comment ça ? - A cette période, vous voyez beaucoup d’eau parce que nous sommes à la fin de l’hiver. Mais revenez en été, vers les mois de décembre, janvier, vous n’aurez plus qu’un petit ruisseau à peine capable de se frayer un passage jusqu’au lac Alexandrina. Difficile d’irriguer avec ça, croyez-moi. - Vous êtes un incorrigible pessimiste, rétorquait O’Hara avec bonne humeur. Suivant le cours du Murray, la caravane parvint à son confluent avec le Murrumbidgee. Si les chameaux résistaient sans aucune difficulté, certains hommes commençaient déjà à fatiguer. Se coucher le soir sur la rocaille devenait même une bénédiction qui permettait d’oublier les pénibles conditions de marche au sein de cet univers rouge, où l’horizon semblait rejeté à l’infini. Pour parvenir à l’étape suivante, Menindee, il suffisait de longer le Murray jusqu’à sa jonction avec le Darling, puis de remonter le cours de ce dernier jusqu’au village. Mais O’Hara avait décidé de ne pas suivre le cours du fleuve. - Il redescend vers le sud-ouest, expliqua-t-il. Or, Menindee est située au nord. Nous allons donc couper à travers le désert, ce qui devrait nous faire gagner plusieurs jours. Nous tomberons obligatoirement sur le Darling, qu’il nous suffira de remonter jusqu’à destination. - C’est vous qui commandez, M’sieur. Mais il serait plus facile de suivre les cours d’eau. Nous aurons bien assez de désert à traverser plus loin. Cependant, O’Hara refusa de démordre de son plan. - Afin d’éviter la chaleur du jour, nous marcherons une partie de la nuit, dit-il. Demain, nous lèverons le camp avant l’aube, et nous nous arrêterons vers la fin de la matinée. Aux heures les plus chaudes, nous reprendrons des forces, puis nous repartirons peu avant le crépuscule. C’est ainsi qu’agissent les Touaregs, dans le Sahara.
Ainsi quittèrent-ils les rives du fleuve pour s’enfoncer dans une étendue hostile et rocailleuse, au relief quasi inexistant. Le surlendemain pourtant, un phénomène étrange attira leur attention. Au-dessus du désert rouge se dressait une immense muraille blanche. - Dieu tout puissant ! murmura O’Hara, les lèvres gercées par la sécheresse, serions-nous arrivés aux limites du monde ? - Ce rempart protège peut-être l’Eden, suggéra John Wells, impressionné. Il nous est interdit d’y pénétrer. Prudemment, ils s’approchèrent. D’un bord à l’autre de l’horizon s’étirait une barrière de sable d’une trentaine de mètres de hauteur1. Il n’était pas impossible de la franchir, mais cette opération risquait de se révéler très longue. Après avoir longuement hésité, O’Hara prit la décision de revenir, vers l’ouest jusqu’à la vallée du Darling, ce qui réjouit beaucoup Sullivan. Si on l’avait écouté… 1. Il s’agit d’un curieux phénomène géologique qui, plus tard, fut baptisé la Muraille de Chine. Le soir, au campement, plusieurs hommes manifestèrent leur mécontentement. On savait bien que la seule route pour parvenir jusqu’à Mennindee était le fleuve. Certains commençaient à douter des capacités de leur chef. Celui-ci expliqua à son état-major qu’il ne pouvait deviner la présence de ces dunes immenses. - C’est une épreuve que Dieu nous envoie, s’exclama-t-il pour faire taire les velléités de rébellion. Oseriez-vous vous dresser contre Sa volonté ? Bien entendu, on cessa de récriminer. La foi qui animait le Capitaine était de celles qui ne se discutaient pas. Elle lui conférait une autorité contre laquelle personne dans la troupe n’aurait songé à se dresser. Seul Sullivan lui fit remarquer : - Mille excuses, M’sieur. Je ne crois pas que Dieu ait quelque chose à voir là-dedans. Vous m’avez engagé comme guide, mais si vous refusez de m’écouter, je ne sers pas à grand-chose. Je vous avais prévenu de suivre le fleuve. O’Hara, n’étant pas mauvais bougre, savait reconnaître ses torts. - C’est bon, monsieur Sullivan. Je vous écouterai à l’avenir. Patrick haussa les épaules. O’Hara était irlandais, comme lui, et donc aussi buté. Après tout, c’était lui qui payait. Mais il devait prendre conscience qu’il n’irait pas loin s’il malmenait ainsi ses hommes. Ce fut dans une ambiance morose que la caravane reprit sa route peu avant l’aube, en direction de l’ouest, où l’on savait retrouver le Darling.
Menindee…Vers le milieu septembre, un mois après avoir quitté Melbourne, l’expédition atteignit la petite cité de Menindee. C’était une oasis perdue au cœur du désert, agrippée aux rives du Darling, qui s’élargissait en cet endroit en une succession de trois petits lacs. La centaine d’habitants regarda les arrivants avec des yeux stupéfaits. Il était rare de recevoir des visiteurs. Ils furent cependant accueillis à bras ouverts et une fête fut organisée en leur honneur. Menindee, fondée par les membres d’une précédente expédition, représentait le terminus de la piste qui longeait le Darling. Depuis l’épisode des murailles de sable blanc, certains hommes ne cessaient de se plaindre, estimant que la somme coquette promise au départ leur paraissait à présent bien mince par rapport aux dangers de ce voyage insensé. Qu’avaient-ils à faire de Menindee et de cette prétendue mer intérieure ? Ils auraient mieux fait de tenter leur chance dans l’orpaillage. Un vent de révolte soufflait sur le groupe, qui contraignit le Capitaine à modifier ses projets. Il réunit son état-major. - Regardez autour de vous : qui aurait pu penser qu’il existait une oasis au milieu de ce désert ? Rien ne prouve donc qu’il n’en existe pas d’autres, plus loin vers le nord. Nous allons repartir dans deux jours, le temps de reprendre un peu de forces. Cette marche est une épreuve imposée par Dieu. Il n’est pas question de s’y soustraire. Si nous voulons parvenir aux porters de l’Eden, nous devons le mériter. Mais plusieurs hommes de l’expédition n’avaient aucune envie de risquer leur vie, même pour faire plaisir à un dieu qui avait certainement oublié ce damné trou perdu égaré au bout du monde. Cette fois, les arguments bibliques de O’Hara ne portèrent pas leurs fruits. Seuls Wells, Grey, Sheppard et trois autres étaient d’accord pour continuer. - Et vous, monsieur Sullivan ? - Je viens avec vous, M’sieur. Je ne connais pas le bush au-delà de Menindee, mais je pense que je vous serai utile. - C’est bon, déclara O’Hara. Nous emmènerons donc quinze chameaux. Le reste de la caravane attendra ici que nous ayons reconnu la piste. Après deux jours de repos, la troupe, diminuée de moitié, reprit la route vers le nord, sous le regard sceptique des habitants. - Ils n’iront pas loin, grommela un vieux coureur de brousse avant de cracher un épais jus de chique sur le sable rouge. Il n’y a rien vers le nord.
Ils avaient l’impression de traverser l’Enfer. Chaque pas était une souffrance, chaque respiration un supplice. Où que l’on portât le regard, ce n’était qu’une étendue rousse, flamboyant sous la morsure d’un soleil de plomb. La marche était devenue un automatisme douloureux. Pourtant, contre toute attente, la vie s’accrochait à cette étendue de rocaille. Sur une éminence rocheuse, Sullivan aperçut plusieurs fois des wallabies de petite taille, aux pattes jaunâtres et à la queue couverte d’annelures noires. Comment ces animaux pouvaient-ils survivre dans ces conditions ? La réponse lui fut fournie un matin, alors qu’ils se préparaient à repartir après avoir passé la nuit auprès d’un monticule rocheux. S’étant quelque peu éloigné de ses compagnons, il surprit un petit groupe de wallabies. Dans la lumière mauve de l’aube naissante, il distingua un superbe mâle veillant sur les siens du haut d’une éminence. Sullivan se tapit contre la roche. Là, dans la pénombre bleutée, il aperçut deux femelles avec leurs petits. Ceux-ci leur suçaient la langue avec avidité. Sullivan, stupéfait par cette pratique étrange, finit par comprendre que c’était ainsi que les mères étanchaient la soif de leurs enfants. Sans doute disposaient-elles, dans leur corps, d’une poche spéciale où elles stockaient l’eau bue dans les rares points d’eau1. 1. Il s’agit des wallabies à pattes jaunes, une race capable de survivre dans des conditions de sécheresse extrême, notamment grâce au rituel étonnant décrit ici.
Novembre 1860…Au bout de plusieurs jours de marche harassante, la colonne parvint dans une région un peu plus accidentée, parcourue par des gorges orientées vers le couchant. Par endroits affleuraient des mares boueuses. Un matin, ils découvrirent même un étang assez long, bordé de végétation et peuplé de geckos, de wallabies et de bandicoots. Ils firent halte. - Regardez ! dit Sullivan à O’Hara. Ces gorges ressemblent à des lits de rivières asséchées. Peut-être votre mer intérieure se situe-t-elle à l’ouest. - C’est impossible, rétorqua le Capitaine. Il n’y a pas d’eau dans vos prétendues rivières. - Parce qu’il fait très sec en ce moment. Mais au moment des pluies, elles doivent être alimentées. - Qu’en pensez-vous, monsieur Wells ? Ce pays peut-il recevoir assez de pluie pour alimenter des rivières aussi larges. L’intéressé se gratta la tête. - On sait que certains déserts sont parcourus par des rivières éphémères. Mais, d’après mes renseignements, cette région d’Australie reçoit très peu de précipitations. Il peut même rester plusieurs années sans pleuvoir. A mon avis, ces gorges constituent plutôt un caprice géologique, sans doute un plissement de terrain. O’Hara écarta les bras d’un air triomphant. - Cela confirme ce que je pense. Pour ma part, je suis sûr que la Mer du Paradis est située plus au nord. Sullivan renonça à discuter. Il lui semblait, compte tenu du faible relief traversé depuis leur départ de Melbourne, que ce fichu désert ne devait pas être loin du niveau de la mer. Peut-être même au-dessous. Et ça descendait vers l’ouest. Mais O’Hara était persuadé d’avoir raison. Inutile donc de tenter de lui faire entendre raison. Il déclara : - Après tout, c’est vous les savants. Mais nous ne pouvons pas continuer comme ça. Il faut reprendre des forces. - Vous avez raison, monsieur Sullivan. Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir et il vaut mieux assurer nos arrières. Monsieur Sheppard ? L’interpellé se présenta. - Vous allez repartir pour Menindee, monsieur Sheppard. Monsieur Black vous accompagnera. Vous ramènerez les autres chameaux et vos camarades. Nous allons vous attendre ici. Lorsqu’ils seront là, nous établirons un camp de base à cet endroit. - Bien, mon capitaine.
Sullivan commençait à trouver le temps long. Cela faisait près de six semaines à présent que l’expédition était immobilisée. Il n’en fallait pas plus de quatre à Sheppard pour faire l’aller et retour jusqu’à Menindee. Il y avait fort à parier qu’il avait profité de l’occasion pour se défiler. Patrick connaissait son bonhomme. Pas franc du collier. Quant aux autres, ils avaient sans doute déjà dû regagner Melbourne. Pourtant, O’Hara n’imaginait pas un seul instant que Sheppard ait pu abandonner. - Je prie le Seigneur pour qu’il ne leur soit rien arrivé, disait-il. Sullivan sentait que O’Hara était sur le point de repartir. C’était de la folie, et il se demandait s’il accepterait cette fois de le suivre. Mais l’enthousiasme du Capitaine ne faiblissait pas. Pour lui, la Mer du Paradis se situait devant eux, à quelques jours de marche. C’était une telle certitude dans son esprit qu’il parvenait à faire douter Sullivan. Cependant, ce dernier lui fit remarquer qu’il ne serait pas prudent de s’avancer plus loin sans prévoir un relais. O’Hara déclara : - J’ai bien peur qu’ils ne reviennent pas. Nous allons donc continuer sans eux. Comme l’a suggéré monsieur Sullivan, nous laisserons des hommes sur place. Monsieur Brahe, vous resterez ici avec monsieur Connors. Cette région ne manque ni d’eau ni de gibier. Vous y attendrez notre retour. Nous ne prendrons que six chameaux. Dès demain, nous repartons vers le nord. Ainsi firent-ils…
Février 1861…Après un voyage au cœur de l’infernal été australien, où chaque pas avait été une souffrance, l’expédition parvenait enfin en vue de la Mer Intérieure. Ce fut tout au moins ce que crut Robert O’Hara en apercevant une vaste étendue bleue, sans limite, surplombée par des cohortes de nuages. Deux chameaux avaient péri en route à la suite de morsures de serpent. O’Hara estimait qu’il s’agissait là d’une perte acceptable compte tenu du but à atteindre. Malheureusement, sa joie fut de courte durée. - Pardonnez-moi, M’sieur, fit remarquer Sullivan. Mais je connais déjà cet endroit. Il s’agit du golfe de Carpentarie. Nous sommes au nord de l’Australie. O’Hara resta un long moment abasourdi. - Mais ce n’est pas possible… Cependant, il comprit très vite que Sullivan avait raison. Cette végétation luxuriante était en réalité celle du nord de l’Australie. Une végétation tropicale, faite d’eucalyptus, de casuarina, et d’une mangrove qui s’étirait jusqu’à la mer. O’Hara s’effondra sur le sol. Sullivan le prit par les épaules et le releva. - Ne soyez pas déçu, M’sieur, dit-il. Vous avez réussi un exploit que nul n’avait accompli auparavant. Vous avez traversé l’Australie du sud au nord. Le capitaine fit une moue de déception, puis consentit à lui adresser un sourire crispé. - C’est bien, mais ce n’était pas mon but. Notre échec signifierait-il… que la Mer Intérieure n’existe pas ? - Cela veut seulement dire que nous ne l’avons pas trouvée, rectifia Sullivan. Elle se situe peut-être un peu plus à l’ouest.
Ils ne bivouaquèrent que deux jours sur place. La côte demeurait désespérément déserte. Ils n’avaient même pas croisé d’Aborigènes. - Nous ne pouvons pas rester, déclara Sullivan. Nos vivres commencent à s’épuiser. Il nous faut faire provision d’eau douce et repartir en longeant la côte. Nous avons le choix : vers le nord-ouest en direction de Port Essington, ou vers l’est en direction de Brisbane. Là, nous trouverons la civilisation. Grey et Wells approuvèrent. Ils étaient épuisés. Grey souffrait d’une blessure qui refusait de cicatriser et lui provoquait par moments des accès de fièvre. Mais O’Hara ne l’entendait pas de cette oreille. - Non ! s’écria-t-il. Nous ne pouvons abandonner si près du but. Vous l’avez dit : la Mer Intérieure se trouve sans doute plus à l’ouest. Nous allons repartir vers le sud-ouest. Vers le sud-ouest, monsieur Sullivan. Et nous la trouverons. Car elle existe. J’en suis persuadé. - Il est possible qu’elle existe, M’sieur, mais repartir dans ces conditions est un véritable suicide. Nous allons retrouver le désert, sur des centaines de miles. - Nous l’avons déjà traversé ! - Grey et Wells sont à bout de forces, M’sieur. Jamais ils ne résisteront. O’Hara ne voulait rien savoir. Il se lança dans un discours d’où il ressortait que le Seigneur ne pouvait accorder de découvrir Son Paradis qu’à des hommes capables de subir les épreuves qu’Il leur imposerait. Il parla d’abondance, citant la Bible, s’exaltant. Patrick Sullivan l’écoutait avec stupéfaction. Où ce fou trouvait-il encore la force de prêcher avec une telle conviction ? O’Hara était prêt à repartir seul s’il le fallait. Il ne prendrait qu’un chameau et leur laisserait les autres. Grey et Wells en devenaient honteux d’avoir osé se plaindre. Sullivan secoua la tête. Après ce qu’il venait de traverser, O’Hara croyait encore à l’existence de sa mer intérieure. La folie à ce point-là, ça forçait le respect. Il ne lui suffisait pas d’avoir effectué le premier la traversée de l’Australie. Rien ne le détournerait de son projet insensé. Par moments, on avait l’impression qu’il prenait un malin plaisir à affronter la souffrance, afin de complaire à son dieu. Car le capitaine était sûr qu’il allait Le rencontrer lorsqu’il aurait atteint la Mer Intérieure. « Ca, il y a de fortes chances pour que tu Le rencontres, pensa Sullivan. Une fois que tes os auront séché dans le désert… Il hésita. Grey et Wells avaient fini par se laisser convaincre. Lui-même pouvait les quitter et longer la côte jusqu’à Port Essington. Mais sa conscience lui faisait déjà un procès. Sans lui, ils n’avaient aucune chance de s’en sortir. Ils n’avaient pratiquement aucun sens de l’orientation, malgré ce que croyait le Capitaine. Et puis, il s’était lié d’amitié avec eux. Il poussa un juron à faire rougir un régiment, cracha par terre et déclara : - C’est bon, nous allons repartir vers le sud-ouest.
Mars 1861…Le sable était couleur de sang. L’air était si sec que le matin, il n’y avait pas la moindre trace de rosée. Malgré la robustesse de leurs chaussures, les hommes en avaient usé plusieurs paires depuis le départ. Sullivan avait averti les autres qu’il fallait les économiser sous peine de devoir marcher pieds nus, ce qui signifierait la mort à brève échéance. Seuls les Aborigènes possédaient une plante des pieds assez dure pour résister à la rocaille et au sable brûlant. Ils avaient l’impression d’avancer vers nulle part. Grey donnait d’inquiétants signes d’épuisement. On avait dû lui ménager un siège sur le dos d’un chameau. Cela n’avait pas suffi. Depuis des jours, ils n’avaient pas trouvé de point d’eau où renouveler leurs provisions. Celles-ci s’épuisaient. Pour la première fois, O’Hara commençait à douter. Un soir, il se confia à Sullivan. - Je crois que mon orgueil m’a aveuglé, monsieur Sullivan. Qui suis-je pour avoir pu imaginer que le Seigneur me laisserait pénétrer ainsi dans Son paradis ? Il m’a puni en nous égarant dans ce désert sans fin. Cela fait un mois que nous avons quitté le golfe de Carpentarie, et nous n’avons rien vu que cette étendue sans relief. Et pas âme qui vive. Même les Aborigènes semblent fuir ce pays. C’est l’Enfer, monsieur Sullivan. J’ai cherché le Paradis et nous nous retrouvons en enfer ! - Oh, détrompez-vous. Il y a des Aborigènes dans cette région. J’ai repéré plusieurs signes de leur passage. Mais ce pays est tellement vaste que l’on pourrait y marcher des années sans jamais voir personne. O’Hara poussa un soupir qui se termina sur une sorte de sanglot. - Ce pauvre Grey est en train de mourir par ma faute. Patrick hocha la tête. Il était inutile de se cacher la vérité. Grey ne reverrait jamais Melbourne. Sa blessure s’était vilainement infectée.
Il mourut deux jours plus tard, alors que la petite caravane parvenait en lisière d’une étendue stupéfiante. Alors qu’ils n’avaient rencontré jusque là qu’un désert de sable et de rocaille parsemé de buissons chétifs et desséchés, devant leurs yeux hallucinés, rougis par la lumière, s’étirait jusqu’à l’horizon une sorte de prairie d’herbe jaune, agrippée par touffes à une succession de dunes et de rocailles. Çà et là survivait un arbuste que Sullivan appela arbre-à-thé, et dont la tache verte contrastait avec la couleur de paille du reste de la végétation. Après avoir enterré le malheureux Grey et marmonné quelques prières de leurs lèvres écorchées par la sécheresse, ils pénétrèrent au cœur de la « prairie ». L’herbe inconnue constituait des sortes de boules hérissées de feuilles fines et longues, sortes de dards acérés, dont certains pouvaient atteindre deux fois la hauteur d’un homme. Un fouillis inextricable, couvert de résine, protégeait la base de la plante. Leur progression ne s’en trouva pas facilitée, car on avait tôt fait de s’écorcher sur les tiges rigides si on les approchait d’un peu trop près. Cependant, chaque touffe était séparée des autres par un bon mètre, ce qui permettait malgré tout de passer en les contournant. La température avait sensiblement diminué, sans doute à cause de l’humidité que ces plantes curieuses allaient puiser en profondeur1. 1. Il s’agit du spinifex, une herbe très résistante dont les racines peuvent plonger très profondément dans le sol pour rechercher l’eau. On l’appelle aussi herbe porc-épic. Ce n’était pas la seule particularité de cet étrange paysage. Des multitudes de monticules couleur de sang séché se dressaient jusqu’à perte de vue, occultant parfois l’horizon. - Des termitières, commenta Sullivan. Ils se rendirent compte très vite qu’une vie intense grouillait dans ce désert étonnant. Outre des colonies de fourmis, de cafards, de cochenilles, de sauterelles et autres insectes, ils rencontrèrent des orvets, des lézards à langue bleue ainsi que des varans dont les plus grands atteignaient deux mètres cinquante de longueur. La démarche de ces derniers prenait par moments l’allure d’une danse. L’animal se déhanchait d’une patte sur l’autre, visiblement pour s’écarter le plus possible de la chaleur intense du sol. A l’aide de ses griffes puissantes, il éventrait les termitières au cœur desquelles il semait une véritable panique. Ils croisèrent aussi de bizarres petits kangourous de la taille d’un lièvre, et des bandicoots, sortes de rats aux oreilles démesurées qui leur permettaient d’évacuer la chaleur
de leur corps. Ces petits rongeurs craintifs restaient à l’abri de terriers creusés aux pieds des buissons et ne sortaient qu’à la tombée de la nuit. Des myriades d’oiseaux venaient nicher au cœur des touffes, dont les feuilles acérées les protégeaient des prédateurs. Ainsi faisait également une surprenante petite souris marsupiale très vive, qui s’abritait ainsi des attaques d’une sorte de chat, marsupial lui aussi. Cette souris ne laissa pas d’étonner les voyageurs, qui se rendirent compte qu’elle était, elle aussi, carnivore, et s’attaquait à des sauterelles aussi grosses qu’elle. Un animal d’apparence effrayante confirma à Robert O’Hara qu’il se trouvait bien aux portes de l’Enfer. C’était une sorte de lézard au corps hérissé de pointes. - Un moloch, précisa Sullivan. On l’appelle aussi diable à épines. N’ayez crainte, il se nourrit d’insectes.
Malgré la fraîcheur relative apportée par les herbes jaunes, la température avoisinait tout de même les trente degrés, et chaque pas était douloureux. Les jours s’ajoutaient aux jours sans qu’ils entrevissent la fin de leur martyre. Un matin, ils découvrirent une étendue détruite par le feu. L’incendie datait sans doute d’une saison précédente, car de jeunes pousses avaient recommencé à vivre au cœur des plants anéantis. - Dieu Tout-puissant, gémit O’Hara. Fasse le Seigneur qu’aucun incendie se déclenche. Nous n’aurions aucun endroit pour fuir. - Rassurez-vous, M’sieur, le rassura Sullivan. Ce feu a été allumé par des Aborigènes. Je pense qu’ils agissent ainsi pour déloger leurs proies. Mais ils savent aussi comment l’arrêter. Regardez ! Ils n’ont détruit que des plants relativement jeunes. Les plus anciens, ceux qui abritent beaucoup d’animaux, ont été épargnés. - Bonté divine, ces gens sont étonnants ! - Nous aurions beaucoup à apprendre d’eux, répondit Sullivan. Mais ils ne connaissent rien aux cartes, ajouta-t-il avec une moue désolée. Il avait perdu espoir d’initier les deux hommes au jeu. Aussi bien le capitaine que Wells détestaient le poker. Sullivan en était réduit à faire des réussites, jouant contre le sort, et perdant régulièrement, ce qui n’était pas fait pour le rassurer. Comme l’inquiétait également l’allure chancelante du météorologue qui, depuis plusieurs jours, avait renoncé à étudier le ciel, comme il le faisait depuis le début de l’expédition. Un jour, il s’effondra à son tour, victime d’un coup de chaleur. O’Hara et Sullivan attendirent la nuit pour lui donner une sépulture, s’écorchant les mains sur les pierres plates et coupantes dont ils recouvrirent le corps. Le capitaine resta un long moment silencieux devant la tombe de son compagnon. - Mon cher John, puissiez-vous me pardonner de vous avoir entraîné dans cette aventure hasardeuse. Sans doute le Seigneur a-t-il voulu punir mon arrogance. Je sais à présent que la Mer du Paradis n’existe pas et que je vous ai mené à la mort pour rien, sinon pour satisfaire mon incommensurable orgueil. Je devrai en rendre des comptes lorsque je rencontrerai bientôt le Très-haut. Mais je sais aussi que je vous retrouverai à Ses côtés, car vous étiez un homme juste et bon, et je m’estime honoré d’avoir pu compter au rang de vos amis. Reposez en paix, mon fidèle compagnon.
Ils reprirent leur marche vers nulle part le lendemain, se dirigeant vers le sud-est, dans Le vague espoir de rejoindre le campement qu’ils avaient laissé, quelques mois plus tôt, aux pays des rivières éphémères. Il y avait de fortes chances pour que Brahe et Connors ne les aient pas attendus, mais il leur fallait un but. Trois jours plus tard, la prairie d’herbes porc-épic céda la place à une étendue de rocaille et de sable qui s’étendait à perte de vue, elle aussi, jusqu’à un horizon uniformément plat, sans autre relief que quelques termitières. La température remonta presque aussitôt, leur donnant l’impression de se trouver dans un four. Les lèvres craquelées, les muscles broyés par l’épuisement, les deux hommes avançaient d’un pas automatique, les poumons desséchés par l’air brûlant qui dansait et vibrait devant leurs yeux. O’Hara songea qu’il approchait du cœur de l’Enfer. Dieu lui faisait payer son arrogance. Des tourbillons de poussière et de débris de plantes semblaient vouloir prendre corps. Il croyait y voir apparaître des démons grimaçants, dont la silhouette s’estompait l’instant d’après sous une saute de vent. Les appels des oiseaux se muaient en cris grinçants, en ricanements qui lui hurlaient sa mort proche. Bientôt, la fièvre s’empara de lui. Sullivan s’aperçut qu’il délirait. Lorsque O’Hara s’écroula sur la rocaille couleur de sang, il l’allongea et lui construisit à un abri de fortune avec des couvertures. - Nous allons bientôt arriver, n’est-ce pas, monsieur Sullivan ? Nous ne devons plus être très loin à présent. - Nous en sommes tout près, murmura Patrick. Les yeux rougis du capitaine scrutèrent l’horizon ondoyant sous la chaleur. - Je… je la vois déjà. Je sens l’odeur de l’eau. Elle sera bientôt là. Car c’est elle qui viendra à nous. Sullivan hocha la tête. O’Hara lui prit le bras et le serra avec insistance. - Vous verrez ! Vous verrez ! L’eau viendra à nous, monsieur Sullivan. La Mer Intérieure… La Mer du Paradis… Soudain, sa main se crispa. Il eut un léger sursaut, poussa un cri, puis s’écroula. L’aventurier resta un long moment à le contempler, le regard vide. A la nuit venue, il recouvrit le corps de pierres, puis il lia deux branches sèches et à peu près droites. Après avoir planté sa croix de fortune sur la tombe, il hésita, puis dit : - Adieu, Capitaine. Sache que je ne t’en veux pas de m’avoir entraîné dans cette histoire. Je n’étais pas obligé de te suivre. Et bien que je ne croie pas à ton dieu après tout ce que j’ai vu dans ce monde de misère, j’espère malgré tout qu’Il existe et qu’Il t’a permis de rejoindre son paradis. Si c’est le cas, demande-Lui de me réserver une petite place, car j’ai l’impression que je ne vais pas tarder à te rejoindre.
Le lendemain, bien avant l’aube, Sullivan se remit en marche. Sur les six chameaux, seuls trois avaient survécu. Les autres étaient morts de soif et d’épuisement, dont le dernier l’avant-veille. Patrick les avait débarrassés du superflu. Il constata qu’en se rationnant beaucoup, il ne lui restait plus que pour quatre jours d’eau. Or, il lui faudrait au moins deux semaines pour rejoindre le campement des rivières éphémères. Si celui-ci existait encore. Il devrait probablement parvenir à Menindee sans aucune aide. Ce qui exigerait deux semaines de plus. Les animaux ne tiendraient jamais jusque là. Un instant, il envisagea de s’arrêter là, au cœur du désert brûlant et d’attendre la mort. Mais il n’était pas dans sa nature de baisser les bras. Tant qu’il lui resterait un souffle de vie, il continuerait à se battre. Il était chez lui dans ce désert. Cependant, trois jours après la mort de O’Hara, il comprit qu’il n’irait plus très loin s’il ne trouvait pas un point d’eau. Il ne lui en restait même pas un litre. En trois jours, il n’avait pas croisé le plus petit puits. Rien… rien qu’une étendue monotone, uniformément plate, à perte de vue, écrasée d’un soleil incandescent. Un sol craquelé, recouvert d’une couche de sel blanchâtre. Malgré sa résistance exceptionnelle, il ne pourrait pas tenir très longtemps sans boire. Peut-être en buvant le sang d’un animal… Mais il était trop épuisé pour y penser. Lorsqu’il fit trop sombre pour marcher, il s’allongea sur le sol et s’endormit comme une masse.
Il ne faisait pas encore jour lorsqu’il fut réveillé par un vacarme assourdissant. Il se redressa, se demandant un moment où il était. Alors qu’ils avaient marché depuis des mois sous un ciel d’un bleu immuable, sans la moindre trace de nuages, une masse noire, d’une hauteur impressionnante, progressait depuis l’horizon méridional, bizarrement illuminée par l’aube naissante. Un vent d’une violence inouïe s’était levé, soulevant des tornades de sable. Incrédule, Sullivan contempla le phénomène en plissant ses yeux meurtris. Une tempête d’une ampleur sans précédent se préparait. En moins d’une heure, alors que le jour se levait à l’orient, le ciel se couvrit d’un manteau épais de nuées mouvantes, tourmentées par les vents, et parcourues d’éclairs aveuglants. Terrorisés, les chameaux s’enfuirent. Sullivan renonça à les poursuivre. Il était trop las. Fasciné, il s’assit sur le sol et attendit. Une symphonie d’odeurs nouvelles emplissait l’air brûlant. Des boules de végétation rassemblées par les tornades parcouraient le désert à vive allure, comme si les végétaux morts avaient soudain repris vie et filaient chercher un abri dérisoire devant l’apocalypse qui se préparait. La lumière était étrange, jaune-orangée, grise, ondoyante sous l’effet de la fournaise montant du sol. Soudain, une première goutte s’écrasa sur le sable couleur de sang, puis une seconde. En quelques instants, ce fut un déluge d’une puissance inouïe. Dans l’air surchauffé, les torrents se déversant du ciel se mêlèrent aux coulées boueuses qui dévalaient autour de Sullivan. Très vite, des mares se formèrent, qui se rejoignirent les unes les autres, pour former une étendue bien plus vaste. Peu à peu, le niveau s’éleva. L’Irlandais, inquiet, se réfugia sur une hauteur. Sous ses pieds, le sol bouillonnait, fondait, se creusait, s’érodait. Autour de lui, toutes sortes d’animaux affolés couraient en tous sens. Il s’était défait de ses vêtements afin de laisser l’eau ruisseler sur son corps, l’imprégner, le laver de la poussière, le désaltérer. Par chance, il avait pu sauver un peu de nourriture. Il savait que, dans le désert, les orages pouvaient durer longtemps. Il plut ainsi sans discontinuer pendant quatre jours. Les animaux, qui n’avaient jamais vécu un tel événement parce qu’il ne se produisait qu’une ou deux fois par siècle, s’agrippaient à des branchages pour échapper à la noyade, se réunissaient sur des îlots qui se réduisaient inexorablement. Sullivan avait trouvé refuge sur une sorte de promontoire rocheux qui surplombait la mer naissante. Car c’était bien une mer qui se formait sous ses yeux éberlués. Au soir du quatrième jour enfin, le déluge cessa et les nuages lourds s’éloignèrent rapidement, chassés par les vents du sud. Un soleil doré et resplendissant apparut alors, inondant de sa lumière rasante les rives d’une immense étendue d’eau qui rejoignait l’infini. Des essaims d’oiseaux surgis de nulle part s’y posèrent à grand fracas : sternes, pélicans, rapaces, perroquets, cacatoès, perruches. Près de Sullivan, un petit dragon des sables avait trouvé refuge sur une branche morte et refusait de la quitter bien que celle-ci eût atteint la terre ferme. Sullivan fit quelques pas sur le sable rafraîchi. Il goutta l’eau du lac. Elle était légèrement salée. Evidemment, le fond était couvert de sel. Il éclata d’un grand rire sonore. - Tu avais raison, Capitaine ! L’eau est venue à nous. Regarde ! Elle existe, ta Mer du Paradis. Elle est là, devant moi. Regarde-là, mon vieux compagnon. Soudain, son rire se transforma en sanglots et il tomba à genoux. - Imbécile, gémit-il. Pourquoi n’as-tu pas lutté pour vivre un peu plus longtemps ? C’est ici que tu devais mourir, tu entends ? Ici. Tu as cru que ton dieu te punissait alors qu’Il te réservait ce miracle extraordinaire. Il se releva, fit quelques pas et ajouta : - Espèce de tête de mule ! Si tu m’avais écouté il y a quelques mois, nous aurions marché vers l’ouest. Car j’avais raison. C’est ici qu’aboutissent les rivières éphémères. Je te l’avais dit, mais tu as refusé de m’écouter. Puis il se tut. Ce n’était pas tout à fait vrai. Quelques mois plus tôt, ils n’auraient découvert qu’une immense étendue désertique, un sol de sable et de sel mêlé, sur des miles et des miles. Comment deviner, en temps normal, que cette dépression effrayante pouvait se transformer en un vaste lac intérieur ? Aussi loin que le regard pouvait porter, il devinait, dans toutes les directions, les cours de rivières qui convergeaient vers le lac. Il distingua, au creux des vagues, les formes vives de petits poissons. - Je dois rêver, murmura-t-il. D’où sortent-ils ? Autour de lui, des grenouilles étaient sorties du sable au cœur duquel elles dormaient en état de léthargie depuis des années. Comme les poissons… Dans les jours qui suivirent, des plantes qui, elles aussi, sommeillaient sous le sable, se mirent à germer. Des bourgeons apparurent, des fleurs se formèrent, explosèrent, dans une féerie multicolore, écarlate, jaune, or, mauve, pourpre, orange. Elles avaient peu de temps pour se reproduire, et comptaient pour cela sur les millions d’insectes qui tourbillonnaient par nuées vrombissantes dans l’air tiède et humide. Dans l’eau, les grenouilles pondirent des œufs qui eurent tôt fait de se transformer en têtards. Se nourrissant d’œufs volés aux oiseaux, Sullivan suivait les rives du lac, en direction du sud-est. La mer intérieure faisait plusieurs dizaines de miles de longueur. L’aventurier progressait par petites étapes, pour profiter au maximum du miracle dont il avait été le témoin. Au bout de quelques jours, il se rendit compte que le niveau des eaux commençait déjà à baisser. La chaleur intense du désert régnait de nouveau, et des nuées invisibles d’évaporation troublaient l’air au-dessus du lac. Sullivan comprit que cette mer n’existerait pas plus de quelques mois. Juste le temps pour la nature de perpétuer la vie. Les chameaux avaient disparu. Peut-être s’étaient-ils noyés. Mais une chose était sûre : s’il ne pouvait emporter une provision d’eau suffisante, il n’aurait jamais la force de rejoindre la civilisation. Seul un chameau lui aurait permis de transporter cette provision. Résigné, il remplit la gourde qui lui restait et se mit en marche en direction de l’extrémité orientale du lac, qui n’était déjà plus qu’une vaste étendue boueuse sur laquelle s’ébattaient des pélicans. Soudain, au loin, il vit apparaître une vingtaine de petites silhouettes. Des Aborigènes. Il sut alors qu’il était sauvé et des larmes de gratitude lui vinrent. Il pourrait au moins raconter cette aventure. En mémoire du courage de Robert O’Hara, de John Wells et de Philip Grey…
FIN
NOTE DE L’AUTEURLes personnages de cette histoire sont librement imaginés, mais ils s’inspirent de ceux d’une expédition qui a réellement eu lieu entre août 1860 et avril 1861. Elle fut menée par Robert O’Hara Burke, qui désirait traverser l’Australie du sud au nord. Parti de Melbourne, il parvint au golfe de Carpentarie, mais périt au retour. Il y eut un seul survivant, nommé King. Il fut sauvé par des Aborigènes et c’est grâce à son récit que l’on connaît cette histoire. Si Robert O’Hara Burke ne découvrit pas cette mystérieuse Mer Intérieure, celle-ci existe néanmoins, d’une certaine manière. C’est le lac Eyre, situé au cœur du désert australien. Mais il s’agit d’une mer éphémère, qui ne prend vie qu’une ou deux fois par siècle, lorsque des orages violents alimentent les rivières temporaires qui convergent vers elle. L’hypothèse de l’existence de cette mer n’était pas une absurdité. En effet, le niveau du lac Eyre se situe à quinze mètres au-dessous de celui de l’océan.
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