Paris, mois d'avril...

Jamais auparavant Nadia n'aurait songé à tromper Guillaume. Mais, à l’occasion d’une soirée mondaine ennuyeuse, des circonstances fortuites l’avaient poussée dans les bras de Kevin, et elle n’avait pu résister.

La salle de réception du grand hôtel parisien était pleine d'une foule bavarde, qui contemplait d'un œil compassé ou servile les toiles d'un peintre renommé. Celui-ci pérorait au centre d’un groupe d’admirateurs, expliquant en termes abscons les taches colorés et informes dont il avait déshonoré ses toiles. Il eût mieux fait de leur laisser blanches. C'était du moins l'avis de Nadia, que la fatuité du barbouilleur énervait passablement. Invitée par une relation un peu snob, parce qu'elle était l'une des associées de l'agence de publicité SPIRALE, elle se demandait ce qu'elle était venue faire en cette galère. Mais Guillaume avait profité des vacances de Pâques pour rendre visite à ses grands parents, dans le sud de la France, avec leurs deux enfants, Anne et Pierre. Elle n'avait guère eu envie de rentrer chez elle pour trouver son appartement vide.

Entre le cinéma et ce vernissage, elle avait opté pour la peinture, et le regrettait. Autour d’elle, ce n’était que phrases creuses, oeillades provocatrices de séducteurs jeunes ou vieux, cherchant désespérément une victime avec laquelle finir la nuit. Elle avait déjà dû refuser une bonne demi-douzaine de propositions. Par amitié pour Jérôme, le copain snob, elle hésitait à quitter les lieux en catimini, et s’enquiquinait ferme. Habile à imaginer slogans et affiches publicitaires, elle perdait ses moyens lorsqu'il lui fallait discuter avec des inconnus.

Elle allait enfin se décider à partir lorsqu’elle remarqua, au milieu d’un groupe, un superbe jeune homme brun, vêtu d’un complet à la coupe sportive qui mettait sa musculature d’athlète en valeur. Intriguée, elle s’approcha. Plusieurs femmes l'entouraient, attirées comme des chattes par un bol de crème. Leurs minauderies eurent le don d’agacer Nadia.

Le regard de l’homme croisa le sien. Il lui adressa un sourire. Quelque chose de brûlant coula dans les veines de la jeune femme. Jamais elle n'avait contemplé d’homme plus attirant. Elle lui rendant son sourire en soupirant. Elle était mariée, très mariée. Elle aimait son mari. Mais ce n’est pas parce qu’on est au régime que l’on a pas le droit de regarder le menu, non ?

De toute manière, même si elle avait été libre, elle n'aurait jamais eu le courage d’aborder l'inconnu. Elle n’avait pas été élevée comme ça. Cependant, inconsciemment, elle demeura non loin de lui, se rapprocha du groupe de ses admiratrices. Émue plus qu’elle ne l’aurait voulu, elle respira le parfum discret aux senteurs sauvages qui émanait de lui. Tandis qu’un trouble sentiment de culpabilité commençait déjà à s’emparer d’elle, elle espéra qu’il la remarquerait. La soirée avait pris un intérêt nouveau, un goût délicieux d’interdit. Elle entendit son prénom : Kevin ! Elle se demanda quel âge il pouvait avoir : trente, trente-cinq ans...

Elle reprit un verre de champagne afin d’occuper ses mains qui tremblaient un peu. Jamais depuis sa rencontre avec Guillaume, douze ans plus tôt, elle n’avait éprouvé un tel besoin de plaire, de séduire. Tandis que sa conscience lui faisait un procès et lui hurlait de s’écarter, son imagination enflammée lui chuchotait des histoires dans lesquelles elle captivait l'attention du bel Apollon, écartant les enjôleuses stupides qui tentaient de l’accaparer.

Elle se traita intérieurement d’idiote. Ce type était une vedette, un comédien, un chanteur, peut-être un champion de quelque chose, elle ne parvenait pas à le savoir. Pourquoi s’intéresserait-il à une petite publiciste comme elle ?

Mais il n'est pas interdit de rêver. D’autant plus que le regard d’Apollon revenait souvent sur elle, à ce qui lui semblait.

Il arrive parfois que les rêves deviennent réalité. Un serveur lui proposa une autre coupe de champagne, qu’elle accepta. Au même moment, un pachyderme imbibé de whisky la bouscula. Elle poussa un cri, et, involontairement, fut projetée contre son idole, dont le costume de sport s’imprégna instantanément de Veuve Cliquot.

Épouvantée, elle allait balbutier de lamentables excuses quand Apollon lui adressa un sourire amusé.

- Cela ne tache pas, la consola-t-il.

L’hippopotame marmonna de vagues excuses, puis s’éloigna d’une démarche chaloupée. Rouge comme une pivoine, Nadia accompagna le dieu soleil jusqu’aux toilettes, afin de l’aider à éponger les dégâts. Leurs regards se croisèrent à nouveau, et Nadia comprit qu’elle ne lui était pas indifférente. Il possédait une belle voix, grave et chaude.

- Je vais devoir rentrer, déclara-t-il. Mon pantalon est bon pour le teinturier.

- Je suis vraiment désolée.

- Cela ne fait rien. De toute façon, cette soirée m’ennuyait. J’ai accompagné une amie comédienne, mais elle m’a abandonné pour un producteur qui lui a fait miroiter un rôle. Et vous ?

- Moi ? Je... je suis dans la publicité.

Elle aurait aimé se parer d’une profession artistique, mais elle n’avait jamais su mentir. Elle lui adressa un nouveau sourire d’excuse. Elle aurait à la fois voulu être ailleurs, et n’aurait cédé sa place pour rien au monde. Une onde de chaleur la parcourut. Elle ne savait plus trop ce qu’elle faisait, ce qu’elle désirait.

- Vous êtes très jolie lorsque vous souriez ainsi, dit-il d’une voix douce. Êtes-vous libre ce soir ?

- Oui !

- J’aimerais vous inviter à dîner. Mais il faudrait que je passe me changer d’abord.

- Je... c’est d’accord !

- Alors, on file discrètement.

 

Nadia ne cacha pas à Kevin qu'elle était mariée. Mais apparemment, il s'en moquait. Elle avait très vite compris qu’il avait besoin de s'extraire pour une nuit de son environnement habituel. Comme elle l’avait supposé, il était comédien. Elle lui confia sa vie, il lui raconta la sienne, lui narra des anecdotes de tournages. Elle se découvrit séductrice, bien plus qu’elle ne se l’était imaginé. Il est tellement agréable de se découvrir belle dans les yeux d’un homme qui vous désire. Une foule de remords l’assaillait déjà, mais elle les repoussa avec fermeté. Les remords valaient mieux que les regrets.

Jusqu'au point d'orgue dans l’hôtel parisien où Kevin résidait lors de ses séjours dans la capitale.

La nuit les laissa épuisés. Ils savaient tous deux qu'il n'y aurait pas de lendemain. Mais cela avait été un moment merveilleux, hors du temps. Un souvenir diamant que Nadia garderait pour elle seule, et qui n’aurait aucune conséquence.

Du moins le croyait-elle...

 

Paris, mois de juin...

Par chance, une voiture quitta le stationnement à son arrivée. Nadia gara son véhicule et se dirigea vers un immeuble de la rue de Vaugirard. Parvenue au quatrième, elle ne prit même pas la peine de regarder le nom sur la porte et sonna. À cette heure-ci, Vincent et Liliane devaient certainement être rentrés. Aussi s'étonna-t-elle de voir une bonne femme revêche lui ouvrir la porte. Le cheveu gris et sale, les bajoues pendantes, elle la fixa d'un oeil torve et grogna :

- C'est pour quoi ?

Elle recula d'un pas et s'excusa :

- Oh pardon, j'ai dû me tromper d'étage.

La mégère rentra dans l'appartement en rouspétant et claqua la porte. Perplexe, Nadia se dirigea vers l'ascenseur. Vérifiant l'étage, elle constata qu'elle ne s'était pas méprise. Les Perelle habitaient bien au quatrième. Elle était venue suffisamment souvent. Embarrassée, elle sonna de nouveau. La cerbère rouvrit, l'air encore plus mal aimable.

- Je suis désolée, Madame, mais il n'y a pas d'erreur. Je cherche Monsieur et Madame Perelle.

- Qui ça ?

- Perelle. Vincent et Liliane. Ce sont des amis. Nous sommes bien au numéro 58, au quatrième étage ?

- Ouais, c'est bien le 58 ici. Mais ça fait vingt ans que j'habite là, et y'a jamais eu d'Perelle dans l'immeuble.

Une onde d’inquiétude parcourut Nadia.

- Mais c'est impossible. J'étais là... encore la semaine dernière. Ils m'avaient invitée, avec mon mari. Il doit y avoir une explication.

L'autre explosa :

- Bon, ça suffit, maintenant. Allez-vous en, ou j'appelle la police !

Puis elle rentra dans sa tanière et referma violemment la porte. Désemparée, Nadia redescendit par l'escalier. Puis, mue par une inspiration soudaine, elle se précipita vers les étages supérieurs. Elle s'arrêta devant tous les appartements, examinant avec soin les noms marqués sur les portes. Malheureusement, force lui fut de constater que la bonne femme avait raison. Il n'existait pas de Perelle dans l'immeuble. Revenue sur le trottoir, elle pensa s'être trompée d’immeuble. Elle avait dû pénétrer au 56 sans y prendre garde. Mais, après vérification, il s’agissait vraiment du 58. Saisie par une angoisse irrationnelle, elle pénétra dans les immeubles contigus et renouvela l'expérience. Peut-être était-elle victime d'un trou de mémoire, même si celle-ci lui hurlait qu'elle n'avait pas commis d'erreur. Nulle part elle ne trouva trace des Perelle. Décontenancée, elle revint vers sa voiture.

Fébrilement, elle pénétra dans son véhicule, ouvrit sa mallette dont elle sortit son agenda. Elle s’était peut-être trompée d'adresse, de rue, peut-être. Regardant à la lettre P, elle chercha avidement le nom des Perelle.

Le nom n'y figurait pas.

 

L'esprit en déroute, Nadia regagna son appartement. Guillaume, était déjà rentré. À son arrivée, il vint l'embrasser, en compagnie de deux gamins débordant de santé qui lui sautèrent dans les bras, suivant un rituel qu'ils observaient scrupuleusement chaque soir. Ni Anne, dix ans, ni Pierre, six ans, ne remarquèrent le désarroi de leur mère. Ils bougonnèrent pour la forme lorsqu'elle refusa de les suivre dans leur chambre pour jouer avec eux. Aujourd'hui était un jour sans. Maman avait dû avoir des problèmes au travail. Tandis qu’elle commençait à préparer le repas, Guillaume, absorbé par ses propres préoccupations, entreprit de lui raconter sa journée.

- Comme je ne travaillais pas cet après-midi, j’en ai profité pour voir la maîtresse d'Anne. Elle passe en sixième, mais il serait souhaitable de lui faire prendre des cours de vacances. Il y a une étudiante qui donne des cours dans l’immeuble. Peut-être pourrions-nous prendre contact avec elle ? Qu'est-ce que tu en penses ?

Il ne se rendit pas immédiatement compte que Nadia ne l'écoutait pas. Soudain, elle abandonna ses casseroles et se mit fouiller dans un meuble, dont elle tira un album de photos qu'elle feuilleta nerveusement, sous l’œil étonné de Guillaume.

- Qu’est-ce que tu cherches ?

- Rien, rien, il faut que je vérifie quelque chose.

- Et ça ne peut pas attendre ? Je commence à avoir faim, moi !

- Eh bien, mets-toi à la cuisine, ça changera !

Stupéfait par le ton agressif de Nadia, Guillaume évita de répliquer. Il n’avait pas envie de se chamailler, surtout devant les enfants. Et puis, cette réaction vive ne ressemblait guère à son épouse. Elle avait l'air surmené. Par chance, les vacances approchaient. Elles lui feraient le plus grand bien.

Nadia jeta l'album sur le sol, en sortit un autre en bougonnant, le consulta. Une brusque pâleur l'envahit, puis elle s'exclama :

- Elles étaient là ! Je suis sûr qu'elles étaient là.

- Qu’est-ce qui était là ?

Comme si elle s’éveillait d’un cauchemar, Nadia releva les yeux vers lui, vers ses enfants qui la regardaient, interloqués.

- ça ne va pas, maman ? demanda Anne.

Elle se redressa, rangea les albums, puis souffla :

- Si, si. C'est... excuse-moi, je suis seulement un peu fatiguée.

Guillaume lui posa doucement la main sur l’épaule et déclara :

- Si tu veux regarder des photos, tu auras tout le temps après dîner. Les enfants ont faim.

 

Comme à leur habitude, les enfants mirent un point d'honneur à chahuter et se chamailler, afin de mettre de l'animation. Blasé, Guillaume les laissa faire. L'attitude de Nadia l'inquiétait. Elle n'avait presque pas décroché une parole du repas, et abandonna la moitié de son steak dans son assiette.

- Qu'est-ce que tu as ? Tu ne finis pas ?

- Je n'ai pas très faim.

Il s'inquiéta :

- Tu n'as pas l'air en forme. Tu n'es pas malade ?

- Non, non !

Estimant que ses parents avaient suffisamment monopolisé la conversation, Anne s'adressa à sa mère :

- Maman, tu sais ce qu'il a fait, Pierre ?

Nadia ne répondit pas. Guillaume l'observa, mais ne dit mot.

- Maman ! Maman !

- Oui, ma chérie, répondit enfin Nadia, comme éveillée d'un rêve intérieur.

- Pourquoi tu réponds pas quand on te parle ?

- Je suis fatiguée, ma chérie. Qu'est-ce que tu me disais ?

- Pierre, il a tout défait mon puzzle. Tu sais, celui avec les châteaux et les chevaux...

Le gamin répliqua avec hargne :

- Ouais, mais elle, elle m'a planqué mes playmobils. Les filles, c'est des nulles.

- C'est toi qu'es nul. Faut que je refasse tout.

Elle lui flanqua une bourrade. Le gamin riposta par un coup de pied sous la table. Anne hurla. Guillaume intervint :

- ça suffit, les enfants. Arrêtez de vous battre !

À la fin du repas, les hostilités n’avaient guère cessé. Nadia s’adressa à Guillaume :

- Cela ne t’ennuie pas d’aller les coucher. Je suis morte de fatigue.

- Pas du tout ! Allez, les enfants, faites un bisou à maman.

- Pourquoi c’est pas elle qui nous met au lit ? récrimina Pierre. Toi, tu nous lis jamais d’histoire !

- Pas de discussion ! Allez vous laver les dents.

- On voulait regarder un peu le film avec vous, tenta Anne.

- Pas question, il y a école demain. Allez hop, au lit !

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, les enfants se levèrent, embrassèrent leur mère, puis suivirent leur père.

Tandis que Guillaume la bordait, Anne l'attrapa par le cou et demanda, l'air anxieux :

- Qu'est-ce qu'elle a, maman ? Elle a l’air bizarre !

- Ce n’est rien, ma chérie. Elle travaille beaucoup, c'est tout. Tu verras, demain, elle sera en pleine forme. Allez, dors bien.

 

De retour dans le salon, Guillaume s'approcha de Nadia. Celle-ci était prostrée sur le canapé, le regard perdu dans le vague. À ses côtés, son agenda était ouvert à la lettre P. Il s’assit à ses côtés et demanda :

- Qu'est-ce qui ne va pas ?

- C'est toi qui as enlevé les photos de l'album ?

- Quelles photos ?

- Celles des Perelle !

- Les Perelle ?

Elle se redressa, gagnée par une excitation soudaine.

- Écoute, je n'y comprends rien. Cet après-midi, je suis passé chez eux. J'avais un livre à rendre à Liliane. Eh bien, il n'y avait personne là-bas. Ou plutôt si : une espèce de harpie mal gracieuse qui m'a dit qu'elle ne les connaissait pas. Et attends ! D'après elle, il n'y a jamais eu de Perelle dans l'immeuble. J'ai cru que je devenais folle.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

- J'étais certaine d'avoir noté leur adresse dans mon carnet. J’ai voulu vérifier : aucune trace, comme si... comme s'ils n'avaient jamais existé.

- Mais de quoi tu parles ?

- Arrête de faire l’imbécile ! Je parle de Vincent et Liliane. Même leurs photos ont disparu de l'album.

Guillaume lui prit les mains et la regarda bizarrement.

- Nadia, tu es sûre que tout va bien ?

- Non, ça ne va pas ! Je veux comprendre pourquoi je n’ai pas pu trouver Vincent et Liliane.

- Mais c'est qui, Vincent et Liliane ?

Elle se tourna vers lui, abasourdie.

- Ah non ! Pas toi ! Tu ne vas pas t'y mettre aussi ? Les Perelle ! Ils ont passé le réveillon avec nous. Et nous avons dîné là-bas il y a deux semaines, le samedi soir.

- Nadia ! Il y a quinze jours, nous avons passé le week-end chez tes parents, en Normandie.

- Mais non, voyons ! Les Perelle ! Il faut que tu te rappelles ! Ils nous ont raconté leur voyage en Afrique.

Elle reprit son calepin.

- Tiens, regarde ! Même leur nom a disparu de mon agenda.

Guillaume hocha la tête et renonça à discuter.

- Tu dois avoir raison. Je crois que nous sommes fatigués tous les deux. Nous ferions mieux d’aller nous coucher. Demain, tout sera rentré dans l’ordre.

- Je l’espère. J’ai l’impression de faire un cauchemar.

 

Le lendemain, le travail en cours laissa peu de temps à Nadia pour ruminer ses problèmes de disparition. L'agence avait pris du retard sur une commande destinée à un client important. Tout cela à cause du maquettiste qui venait seulement de lui remettre le projet. Soudain, elle se leva, furieuse.

- L'imbécile. Il n'a pas pris les couleurs que je lui avais demandées.

Elle quitta son bureau, gagna celui du maquettiste, dont elle ouvrit vivement la porte.

- Dis donc ! Qu'est-ce que tu m'as foutu...

Devant elle, un homme interloqué leva le nez. Stupéfaite, Nadia suspendit sa phrase. L'individu ne ressemblait pas du tout au maquettiste avec lequel elle travaillait. Celui-ci était peut-être un nouveau. Son associé engageait parfois des intérimaires sans lui en parler.

- Excusez-moi ! Robert n'est pas là ?

- Robert ? Quel Robert ?

- Mais... Robert Moreau, bien sûr.

- Ah, j'connais pas.

- Pourtant, c'est son bureau, ici ? Alors, où est-il ?

- Je ne sais pas, Madame Chancourt. Je ne connais pas ce Moreau.

- Vous devriez ! C’est notre maquettiste ! Et il me semble que vous occupez son bureau. C’est Bernard qui vous engagé ?

L'autre la regarda sans comprendre.

- Mais, madame Chancourt, le maquettiste, c'est moi. Je m'appelle Bonnelly. Et cela fait dix ans que je travaille pour vous. Et nous n’avons jamais eu de maquettiste du nom de Moreau dans l’agence.

Nadia pâlit et s’appuya au chambranle, le visage marqué par l'angoisse. La disparition de ses amis Perelle lui revint aussitôt à l'esprit. L'espace d'une seconde, le visage rébarbatif de la vieille femme lui apparut.

- Ouais, c'est bien le 58, ici. Mais ça fait vingt ans que j'habite là, et y’a jamais eu d’Perelle dans l’immeuble.

Elle recula, les jambes tremblantes.

- Mais enfin... il était encore là hier. Je lui ai parlé.

Le nommé Bonnelly se leva et demanda d'une voix inquiète :

- Quelque chose ne va pas, madame Chancourt ?

Sans répondre à son collaborateur, Nadia ressortit lentement du bureau. L'air abasourdi, elle revint vers son propre bureau, s'arrêta devant celui de sa secrétaire, Chantal.

- Dis-moi, Chantal, où est passé Robert ?

- Quel Robert ?

- Robert Moreau, le maquettiste !

- Mais... le maquettiste, c’est Bonnelly, pas Moreau.

Nadia se laissa tomber sur une chaise. Chantal, inquiète, vint à elle.

- Qu'est-ce qui t’arrive, Nadia ? Tu ne te sens pas bien ? Tu veux que j’appelle un docteur ?

Nadia respira profondément, puis se força à sourire.

- Ce n'est rien. J'ai l'impression que je fais un peu de surmenage, ces temps-ci.

Elle se releva, regagna son bureau, sous l'œil intrigué de la secrétaire. Elle s'assit avec précaution dans son fauteuil, l’esprit en déroute, et se prit la tête dans les mains.

- Ce doit être la fatigue. C'est sûrement la fatigue.

Brusquement, elle saisit son agenda, l'ouvrit à la lettre M.

Il n'y avait pas de Moreau.

 

Le soir, lorsque Nadia rentra chez elle, une angoisse insidieuse s’était installée en elle. Durant la journée, elle avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, aucune réponse ne lui était apparue. Aucune logique ne pouvait expliquer ce qu’elle ressentait. Elle conservait en elle le souvenir de personnes qui semblaient n'avoir jamais existé ailleurs que dans son imagination. Hier, les Perelle, aujourd'hui, le maquettiste. Son entourage ignorait tout des disparus. Pourtant, les visages, les moments partagés demeuraient parfaitement clairs. Elle ne pouvait avoir inventé tout cela !

Était-elle victime d’une nouvelle forme de maladie mentale incompréhensible ? Elle ne se sentait pourtant pas spécialement fatiguée. Bien sûr, elle avait beaucoup travaillé depuis un an. L'agence tournait bien. Mais son associé effectuait largement sa part, et rien ne justifiait ce phénomène incompréhensible.

Elle ouvrit la porte de l'appartement. Comme à l'accoutumée, Guillaume vint l'embrasser, suivie de la petite Anne. Une brusque bouffée d'adrénaline inonda le ventre de Nadia lorsqu'elle constata que son fils ne lui avait pas sauté au cou. Elle se tourna vers Guillaume.

- Où est Pierre ?

- Pierre ? Quel Pierre ?

Ce fut comme si le sol s’était ouvert sous ses pieds. Elle hurla :

- Mon fils ! Notre fils ! Où est-il ?

Guillaume l'observa avec inquiétude.

- Tu n'as vraiment pas l'air bien. Tu veux que j'appelle un médecin.

Sans lui répondre, Nadia tomba à genoux devant sa fille.

- Anne ! Anne, dis-moi où est ton frère !

La petite recula, effrayée par le visage affolé de sa mère.

- Mais je n'ai pas de frère ! Vous n'avez jamais voulu m'en faire un.

Nadia sentit les larmes lui monter aux yeux.

- Mais si ! Ton petit frère, Pierre. Tu m'as dit hier qu'il t'avait défait ton puzzle. Celui avec le château et les chevaux.

Puis elle éclata en sanglots. Paniquée, Anne se réfugia près de son père, lui-même bouleversé. La fillette gémit d'une voix tremblante :

- Mais il est fini, mon puzzle, maman. Personne ne l'a défait.

Elle se mit à pleurer à son tour. Guillaume l'attrapa par la main et lui chuchota :

- Va dans ta chambre, ma chérie. Il faut que je parle avec maman.

- Qu'est-ce qu'elle a ? Elle est pas malade, hein ?

- Non ! Elle est seulement épuisée. Elle a besoin de vacances.

La petite fille se laissa entraîner.

- Je reviendrai te chercher tout à l'heure. Ne t'inquiète pas.

Guillaume referma la porte sur elle et revint vers Nadia, effondrée dans un fauteuil. Soudain, avant qu'il ait pu dire un mot, elle se leva et fonça dans le couloir. Tout cela était absurde, sa chambre, elle, ne pouvait avoir disparu ! Une incoercible envie de vomir lui broya l’estomac. Là où la veille s'ouvrait la porte de la chambre de Pierre, il n'y avait plus qu'un mur. Elle resta un moment abasourdie, puis se mit à frapper la paroi de ses poings, une lueur démente dans les yeux.

- Pierre ! Pierre !

Guillaume ne savait plus comment réagir. Pourquoi s’était-elle mis dans la tête qu’ils avaient un petit garçon ?

- Tu me fais peur, Nadia ! Qu'est-ce qui se passe ?

Elle se tourna vers lui et se jeta dans ses bras.

- Oh, Guillaume ! Je suis en train de devenir folle !

Sans attendre de réponse, elle se précipita dans le salon et ouvrit les albums de photos.

- Ce n’est pas possible ! Je dois faire un cauchemar !

Les clichés étaient toujours en place. Mais sur les photos où, hier, se trouvait son fils, il n’y avait plus rien. Comme si le petit Pierre n'avait jamais existé. Nadia se mit à trembler et gémit :

- Qu'est-ce qui m'arrive ?

Elle regarda autour d’elle, tentant de déceler une anomalie, un indice qui lui indiquerait qu’elle était plongée dans un rêve épouvantable dont elle finirait par s’éveiller. Mais chaque meuble, chaque objet était à sa place habituelle. Hormis les photos du petit Pierre...

Elle se remit à pleurer. Son mari, qui avait recommandé à Anne de ne pas quitter sa chambre, vint s’asseoir près d’elle.

- Je ne comprends plus rien, Guillaume, sanglota-t-elle. Hier encore, nous avions deux enfants. Aujourd’hui, je n’en ai plus qu’un. Et ce n’est pas tout : le maquettiste, Robert Moreau a disparu lui aussi.

- Mais ton maquettiste s’appelle Bonnelly !

Elle releva le nez vers lui.

- C’est vrai. Alors, pourquoi est-ce que j’imagine des personnages dont je suis la seule à connaître l’existence ?

- Tu es sans doute plus fatiguée que tu ne le penses, ma chérie. Tu devrais consulter un médecin. Après une bonne cure de repos, tout rentrera dans l’ordre.

- Je t’assure que je n’ai pas rêvé tout cela. Hier, lorsque je suis revenue, j’avais un petit garçon de sept ans. Et aujourd’hui... plus rien !

Guillaume poussa un profond soupir. Il hésita, puis déclara :

- Il y a peut-être une explication, Nadia. Souviens-toi : la naissance d’Anne s’est mal passée. Tu sais bien que tu ne peux plus avoir d’enfant ! Peut-être fais-tu un début de dépression parce que tu refuses l’inéluctable.

Elle haussa les épaules.

- Et cela expliquerait aussi la disparition du maquettiste et des Perelle ?

- Je ne sais pas. Je ne sais pas !

Mue par une pulsion soudaine, Nadia se rua vers la chambre d'Anne, dont elle ouvrit brutalement la porte. Anne était en train de coiffer une poupée. Elle regarda sa mère, effrayée. Dans un grand élan de tendresse, Nadia la prit dans ses bras, l'embrassa, la serra contre elle.

- Tu es là, ma petite chatte. Tu es là !

Anne lui caressa les cheveux.

- Ne pleure pas, maman. Ne pleure pas.

Guillaume prit sa femme dans ses bras et la ramena dans le salon. En titubant, Nadia se laissa tomber sur le canapé.

- Écoute ! Dès demain, tu vas voir un docteur. Je suis sûr que tout cela n’est pas grave.

- Non ! Je ne veux plus vous quitter. J'ai peur, Guillaume. J'ai peur... de ne plus vous retrouver lorsque je rentrerai.

- Mais c'est impossible, voyons.

- Tu crois... tu crois que je suis en train de devenir folle ?

- Non ! Mais tu te donnes trop à ton travail. Je vais prendre rendez-vous pour toi. Muriel connaît un très bon psy. Celui qui l'a déjà soignée.

- C’est d’accord ! Mais promets-moi... promets-moi que vous n’allez pas disparaître, Anne et toi ! Vous allez rester avec moi, hein ?

- Mais bien sûr ! Pourquoi veux-tu que nous disparaissions ? C'est absurde.

 

- Ne vous alarmez pas à tort, Madame Chancourt. Ce n'est pas bien grave. Votre mari avait vu juste. C'est de la fatigue, rien de plus. Il faut vous arrêter quelques jours. Du sommeil, du repos, pas de contrariété. Je vais vous prescrire des tranquillisants. Vous reviendrez me voir dans une semaine et nous ferons le point. Normalement, tout devrait être terminé.

 

Lorsque Nadia poussa la porte de l’appartement le soir, Guillaume vint l'embrasser. Comme d'habitude.

- Où est Anne ?

- Anne ? Mais qui est Anne ?

Une sensation de froid glacial coula le long du dos de la jeune femme. Tout cela n'était, ne pouvait être qu'un horrible cauchemar. Elle allait se réveiller, dans son lit, Guillaume à ses côtés. Et les deux enfants joueraient bien tranquillement dans leur chambre. Bousculant son mari, elle se précipita dans le couloir. Là, elle crut que son cœur allait éclater : la porte de la chambre d’Anne n’avait pas disparu. Elle était toujours là, bien en place ! Alors, pourquoi Guillaume avait-il menti ? D’un pas mal assuré, elle se dirigea vers la porte et l’ouvrit. L’instant d’après, une violente nausée lui tordit le ventre : la porte donnait sur un placard sombre, encombré d’un fatras d’objets indéfinissables. Nadia poussa un cri de terreur. Le souffle lui manqua, puis elle s’évanouit.

Lorsqu’elle recouvra ses esprits, elle se trouvait dans sa chambre. Guillaume la contemplait anxieusement. Elle regarda autour d’elle, affolée, guettant des cris, des appels, des chamailleries. Mais l’appartement restait désespérément silencieux. Seul une rumeur confuse montait de la ville, étouffée par le double vitrage. Au dehors régnait un soleil éblouissant, indifférent à sa détresse. Nadia éclata en sanglots.

- Je veux mes enfants ! Je veux mes enfants !

- Oui, ma chérie ! Es-tu allée voir le médecin aujourd’hui ?

Nadia secoua lentement la tête.

- Il pense que ce n'est pas grave, que j'ai juste besoin de repos.

- Je vais préparer le repas.

- Non ! Je n’ai pas faim. Je veux dormir. J’ai besoin de dormir.

- Bien !

Elle lui prit la main.

- Tu... tu veux bien rester près de moi ?

- Je n’ai pas dîné.

- Oui, c’est vrai. Mais j’ai tellement peur. Peut-être que si tu pars, tu ne reviendras pas...

- Ne t’inquiète pas ! Je vais jusqu’à la cuisine me faire un sandwich, et je reviens le manger à tes côtés. Je vais aussi te préparer tes médicaments.

- D’accord.

Le cœur broyé par l’angoisse, Nadia écouta les bruits provenant de l’appartement, des bruits familiers, à la fois rassurants et angoissants : la porte du frigo, l’écoulement de l’évier, le chuintement sous pression d’une bouteille de bière qu’on décapsule, le claquement d’un couteau. Guillaume fut très vite de retour, avec un verre d’eau et les comprimés prescrits par le médecin. Après qu’elle les eut avalés, il s’assit près d’elle et attaqua un énorme sandwich au jambon, moutarde et cornichons. Elle s’accrocha aussi longtemps qu’elle put à lui, à son image sécurisante, son regard inquiet et aimant. Les cachets la plongeaient dans un état de somnolence douceâtre. Elle luttait de toutes ses forces contre le sommeil, cet ennemi insidieux qui chaque jour lui arrachait un peu d’elle-même. Les yeux brûlants, elle vit la silhouette de Guillaume se déshabiller, elle sentit son corps solide s’allonger près d’elle. Dans un sursaut de volonté, elle se blottit contre lui, l’enserra dans ses bras. Quelques instants plus tard, elle sombrait dans une torpeur épaisse et sans rêve.

 

Un soleil magnifique perçait à travers les volets clos. Nadia tenait toujours contre elle le corps de son mari. Encore engourdie, elle se redressa, tendit la main pour lui caresser les cheveux... et ne rencontra que la toile de l’oreiller. Une bouffée d’angoisse la réveilla instantanément. Elle se mit à hurler.

- Guillaume ! Guillaume !

Mais le grand lit était désespérément vide. Le corps chaleureux n’était que son traversin, qu’elle avait jalousement serré contre elle. Prise de terreur, elle bondit du lit et chercha, affolée, des traces de l’existence de son mari. Il n'y avait personne dans la chambre. Elle se rua sur les volets, qu'elle ouvrit en grand. La lumière inonda la pièce, dévoilant une chambre typiquement féminine, exempte de l’empreinte d’un homme. Guillaume avait l’habitude de laisser traîner ses sous vêtements ; elle pestait assez contre cette manie déplorable. Ce matin, elle aurait tout donné pour apercevoir ne fût-ce qu’une chaussette sale gisant sur la moquette.

L’esprit en déroute, elle sortit de la chambre. Cette fois, c’était trop. Le cauchemar se poursuivait, chaque fois plus terrifiant, plus incompréhensible. Courant d’une pièce à l’autre, elle constata qu’elles étaient toutes vides. Pas le moindre indice d’une quelconque présence masculine. Les armoires, dont elle vida brutalement le contenu sur le sol, ne contenaient que des affaires de femme. Dans la salle de bains, le parfum, la brosse à dents, les produits de rasage de Guillaume avaient disparu. Seul subsistait son propre matériel : tubes de rouge à lèvre, lotions démaquillantes, huiles apaisantes, shampooings, lait de toilette...

Elle ressortit, se précipita sur l'album de photos. Mais il n'y avait presque plus de clichés, et ni mari, ni enfants ne figuraient sur les rares épreuves restantes. Nadia s'égosilla de nouveau :

- Guillaume !

Affolée, elle négligea de prendre une douche, s'habilla à la hâte et sortit de l'appartement. Dans le couloir, elle croisa une voisine. Elle l'interpella :

- Madame Bourret ! Vous n'avez pas vu mon mari !

- Votre mari ? Mais... mademoiselle CHANCOURT, vous n'êtes pas mariée. D'ailleurs, à votre âge, il faudrait y songer.

Une brusque montée d'adrénaline la fit tituber.

- Excusez-moi, madame Bourret !

La petite dame l'observa d'un oeil inquiet, puis trottina vers son antre en haussant les épaules. Nadia la regarda partir, le souffle court. Puis elle se dirigea d'un pas chancelant vers les escaliers. Tout cela n'était, ne pouvait être qu'un cauchemar invraisemblable, où elle avait l'impression de s'endormir, et de se réveiller. Mais il devait y avoir une explication. Il fallait qu'il y en ait une...

Tremblant de tous ses membres, elle monta dans sa voiture et se dirigea vers son bureau.

 

Elle entra dans le hall, les yeux hagards. La réceptionniste l'interpella.

- Hep, Madame ! Où allez-vous ?

- Où je vais ? Mais je suis Nadia Chancourt, la patronne de cette agence, Mademoiselle. Et vous-même, qui êtes-vous ? Où est Monique ?

- Monique ? Quelle Monique ?

Nadia se mit à crier.

- Monique tient le standard ! Qui vous a engagée ? Bernard ?

- Mais, Madame, cela fait plus de cinq ans que j’occupe cette place, et il n’y a jamais eu de Monique ici, pas plus que de Bernard. De plus, je ne vous ai jamais vue auparavant. Aussi, je vous prierais de bien vouloir sortir.

Pétrifiée, Nadia ne sut que répondre. Le cauchemar se poursuivait, implacable. Elle aurait voulu répliquer quelque chose de cinglant à cette pimbêche, mais aucun son de sortit de sa gorge. Abasourdie, elle recula lentement et sortit, sous l’œil éberlué de la réceptionniste.

Titubant, elle revint vers sa voiture, puis repartit vers son appartement. Elle savait ce qu'elle allait faire. Elle allait se recoucher, et ne se réveiller que lorsque tout serait rentré dans l'ordre. C'était la seule solution. Elle avalerait tous les comprimés, et attendrait. Ce cauchemar allait bien finir par cesser. Elle se réveillerait, dans les bras de Guillaume ; elle lui raconterait tout, ils en riraient tous les deux, et les enfants viendraient les rejoindre dans le grand lit.

Fébrilement, elle chercha dans sa poche les clés de l'appartement, puis introduisit la plus grosse dans la serrure. Tout au moins, elle essaya. Mais la clé refusait de pénétrer dans l'orifice. Elle tenta de forcer, changea de clé, sans succès.

- Zut, zut et zut ! gémit-elle.

Soudain, la porte s'ouvrit, dévoilant une jeune femme inconnue.

- Qu'est-ce que vous faites ?

Nadia s'insurgea :

- Et vous, qu'est-ce que vous fabriquez chez moi ?

- Chez vous ? Vous ne manquez pas de toupet ! J'habite ici depuis huit ans. Si vous ne partez pas immédiatement, j'appelle la police !

- Mais je...

La porte claqua bruyamment, résonnant comme une explosion dans la tête de Nadia. Désespérée, elle recula, puis tourna les talons. Prise d'une intuition soudaine, elle dévala l'escalier jusqu'au hall d'entrée, chercha anxieusement son nom sur les boîtes aux lettres. Mais aucune de celles-ci n'était au nom de Chancourt. Effondrée, elle se mit à pleurer, sous le regard intrigué et méfiant d'une vieille dame qui rentrait dans l'immeuble, portant un sac à provisions. Lorsqu'elle passa près de Nadia, celle-ci l'entendit grommeler :

- Encore une droguée, naturellement !

 

Nadia sortit de l'immeuble et se dirigea vers l'endroit où elle avait garé sa voiture. Mais elle avait disparu. Affolée, elle arpenta les ruelles adjacentes. Sans résultat. Le souffle court, elle s'appuya contre un mur. Elle hésita à demander de l'aide aux passants. Soudain, une silhouette familière apparut au coin de la rue : Madame Bouret, sa voisine. Il se précipita vers elle.

- Madame Bourret ! Madame Bourret !

La dame la regarda avec stupéfaction.

- Vous devez faire erreur, Mademoiselle !

- Madame Bourret, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Nadia Chancourt, votre voisine.

- Je vous dis que vous faites erreur ! Je m'appelle Castagnier, pas Bourret, et je n'ai pas de voisine qui vous ressemble. A présent, vous seriez bien aimable de me laisser passer.

- Exc... excusez-moi !

Anéantie, elle la regarda s'éloigner.

 

Nadia erre dans les rues de Paris, l'air totalement hagard. Ses vêtements sont de plus en plus douteux. Ses cheveux autrefois si soignés n’ont pas rencontré de peigne depuis plusieurs jours. Sa carte de crédit s’étant évaporée elle aussi, elle n’a que l’argent qu’elle avait sur elle. Elle a voulu retourner voir le psy. Mais, comme elle le redoutait, son cabinet n’existe plus. Il s’est transformé en un salon de coiffure. Elle n’a trouvé qu’un hôtel sordide où elle passe ses nuits depuis une semaine. Elle ne va pas pouvoir tenir très longtemps.

Un soleil magnifique inonde les Champs élysées. Personne ne prête attention à elle. Soudain elle s'arrête. Elle vient d'apercevoir quelqu'un qu'elle connaît : Kevin ! Son cœur fait un bond.

Elle ne l'a jamais revu depuis leur brève rencontre, trois mois auparavant. Elle avait eu envie de le retrouver, malgré le procès que lui faisait sa conscience. Jamais elle n'en avait parlé à Guillaume. Mais pendant longtemps, le jeune homme au costume de sport avait hanté ses nuits.

Et voilà qu'il surgissait de nouveau, dans la lumière de l'été, seul élément tangible qui le reliait encore à un passé décomposé, dilué dans un cauchemar effrayant. Aussitôt, un élément frappa son imagination. Il est le seul à conserver une existence réelle parmi tous les gens qu’elle a connus. Tous les autres ont disparu, mari, parents, enfants, amis, relations professionnelles.

Alors, il n’y a qu’une explication possible : Kevin est lié au phénomène terrifiant qui a « effacé » sa vie. Peut-être connaît-il la réponse. Elle s’avance vers lui. Il va la reconnaître, l'aider.

Parvenue près de lui, elle l'appelle :

- Kevin !

Curieusement, il semble ne pas la remarquer, ne pas la voir. Elle insiste :

- Kevin ! Vous vous souvenez de moi ? C'est moi, Nadia !

Mais il ne tourne même pas la tête vers elle et poursuit son chemin sans lui accorder la moindre importance. D’ailleurs, personne autour d’eux ne paraît s'apercevoir de sa présence. En proie à un début de panique, elle hurle :

- Kevin ! Regardez-moi ! Rappelez-vous, il y a trois mois, ce vernissage. J’avais renversé un verre sur votre complet de sport...

Mais il reste sourd à ses appels et poursuit son chemin comme si de rien n’était. Nadia ne sait plus que faire. Est-elle  victime d’une punition divine en raison de son infidélité ? C’est absurde ! Jamais elle n’a entendu parler de phénomène de ce genre.

Mais pourquoi ne la voient-il pas ? En désespoir de cause, Nadia se place devant Kevin, pour lui barrer le passage. Mais un phénomène incroyable se produit. Kevin passe à travers elle, franchissant son corps comme s’il n’avait pas la moindre consistance. Nadia se met à hurler comme une folle. Personne n'y prête attention, personne ne l'entend. Les gens continuent de boire aux terrasses. Les passants impassibles poursuivent leur chemin.

Ses cris redoublent lorsqu’elle constate que son corps se dissout inexorablement dans le néant. Puis ils s’atténuent, s’estompent, disparaissent.

Nadia n’a jamais existé...

Indifférent, Kevin s'éloigne en direction de l'Arc de Triomphe...

Dans un bruit de clavier d'ordinateur.

 

Dans le bureau de la romancière Yolande Charrier, l'unité centrale du PC fait entendre un léger ronronnement tandis que le disque dur sauvegarde la dernière version du roman sur lequel elle est en train de travailler. Soudain, la porte du bureau s'ouvre et deux enfants, un garçon et une fille, pénétrèrent dans la pièce.

- Maman, nous avons faim !

- Je m’occupe de vous tout de suite, mes amours. Je termine mon chapitre. Allez plutôt mettre la table.

Les enfants repartent en chahutant.

 

Dans la salle à manger, les enfants sont déjà installés. Le père, Laurent, s’est décidé à faire la cuisine. Il sert les hors-d’œuvre lorsque Yolande arrive, la mine contrite.

- Oh, tu as tout préparé ! Tu es un ange.

- Encore prise au piège par l’inspiration ? s’exclama-t-il, amusé.

- Oui ! J'étais en train de terminer un passage important. Je ne voulais pas perdre le fil des idées.

- Tout va bien ?

- Oui ! Mais j’ai eu quelques problèmes ! Il a fallu que je supprime un personnage, une publiciste. Kevin l'avait rencontrée au cours d’un cocktail. Je comptais donner un rôle important à cette femme. Mais ce n’était pas une bonne idée. Après réflexion, je l'ai éliminée. Elle flanquait mon intrigue en l'air.

Elle se verse un verre d’eau et ajoute :

- C'est un exercice un peu pénible. Il a fallu que je retravaille entièrement le manuscrit pour effacer toute trace de sa présence. Enfin, c'est terminé. Je vais pouvoir passer à la suite.

 

La nuit est tombée. Yolande et Laurent regardent une émission de variétés à la télévision. Les enfants sont au lit. Soudain, Yolande déclare :

- Au fait, il faudra que je pense à téléphoner à Marc et Brigitte. Cela fait plus d'un mois qu'ils nous ont invités pour leur anniversaire. Ce serait correct de leur rendre la pareille.

Laurent se tourne alors vers lui, l’air surpris.

- Marc et Brigitte ?

- Oui, Marc et Brigitte ! Ils nous ont gentiment reçus, non ?

- Tu es sûr que tu ne veux pas aller te coucher ? Tu me sembles bien fatiguée.

- Certainement pas. Je me sens en pleine forme. Pourquoi me dis-tu ça ?

- Parce que nous ne connaissons pas de Marc et Brigitte !

 

FIN