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Le Chemin
des étoiles (extrait) Note de l’auteur : Avant d’écrire Phénix, j’ai écrit d’autres romans, parfaitement impubliables, mais qui m’ont apporté de grands moments de plaisir. Parmi eux s’en trouve un, le Chemin des étoiles, dans lequel apparaît, vers la fin, un personnage féminin prénommé Solyane. Elle sera la première à porter ce prénom. Il s’agit d’un personnage secondaire, mais dont la personnalité rayonne tellement que, lorsque j’ai recherché le prénom de l’héroïne de Phénix, il s’est immédiatement imposé à moi. Ainsi que je l’ai promis à mes lecteurs, voici Les deux dernières parties de ce roman. Vous verrez très vite qu’il se dégage de ces lignes un romantisme effréné, basé sur une idéalisation de l’amour et du couple. Cela se comprend, j’avais vingt ans et des brouettes, et j’étais jeune marié. La vie m’a enseigné depuis bien d’autres choses. … Résumé de ce qui s’est passé avant Le thème est très simple et justifie d’ailleurs que ce roman n’offre aucun intérêt pour un éditeur. Le lecteur s’apercevra aussi qu’il a subi de belles influences de la part de René Barjavel. Mais, encore une fois, j’avais vingt ans lorsque je l’ai écrit… Daniel Larcher, sur Terre, a rencontré une jeune fille dont il est tombé amoureux. Tout aurait pu se dérouler normalement si la demoiselle n’avait présenté très vite des comportements pour le moins étranges. En fait, il découvrira qu’il s’agit d’une extra-terrestre en visite, avec son frère et sa belle-sœur. Après avoir compris, Daniel ne sait plus que faire. Mais comme il est amoureux, il décide de quitter la Terre pour suivre sa belle, laquelle porte le prénom de Nelvéa (prénom que je reprendrai pour l’héroïne de la Malédiction de la Licorne). Quant à son frère, il s’appelle… Palléas. Celui de la trilogie de Phénix, fils de Dorian et Solyane, est aussi son frère. Sa belle-sœur, en revanche, s’appelle Antinéa, prénom emprunté à l’Atlantide de Pierre Benoît. Bien évidemment, je n’ai jamais utilisé ce prénom dans mes romans publiés. En compagnie de Nelvéa et de sa famille, il visite d’abord le système solaire, puis s’embarque pour Aurévia, planète d’origine de ces extra-terrestres plus humains que nature. (à noter : Aurévia est le nom que j’ai repris pour la planète de la Porte de Bronze). Accueilli avec chaleur, Daniel découvre un monde tel que la Terre pourrait être si les hommes y mettaient un peu de bonne volonté. Il apprend la langue, s’instruit, et comme il est plutôt du genre surdoué, il obtient un diplôme lui permettant de repartir pour les étoiles en compagnie de ses amis. Une grosse étoile fait des siennes et les Auréviens veulent savoir quel danger elle pourrait représenter. Daniel s’apprête à embarquer… Pour la bonne compréhension de l’histoire, les mesures seront données
en système métrique. Bien évidemment, le système de mesure aurévien est
différent. Pour une meilleure lecture, n'hésitez pas à télécharger le texte et à l'imprimer.
PREMIERE
PARTIE 1 Quelques jours plus tard, Daniel et Nelvéa se rendirent sur l’astroport d’Irannia, convoqués par Palléas et Antinéa. Guidés par une hôtesse, ils retrouvèrent dans une salle de l’immense complexe l’équipe constituée par leur frère et beau-frère. Palléas les accueillit avec effusion. — Daniel Je suis heureux de te voir. Prenez place parmi nous. Ta réussite m’a réjoui le cœur. Tu sauras tenir ton rang dans notre petite colonie. — Merci, Palléas. J’essaierai de me montrer digne de vous tous. Antinéa les embrassa affectueusement. Puis elle retourna accueillir les derniers arrivants. En tout, près de trois cents personnes se trouvèrent réunies dans la grande salle ovale. Lorsque tous furent installés, le géant blond prit la parole. — Mes amis, nous sommes heureux, Antinéa et moi, de vous voir enfin rassemblés. Nous connaissons chacun d’entre vous, mais vous ne vous connaissez pas encore bien els uns les autres. Cela viendra et, dans ce but, je vous demanderais de vous présenter ici à la tribune. Mais auparavant, nous voudrions vous rappeler notre mission, son origine, son accomplissement et ses conséquences possibles. Il laissa planer un court silence, le temps de capter les dernières attentions. — Notre but est de nous rendre dans le système de Luviakor. Celui-ci touche à ses dernières années de vie. Les estimations en provenance de Matahuenko ne lui accordent pas plus de cinq années avant d’exploser en supernova. Hors, Luviakor n’est distante d’Aurévia que de vingt-sept années-lumière. Il importe donc de savoir si ce phénomène ne comporte pas de conséquence possible pour notre planète. Il faut aller sur place pour s’en assurer. De plus, une telle étude rapprochée d’une future supernova est une occasion unique, qui ne se reproduira pas avant des millions d’années. Les flux tachyoniques ultra-denses qui règnent entre les deux planètes vont nous permettre de rallier Luviakor en dix-sept mois seulement. « Nous aurons l’insigne honneur de déposer sur les planètes gelées du système luviakoréen un réseau d’appareils enregistreurs de toutes natures qui autoriseront une étude rapprochée de la supernova. Cette étude unique pourrait nous apporter bon nombre d’informations susceptibles de jeter la lumière sur des points que nous ne sommes pas encore parvenus à élucider. Cependant, je tiens à vous avertir une dernière fois : vous savez tous les risques que nous prenons en nous rendant dans ce système moribond. Si la supernova se produit plus tôt que prévu, ce qui reste très possible, nous serons désintégrés par l’énergie formidable qu’elle dégagera, et cela sans que nous puissions rien faire. Aussi dois-je vous poser la question une ultime fois : êtes-vous tous décidés à nous accompagner là-bas, en dépit des risques ? Comme il s’y attendait, aucun bras ne fut levé. Il poursuivit : — Nous vous remercions. A présent, vous savez tous quelles sont vos attributions. Comme je l’ai dit, je vais vous laisser vous présenter l’un après l’autre. Il laissa alors la place au premier technicien. Puis ce fut un défilé de trois cents personnes, qui déclinèrent leur nom et leur spécialité. Ainsi se présentèrent des physiciens, des géologues, des médecins, des astronomes comme Daniel et Nelvéa, des biologistes, des historiens, des linguistes, des botanistes, des électroniciens et d’autres encore. L’équipage, ainsi que l’avait voulu Palléas, ne comportait que des couples, même si l’homme et la femme n’avaient pas la même spécialité. La moyenne d’âge se situait autour de trente ans. La plus jeune était Eylia, une Irannienne de dix-huit ans, belle comme l’aurore, et unie depuis peu à un Atlante. Tous deux étaient mathématiciens et la jeune femme possédait comme Palléas la faculté de communiquer par télépathie. Daniel reconnut Stolfios et Myrianna, le couple qui les avait hébergé durant leur séjour sur le continent Arios. Chacun avait conscience de s’embarquer pour une aventure périlleuse, mais extraordinaire. Ils ne se doutaient pas encore à quel point cette aventure allait être exceptionnelle, et même unique. La présentation dura plusieurs heures. Puis un dîner fut servi dans les
jardins suspendus de l’astroport. Vers la fin de l’après-midi, Palléas amena la
petite colonie sur l’astrodrome, là où dormait le vaisseau spatial, dont il
avait conçu les plans et qu’avait fait construire l’OAEG (Note : sigle
tout à fait « terrien » pour désigner l’Organisation Aurévienne de
l’Exploration Galactique). IL était fier de le soumettre à leur jugement,
comme un artiste satisfait de montrer son œuvre. — Eh bien, il a fière allure, déclara Daniel. — C’est vrai, il est beau, renchérit Nelvéa. En effet, le Sylvériane était magnifique, comme d’ailleurs tous les vaisseaux auréviens. Construits pour être fonctionnels, leur ligne générale et les détails s’harmonisaient idéalement de façon à constituer un agrément pour l’œil. L’envol d’un astronef intergalactique était un spectacle grandiose et fascinant. Dans ces réalisations, Daniel avait appris à voir le summum de l’esprit aurévien qui savait marier avec bonheur les exigences techniques et l’esthétique, et ceci jusque dans les moindres détails. Selon la distance depuis laquelle on l’observait, le Sylvériane rappelait une pierre précieuse délicatement taillée, un oiseau en plein vol, ou un navire de haute mer, élégant et racé, aux lignes pures et audacieuses. En mathématicien averti, Daniel savait que les Auréviens faisaient appel aux rapports naturels comme le nombre d’or pour bâtir leurs édifices, leurs demeures et leurs navires. Il en résultait un équilibre harmonieux et agréable à l’œil. Le Sylvériane était un phénix décrocheur d’étoiles. Chacun l’avait déjà vu en photo tridi, mais personne ne l’avait encore vu de près, sauf l’équipe de pilotage qui l’avait rôdé depuis trois mois. Il était l’œuvre, l’enfant de Palléas et d’Antinéa, et leur joie à le décrire dans le soleil lumineux faisait plaisir à voir. Quelques jours plus tard, l’équipe se réunit à nouveau sur l’astrodrome et prit place à bord du Sylvériane. Daniel et Nelvéa, en tant qu’astronome de bord, faisaient partie de l’état-major de Palléas. Kim (Note : le chien de Daniel) avaient été confiés aux parents de Nelvéa, qu’il avait adoptés. Le jeune Terrien avait senti son cœur se serrer en abandonnant son fidèle compagnon à quatre pattes, mais il était hors de question de l’emmener dans un voyage aussi périlleux. Comme à bord de l’Aldoriane (Note : le navire avec lequel Daniel est venu de la Terre),Daniel et Nelvéa furent logés dans une cellule meublée de deux sarcophages de cristal. Mais elle était assez grande aussi pour servir de chambre intime où chaque couple pourrait se retirer au terme du voyage. Le visage d’Antinéa apparut en trois dimensions sur l’écran intégral de la cellule. Elle souhaita bon voyage à tous et transmit les dernières consignes de sécurité. Comme lorsque Daniel avait quitté le système solaire, le rite recommença. Il lui fallut se déshabiller entièrement, se glisser dans le sarcophage de cristal aux côtés de Nelvéa et poser le masque d’or sur son visage. Une vague odeur le surprit, puis plus rien. Le néant total le prit, pour un vide absolu de dix-sept mois. 2 Lorsque le léger choc électrique tira Palléas de son sommeil artificiel, après les dix-sept mois passés au cœur de l’Espace-temps, il eut l’impression de n’avoir dormi que quelques minutes. Il savait qu’il n’en était rien. Aussitôt qu’il eut repris conscience, et bien que son visage fût encore couvert par le masque d’or qui lui insufflait l’oxygène régénérateur, il « entendit » l’appel télépathique que lui lançait Antinéa. Elle avait dû se réveiller avant lui et sa première pensées avait été pour lui. Une bouffée de tendresse l’envahit, qu’elle perçut à son tour. Nul autre qu’eux ne pouvait comprendre, imaginer, et encore moins ressentir cet extraordinaire moyen de communication qui les reliait tous deux. L’obstacle à la compréhension que constituaient les mots et les phrases n’existait plus pour eux. Le langage ne déformait plus, n’atténuait plus les idées qu’ils exprimaient, puisqu’elles passaient à l’état pur, directement d’un cerveau à l’autre. L’avantage de ce phénomène était sa rapidité quasi instantanée. Mais la supériorité incontestable que leur conférait la télépathie était d’un autre ordre, qui les unissait encore plus intimement. Ce moyen de communication permettait non seulement de transmettre une idée, mais aussi et surtout toutes les sensations, émotions et sentiments qui naissaient dans l’un ou l’autre de leurs esprits. Personne, pas même Nelvéa et Daniel, n’avait encore atteint ce degré dans les relations intimes. Il suffisait qu’Antinéa s’émeuve de la beauté d’un paysage, d’un fleur, qu’elle soit attristée par une mauvaise nouvelle, pour que Palléas en soit informé aussitôt et s’y associe lui-même. Lorsqu’il aimait une œuvre musicale ou un poème holophonique, elle s’exaltait avec lui. Ainsi, sans qu’ils eussent à échanger une parole, l’amour puissant qui les unissait mêla intimement leurs deux esprits et les sublima. C’était une façon de faire l’amour qui ne concernait pas directement les corps, mais dont les effets étaient encore plus éblouissants. Cette particularité étrange tendait à se répandre chez de nombreux enfants auréviens, et il était vraisemblable que les descendants de Palléas et d’Antinéa en seraient pourvus. Cette faculté nouvelle les dispensait de parler pour se comprendre. Lorsqu’ils étaient seuls, ils pouvaient rester des heures sans échanger un mot. Pourtant, leur conversation était d’une densité insoupçonnable. Un caractère remarquable de ce phénomène était la suppression de la distance. Palléas et Antinéa avaient tenté de nombreuses expériences à de nombreuses reprises, avec une équipe de techniciens. La transmission télépathique était instantanée quelle que fût l’éloignement. On n’avait pu déterminer jusqu’à présent quel était le « support » de cette transmission. Les études faites avaient permis d’écarter l’hypothèse d’un phénomène de type ondulatoire comme les ondes électromagnétiques. Cette télépathie semblait se situer hors de l’Espace-temps. Le mystère demeurait entier, mais cela n’affectait nullement les deux amoureux qui pouvaient, à tout moment, s’isoler du reste du monde. Ils ôtèrent leur masque d’or et se regardèrent avec passion avant de s’étreindre, nus comme des statues antiques et encore plus beaux. Plus tard, ils gagnèrent leur place aux commandes du vaisseau. Myrianna, le capitaine de navigation, vint les rejoindre. C’était une femme de l’âge de Palléas, à la longue chevelure de jais et aux yeux d’un vert émeraude, de type eurasien, à la peau presque noire. Sa beauté était extraordinaire, inhabituelle. Il était surprenant de la voir donner ses directives à ses subordonnés, car son efficacité et sa rapidité d’esprit contrastaient avec sa fragilité de poupée. Ancienne condisciple universitaire de Palléas, il l’avait choisie pour son exceptionnelle compétence à piloter les astronefs. Elle avait été souvent sa rivale lors des luttes courtoises qui les opposaient au cours des épreuves annuelles de navigation interplanétaire. Myrianna en avait fait son métier. — Nous entrons dans le système d’attraction du système de Luviakor, annonça-t-elle simplement. Bien dormi ? — Parfaitement bien. Palléas prit place à son poste et manoeuvra différentes commandes. Les parois d’un gris perle de la passerelle disparurent et firent place à l’infini de l’Univers, parsemé de milliards d’étoiles et de nébuleuses, beaucoup plus nombreuses et plus nettes que depuis la surface d’une planète. Elles avaient perdu ce scintillement léger qui les faisait croire vivantes. Au contraire, elles semblaient figées dans une immobilité terrifiante. Cependant, leurs lumières se coloraient de rose, de rouge et d’orangé, déployant à l’infini une symphonie lumineuse féerique et éblouissante. — Notre vitesse est de l’ordre de vingt mille kilomètres par seconde, précisa Myrianna. Nous abordons le système de Luviakor par le pôle nord. Nous sommes encore à un milliard de kilomètres au-dessus du plan de l’écliptique. — Parfait, murmura Palléas. Nous allons obscurcir l’écran et ne laisser apparaître que le système. Ce qu’il fit. Aussitôt, les myriades stellaires se ternirent, s’estompèrent, puis s’éteignirent. Bientôt, il ne resta plus devant le Sylvériane qu’une grosse étoile blanche, éblouissante, autour de laquelle gravitaient des bulles d’or de tailles beaucoup plus modestes, au nombre de onze : Luviakor et son système. — C’est fantastique, chuchota Antinéa, comme craignant inconsciemment de briser la magie de l’image étrange. Qu’en est-il du flux stellaire ? — Nous allons voir. Palléas manipula de nouveau ses instruments de contrôle. L’écran se modifia instantanément et vira au bleu pâle. L’étoile apparut comme une tache sombre, mais à partir d’elle et tout autour s’épanouissaient de longues traînées vertes qui s’éloignaient en spirales plus ou moins régulières. Elles se modifiaient sensiblement autour des planètes, chacune semblable à un rocher perturbant un courant liquide. Palléas examina l’écran attentivement. A ses côtés, Antinéa ne put s’empêcher de remarquer : — Eh bien, le moins que l’on puisse dire, c’est que le système est en mauvais état. Myrianna regarda Palléas d’un air complice et ajouta : — Effectivement ! Ca va être du sport de manœuvrer là-dedans. Nous allons être bigrement secoués. Le ton qu’elle employait montrait plutôt qu’elle n’était pas chagrinée par cette perspective, au contraire. Elle adorait surmonter les difficultés. Une expédition sans histoire et sans danger ne l’aurait pas attirée. C’est d’ailleurs pour ses qualités exceptionnelles qu’elle avait été choisie par Palléas. Celui-ci avait lu dans son esprit la satisfaction latente de sa camarade. Il répondit : — J’ai aussi l’impression que tu n’auras pas le temps de t’ennuyer. D’autant plus que certains signes m’amènent à penser que la supernova se produira plus tôt que prévu. En effet, une étude approfondie du diagramme du vent stellaire mettait à jour, pour un œil averti comme celui de Palléas, de multiples irrégularités alarmantes. Pour le moins, elles allaient rendre la navigation interplanétaire difficile et pleine d’imprévus. — Cela va ressembler à une partie de rodéo ! conclut joyeusement Myrianna. — Certainement ! D’autant plus que la vitesse de propagation varie de huit cents à trois mille kilomètres par seconde. Il faudra se méfier des accélérations. Après analyse des différentes données, Palléas décida d’établir son quartier général sur la troisième planète du système, dont le nom était Carinoonga. Il n’aurait su dire pourquoi il faisait ce choix plutôt qu’un autre. Il sentit que l’esprit d’Antinéa n’y était pas étranger. — Elle semble offrir moins de danger que les autres, dit la jeune femme. Et puis… Elle se tut un instant. Palléas eut quelque difficulté à capter la pensée de sa compagne. Tout était confus dans son esprit. — Et puis ? insista Myrianna. — Je ne sais pas. Ce n’est qu’une intuition, mais quelque chose me dit que c’est là que nous devons nous rendre. — Pourquoi ? — C’est inexplicable. Plus je regarde ce système et plus j’ai l’impression qu’il est le gardien d’un secret extraordinaire. Palléas ne dit mot. Il avait déjà eu l’occasion de remarquer que sa compagne manifestait parfois un étonnant don de double vue, une sorte de prescience des événements à venir. Il lui sourit. Dans leur petite cellule, Daniel et Nelvéa avaient quitté leur sarcophage de cristal, comme tous les passagers du Sylvériane. Ils avaient revêtu la combinaison légère des astronautes sur laquelle ils pourraient passer rapidement leur équipement spatial. Installés confortablement, ils observaient sur l’écran courbe de leur cellule la progression ultrarapide du navire. Celui-ci se dirigeait tout droit vers la troisième planète du système. Soudain, Daniel déclara : — C’est idiot, mais je sens que cette planète nous réserve une surprise. Nelvéa le regarda avec étonnement. — Une surprise de quel ordre ? — Je ne sais pas. Mais je ne pense pas que ce soit quelque chose de mauvais. Je suis comme attiré par un phénomène que je suis incapable de définir. — Nous allons peut-être découvrir que cette planète a connu la vie. — Non. C’est beaucoup plus fort que ça. C’est stupide, mais je sais que c’est là que nous devons aller. Nelvéa n’insista pas. — En attendant, allons déjeuner. Nous ne parviendrons sur Carinoonga que dans quelques heures. Ils retrouvèrent Palléas et Antinéa dans le réfectoire où Shelko, le chef cuisinier, leur servit un repas copieux. Myrianna et son mari Stolfios, un géant noir aux cheveux crépus, leur tenaient compagnie. Daniel fit remarquer : — Ces planètes sont étranges. Aucune ne possède de satellite. C’est un cas unique dans les systèmes connus. — C’est vrai, ce n’est plus le cas maintenant, répondit Stolfios. Mais il est vraisemblable que ces planètes ont eu des satellites jadis. Au cours du temps, ils ont fini par tomber sur elles et s’y sont engloutis à jamais. C’est le sort qui guette toute planète. Lorsque nos ancêtres ont débarqué sur ce système, il y a douze mille ans, ils ont mis en évidence ce fait unique. Il est même probable que le système a comporté d’autres planètes, apparentées à Pluton, qui ont fini par s’arracher à la zone d’attraction de l’étoile et partir à la dérive dans l’espace. Les astres fous de ce type sont plus nombreux qu’on ne le croit et ils peuvent amener pas mal de perturbation dans els systèmes qu’ils croisent. Au cours de son année d’étude, Daniel avait appris l’existence de ces planètes errantes. Mais de les entendre évoquées de cette manière lui fit couler une sueur froide dans le dos. Si l’un de ces bolides entrait en collision avec Aurévia. Stolfios précisa pour le rassurer : — Ne t’inquiète pas, Daniel. Si une planète folle se dirigeait vers Aurévia, elle serait anéantie avant bien avant qu’elle n’aborde notre système. — Aurévia, oui. Mais… la Terre ? Quelques heures plus tard enfin, le Sylvériane approcha de Carinoonga. Réunis dans la grande salle de conférence dont le plafond sphérique s’ouvrait sur l’Univers, les trois cen,ts techniciens virent la planète s’enfler lentement. Tout d’abord, elle ne fut qu’un croissant d’argent très lumineux. Puis sa face non éclairée se découpa sur le ciel noir piqueté d’étoiles. Manœuvré magistralement par Myrianna, le Sylvériane se plaça en orbite haute autour de l’astre. Palléas déclara : — Il nous faut à présent découvrir le point où nous poser. Nous allons envoyer trois modules planétaires en reconnaissance. Il désigna les explorateurs, parmi lesquels Daniel et Nelvéa, associé à un autre couple, Shean Lane et sa femme la jeune Eylia, qui piloteraient l’aérodyne. Quelques instants plus tard, les quatre compagnons embarquaient à bord d’un modula planétaire muni de tous les derniers perfectionnements et de tous les systèmes offensifs et défensifs possibles. Daniel actionna l’écran et la visibilité extérieure devint totale. Ils virent la cloison du hangar-sas s’ouvrir à la violente lumière stellaire. Bientôt, le module quitta son logement et glissa hors du ventre rassurant de l’immense vaisseau-mère. Le petit aérodyne se détacha rapidement du Sylvériane et se laissa tomber vers la surface de la planète, en compagnie de deux autres modules que les profondeurs nocturnes insondables eurent tôt fait d’avaler. La zone d’exploration dévolue à Daniel et à ses compagnons était plongée dans la nuit. Bientôt, le vaisseau intergalactique ne fut plus qu’une étoile parmi les autres, et l’aéroglisseur fonça vers la face sombre de Carinoonga. — Eh bien, dit soudain, Shean Lane, cela ne va pas être du gâteau. — Comment ça ? — Nous sommes à soixante kilomètres d’altitude. Entre quarante et dix mille mètres, il y a une zone de perturbation du champ magnétique qui risque de nous secouer beaucoup. Alors, accrochez vos ceintures ! — A quoi est-ce dû ? — Je n’en sais rien. Probablement une conséquence du flux stellaire irrégulier. Attention ! Le voyant de l’altimètre annonçait que l’on approchait de la couche fatidique. Au début, il ne se produisit rien. Puis tout à coup, Daniel sentit son cœur lui descendre dans les intestins. — Hop-là ! Un coup pour rien ! commenta Shean Lane. Il nous a renvoyés là-haut. ON recommence ! Cette fois, Daniel vit la planète passer au-dessus de l’engin, décrire un looping du plus gracieux effet. Une angoisse sourde commença de lui broyer les entrailles. Pourtant, Nelvéa ne paraissait nullement effrayée, pas plus que la petite silhouette blonde d’Eylia qui semblait s’amuser beaucoup. Chaque tentative du pilote se soldait par un échec, comme si un bouclier magnétique cuirassait la planète et renvoyait les intrus vers les étoiles sitôt qu’ils s’approchaient un peut trop. — Allo, ici explorateur numéro un, dit Shean Lane dans son micro. Avez-vous réussi à passer ? Les réponses ne se firent pas attendre, avec des voix quelque peu déformées. — Absolument impossible ! On a l’impression de faire du trempoline, répondit le deuxième aérodyne. — Rien à faire, confirma le dernier. On dirait du caoutchouc. Nous avons l’estomac qui fait des nœuds. Shean Lane réfléchit un instant. — Il n’y a qu’une seule solution : la chute libre entre quarante mille et dix mille mètres. Ensuite, on tente de se raccrocher. Daniel sursauta. — C’est possible, ça ? — Bien sûr, répondit Eylia. On supprime l’apesanteur, on tombe vers la surface. Parvenus dans la zone critique, on rétablit le champ antigravifique et l’attirance des masses ne joue plus. — Et la chute s’arrête. — Non. Seule l’attraction cesse. On conserve la vitesse acquise. En théorie, on doit pouvoir redresser. — En théorie… — On ne peut être sûr de rien. D’autant plus que cette planète possède encore une très légère atmosphère d’hydrogène et de gaz carbonique. Nous allons sans doute être obligés d’utilise le bouclier thermique. — Et… on fait comment pour arrêter la chute ? — Grâce au champ magnétique. En espérant qu’il soit assez peu perturbé pour nous éviter de nous écraser en bas ! Eylia désigna la surface blanche et scintillante de glace qui constituait le seul paysage de la planète à perte de vue. Elle ajouta : — Dix mille mètres, c’est vite passé à la vitesse que nous aurons acquise. Il va falloir agir rapidement. — Vous êtes prêts ? demanda Shean Lane, qui avait terminé ses calculs. Visiblement, il rayonnait. — Heu, oui, confirma Daniel, qui n’en menait pas large. Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Il eut soudain l’impression que son cœur lui remontait dans la gorge. Le champ antigravité supprimé, l’aérodyne descendait à présent en chute libre vers le sol inhospitalier de Carinoonga, décrivant une parabole parfaite. Une désagréable sensation de chute vertigineuse pénétra le Terrien. IL vit la surface blanche se rapprocher à une vitesse folle, sans cesse grandissante. Bientôt, la friction de la faible atmosphère devint telle que Shean Lane fut obligé d’actionner le bouclier thermique. Des myriades d’éclairs bleus environnaient l’aérodyne. C’étaient des traces d’hydrogène qui brûlaient au passage du module. La chute sembla durer une éternité. Pourtant, les rente mille mètres de zone critique furent rapidement avalés. A l’instant où ils furent dépassés, le jeune pilote actionna le champ antigravifique et reprit contact avec les lignes de force magnétiques. L’aérodyne fut pris alors dans un tourbillon démentiel, et la planète fit plusieurs fois le tour du module. Cloué sur son siège par la ceinture, Daniel n’osait dire un mot. Enfin, la folle sarabande s’atténua, zet Carinoonga cessa de danser autour de l’aérodyne. — Youpi ! Nous sommes passés ! hurla Shean Lane, tout heureux. Où en sont les autres ? Les autres étaient passés eux aussi. L’exploration allait pouvoir commencer. L’aérodyne fonça vers la nuit de Carinoonga. Bientôt, elle se dressa, immense comme un draperie menaçante et insondable. La lumière ne fut bientôt plus qu’un souvenir. Le vaisseau progressait dans les ténèbres les plus totales. Pas la moindre lueur émanant d’un satellite disparu. — On ne voit plus rien, dit Daniel. Je vais passer en écholocation, sinon, la première montagne est pour nous. — Si toutefois cette planète possède encore un relief, remarqua Nelvéa. Nous n’en avons rencontré aucun jusqu’à présent. Il est probable que ça se confirme. Le relief tend à disparaître avec le temps. Il doit y avoir bien longtemps que Carinoonga ne connaît plus la moindre activité tectonique. L’écholocation était un système de vision acoustique identique à celui des dauphins ou des chauves-souris. L’aérodyne émettait des ultrasons tous azimuts. Leurs échos permettait de localiser les obstacles éventuels. Ce système ne pouvait être utilisé que sur une planète possédant une atmosphère, et cela obligeait le vaisseau à ralentir bien au-dessous de la vitesse du son. Mais c’était efficace et spectaculaire. Les informations recueillies par computeur permettaient de reconstituer un paysage étrange, monochrome, d’un bleu contrasté. Cela donnait l’impression de s’enfoncer dans un cauchemar mouvant et solarisé. La lenteur relative des ondes soniques déformait l’image très nettement à distance, malgré les correctifs apportés automatiquement par l’écran. Cependant, la nuit avait disparu et l’on y voyait comme en plein jour. Pour Daniel, cette technique, qu’il avait appris à maîtriser avec Kelwynn (Note : son précepteur, dans la partie précédente) était plus familière et moins impressionnante que les loopings spectaculaires de Shean Lane. Lentement, l’aérodyne perdit de l’altitude et les quatre compagnons purent observer à loisir le paysage insolite de la planète. — Effectivement, tu avais raison, Nelvéa. Cette planète ne possède aucun relief. On dirait une gigantesque boule de glace recouverte de neige. Eh bien, je me suis trompée, corrigea Nelvéa. Le sondeur indique qu’il existe un relief. Mais il est enfoui sous des centaines de mètres de glace et de neige carbonique. Toutefois, ce relief me semble peu accentué. Sans doute à cause de l’érosion. — On dirait que l’atmosphère s’est refroidie et condensée pour recouvrir l’astre comme un immense océan qui plus tard a gelé. Soudain, Shean Lane dit : — Regardez là-bas ! On dirait que le relief n’est pas aussi régulier que ça. Il désignait, au loin, une trace plus foncée sur l’uniformité bleue de l’écran. — C’est une faille ! Et de belle taille encore, confirma Nelvéa. Approche-toi. Shean Lane et l’aérodyne vint survoler la dépression. Celle-ci avoisinait les trois cents mètres de large et s’enfonçait profondément dans les entrailles de la planète. Le module perdit de l’altitude et s’engagea entre les deux murailles gelées. Le fond n’était pas visible. Prudemment, le pilote remonta à la surface. — Cette crevasse provient apparemment d’une cassure de l’écorce de glace de l’astre, suggéra Nelvéa. Elle ne doit pas être unique. — C’est aussi mon impression, confirma Shean Lane. Pour s’en convaincre, il suivit la faille. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, elle s’étoilait en quatre branches qui repartaient vers l’infini de l’horizon flou. — Cette planète m’inquiète un peu, dit soudain Daniel. Sa surface ressemble à un linceul. Quelle dépouille peut-elle receler ? — Ne te laisse pas emporter par ton imagination, mon chéri, dit Nelvéa. Si cette planète a connu la vie, il est peu probable que nous en découvrions la preuve. — Pourquoi ? — Tu te sens le courage de retourner toute cette glace à la pelle ? Ou de descendre explorer le fond de cette crevasse ? En sachant que tout va bientôt exploser… Il sourit et répondit : — Pourquoi pas ? La pelle, non, mais la spéléologie au cœur de la glace, cela vaudrait peut-être la peine d’être tenté, non ? — Alors, je t’accompagnerai. — D’accord. — Dites, vous deux, glissa soudain Shean Lane, n’oubliez pas que notre tâche consiste d’abord à dénicher une aire de stationnement correcte, et non de tirer des plans sur la comète. — Ne t’affole pas, mon petit père, ça vient. Daniel avait toujours les yeux rivés sur l’échosondeur. Tout à coup, il ne put retenir un cri de surprise. — Bon sang, regardez ça ! Arrête, Shean. Retourne en arrière ! — Que se passe-t-il ? demanda Nelvéa. — Il y a un endroit où la couche de glace n’est plus que de quelques dizaines de mètres, cinquante tout au plus, contre sept à huit cents par ailleurs. L’appareil avait déjà fait demi-tour. — Là, nous y sommes, dit Daniel. C’est étrange, il y a là, sous la glace, comme une muraille rocheuse de près de sept cents mètres de haut, dont la pente doit approcher les quatre-vingts pour cent. C’est fantastique. Daniel adjoignit un traceur au sondeur et demanda à Shean Lane de survoler lentement l’endroit, en décrivant des cercles. Il fallut plus d’une journée de travail acharné aux quatre compagnons pour qu’apparaisse sur l’écran du traceur le dessin de ce qu’ils convinrent d’appeler une île. Une courte barbe mangeait les joues des deux hommes. Bientôt, le jour succéda à la nuit et il leur fut possible de distinguer le vrai visage du paysage de glace. Luviakor inondait l’immensité blanche d’une lumière éblouissante et fluctuante, conséquence des énormes éruptions stellaires qui la déchiraient. Les deux autres modules étaient venus assister le premier dans ses recherches. Le résultat fut surprenant. Sur l’écran témoin du traceur se matérialisèrent peu à peu les contours d’une grande île de près de deux cents kilomètres de long sur soixante dix de large, qui rappelait très vaguement la Corse. Nelvéa prit contact avec Palléas pour lui transmettre les résultats de leur travail. Il répondit : — C’est curieux, cette « île » n’est absolument pas signalée sur la carte de Carinoonga dressée il y a douze mille ans. Il faut dire que l’étude n’a pas été poussée très loin. On savait qu’elle vouée à disparaître. En fait, on ne sait pratiquement rien de ces planètes. En ce qui concerne la ceinture magnétique fantaisiste qui entoure Carinoonga, elle se régularise dans les zones tempérées. Nous stationnerons le Sylvériane sur ton île, Daniel. Elle mérite une étude plus poussée. Vous pouvez vous poser. Nous arrivons. Un peu plus tard, la masse titanesque du Sylvériane. Se détacha sur le ciel d’un bleu profond, scintillant de mille feux de toutes couleurs. Les trois aérodynes d’exploration étaient rangés sagement sur le sol de neige immaculée dans lequel les pieds s’enfonçaient allègrement. Une poussière fine recouvrait la banquise sur trente centimètres. La température avoisinait cent cinquante degrés au-dessous de zéro. Seuls les boucliers magnétiques des combinaisons et des vaisseaux étaient capables de résister à une telle température. Un vent léger soulevait en permanence des tourbillons blanchâtres, fantômes imprécis qui dansaient un instant dans la lumière aveuglante de Luviakor, puis s’évanouissaient dans le néant du ciel bleu marine. Le vaisseau géant vint se poser en douceur à distance des trois modules. Quelques instants plus tard, Palléas et Antinéa, suivis de leur état-major, retrouvaient leurs éclaireurs. — Bon travail, Daniel. Tu as réussi à faire une découverte dès ton premier jour d’activité. — C’est le hasard, rien de plus. Il suffisait de passer au-dessus. — En passant cent mètres plus à l’est, nous n’aurions même pas supposé son existence, confirma Shean Lane. — Cette île est tout de même étrange, reprit Palléas. Apparemment, elle n’est signalée sur aucune carte ancienne. Elle serait aussi le seul relief élevé de la planète. On dirait une immense forteresse. — Tu penses qu’elle pourrait avoir été construite par des êtres intelligents ? demanda timidement Eylia. — Qui s’y trouveraient encore et nous observeraient ? acheva-t-il. Non, je ne pense pas. Qui pourrait vivre dans cet univers de cauchemar ? Il désigna d’un geste large l’étendue glaciale aride. — Il n’est pas étonnant qu’elle ait échappé à l’étude menée il y a douze mille ans, nota Eylia. Par rapport à la taille de la planète, elle ne représente qu’une toute petite surface, un point perdu dans l’océan. Palléas ne répondit pas. Il savait qu’Eylia était capable de suivre le cheminement de sa pensée. A part Antinéa, elle était la seule avec qui il puisse communiquer par télépathie. Il fit quelques pas et regarda le paysage uniforme, sur lequel se détachait la masse impressionnante du Sylvériane. Le jour venait de se lever et le ciel de nuit avait pâli. Les étoiles les plus brillantes y scintillaient encore. Jusqu’à l’horizon, ce n’était qu’un désert terrifiant, d’une blancheur aveuglante, dont les protégeaient les visières de métal de leurs casques. Pour accentuer cette atmosphère irréelle et angoissante, l’étoile Luviakor se levait au-dessus de l’horizon, presque bleue à force d’être blanche, éblouissante, angoissante, torturée par les écharpes innombrables des éruptions stellaires qui la vidaient inexorablement de sa substance. Une étoile à l’agonie. Le spectacle de la mort absolue elle-même. Antinéa suivait son mari. Elle aussi contemplait le décor dantesque. Elle ne pouvait s’empêcher de lui trouver une beauté étrange et cruelle. Palléas restait attentif à la moindre de ses émotions. Il en sentit naître une nouvelle, qu’il ne parvint pas à définir. Puis il la perçut mieux, comme une bulle qui remonte à la surface d’un étang. Elle éclata, et Antinéa déclara : — Je suis sûre que cette planète détient un secret. Mais lequel ? — Toi aussi ? demanda Daniel qui les avait accompagnés. — Que veux-tu dire ? Il leur expliqua son intuition indéfinissable. Un long silence s’installa entre eux. Puis Palléas se tourna vers les autres. — Où en sont les premières analyses ? Rayan, un technicien chimiste qui s’était immédiatement au travail, apporta quelques informations. — En plus du gaz carbonique et des traces sérieuses d’hydrogène, nous avons décelé la présence d’oxygène et notamment d’ozone, ainsi qu’une faible quantité d’azote au niveau de la surface. Mais cela ne veut pas dire qu’il y en ait plus en profondeur. Palléas sursauta. — Continue ! — Le plus bizarre, c’est la neige elle-même. D’après les constatations faites il y a douze mille ans, nous avons déduit qu’elle était constituée de dioxyde et de monoxyde de carbone. Or, elle comporte une quantité appréciable d’ions nitrate, comme si l’atmosphère antérieure avait été composée d’une forte proportion d’oxygène et d’azote. — Et la température au sol ? — De l’ordre de moins cent cinquante à moins cent quatre-vingts degrés. Mais ce n’est pas le plus étonnant. Nous avons relevé des traces d’eau. Ce fut Daniel qui répondit. — Ce qui signifie que Carinoonga a pu connaître une atmosphère semblable à celle d’Aurévia ou de la Terre. Et il est fort probable que la vie y est apparue. — En a-t-on relevé des traces ? demanda Palléas. — Aucune. Même pas d’acides aminés. Rien. La déception fut presque palpable ; — Ca ne veut rien dire, rétorqua Antinéa. Nous sommes trop haut. C’est là-dessous qu’il faudrait chercher. — Nous n’avons pas exclu cette possibilité d’étude, confirma Palléas. Nous allons constituer une équipe de volontaires. Quelques heures plus tard, la petite colonie s’était organisée. Quatre vaisseaux interplanétaires prirent le départ. L’un d’eux, piloté pare Shean Lane et Eylia, devait étudier les deux planètes intérieures, plus proches de Luviakor, et placer divers instruments d’observation au sol et en orbite. Les trois autres se répartirent les huit planètes lointaines. Dans un envol magnifique, les quatre navires prirent le ciel et ne furent plus bientôt que des points mouvants que l’infini avala rapidement. Il ne restait plus qu’une centaine de personnes sur la base de Carinoonga. La planète, de par sa position privilégiée, et aussi à cause des observations insolites qui avaient été faites par Rayan, faisait l’objet de soins plus approfondis. Plusieurs équipes furent formées et affectées à l’installation du réseau technique, tant spatial que planétaire. Trois modules quittèrent le Sylvériane et s’engagèrent dans des directions différentes. Daniel, Nelvéa et Antinéa, auxquels furent adjoints deux jeunes couples de techniciens, se virent confier l’étude « intérieure » de Carinoonga. C’est ainsi qu’au matin du deuxième jour, la petite troupe décolla à bord d’un aérodyne d’exploration, à la recherche d’une faille qui leur permettrait d’atteindre plus facilement la « surface » de l’île. 3 L’île était orientée nord-ouest sud-est. Le Sylvériane s’était posé sur la pointe extrême sud. Le territoire à explorer ne dépassait pas douze mille kilomètres carrés. Cependant, l’aérodyne n’eut pas une longue distance à parcourir qu’ils ne découvrissent ce qu’ils cherchaient. A une vingtaine de kilomètres, une faille profonde tranchait la surface uniforme de la planète comme une immense cicatrice qui ne se refermerait jamais. Antinéa posa son appareil. Quelques instants plus tard, ils étaient tous dehors, au bord du précipice inquiétant. — Nous ne pouvons pas risquer notre aéroglisseur, déclara Antinéa. Nous allons descendre à l’aide de ceintures antigravité. Quelques instants plus tard, ils étaient tous équipés. Au loin, à la limite de l’horizon, se découpait la silhouette lumineuse du Sylvériane. Mentalement, Antinéa adressa un baiser à son mari, resté au quartier général. Puis, sans hésitation, elle sauta au cœur de la faille dont la largeur ne dépassait guère les vingt mètres à cet endroit. C’était peu. Plus bas, vers l’abîme de glace, elle s’élargissait. Les ceintures permettaient aux explorateurs de planer souplement dans l’air. Un disque de couleur orangé faiblement luminescent, conséquences des champs magnétiques, les environnait à hauteur des hanches. Méthodiquement, ils examinèrent les murailles silencieuses, impressionnantes comme des cathédrales de glace. Daniel déclara : — La faille s’enfonce dans les entrailles de la planète. On n’en voit même pas le fond. A mesure qu’ils s’enfonçaient, la luminosité diminuait. — On ne distingue aucune surface rocheuse, ajouta Nelvéa. — C’est bizarre, nota Syrthia, une jeune technicienne, le relief minéral devrait commencer à une cinquantaine de mètres. Pourtant, il n’y a rien. — La cassure de l’écorce s’est probablement couverte de glace, expliqua Antinéa. Il nous faut descendre jusqu’au au niveau de la surface. — Nous en approchons, dit Daniel. Encore cinq mètres. — Stop ! J’y suis, hurla un Atlante du nom de Waangloo. Il manipulait un sonar miniature. — C’est là. Il y a près de cinq mètres d’épaisseur. Le socle rocheux se trouve au-dessous. — Bravo ! Nous allons peut-être savoir si cette fichue planète a connu la vie, triompha Antinéa. Ecartez-vous ! Elle avait apporté un canon à énergie à puissance modulable. Les six autres se retirèrent prudemment derrière elle. Il n’y eut aucune flamme, aucun rayon lumineux. Mais soudain, la muraille de glace se mit à fumer, à vomir des volutes de toutes couleurs qui s’élevèrent dans la gorge étroite et retombèrent presque instantanément en poudre fine. Un flot mi liquide, mi vaporeux se déversait en cascade vers l’abîme insondable, puis gelait plus bas en formant des blocs, provoquant un vacarme sourd. Les morceaux allaient se briser en milliards de cristaux qui accrochaient les rayons obliques de Luviakor. C’était un spectacle éblouissant, grandiose, inquiétant que cette frêle silhouette de femme-déesse, aux cheveux souples et sombres, qui déclenchait soudain, dans le silence oppressant de la planète morte une telle tempête de couleurs et de formes. (Note : par un jeu de lumière, les combinaisons auréviennes deviennent invisibles. Les astronautes se voient les uns les autres comme s’ils ne portaient rien.) Antinéa exultait. Pour supprimer l’écran des nébulosités aveuglantes, elle avait actionné son système de vision par écholocation. Elle distinguait nettement la plaie qui s’ouvrait lentement dans le flanc de la muraille. Une espèce de tunnel se creusait inexorablement dans la glace figée depuis une éternité. A distance, Palléas suivait pas à pas l’état d’esprit de la jeune femme. Elle ressentait au fond d’elle-même sa présence chaude et rassurante. Avec elle, il bondit de joie lorsqu’il reçut l’information qu’elle attendait impatiemment. Sous la glace, une surface rocheuse apparut, qui se dégagea peu à peu. Formant une sorte de pallier d’entrée. Il fallut encore quelques minutes pour qu’Antinéa découpât une salle grossièrement circulaire au fond du tunnel. Le sol était la surface de l’île. — Fantastique, murmura Daniel en entrant dans la grotte artificielle. Des cailloux et des morceaux de roche jonchaient le sol, provenant de la cassure provoquée par les différences brutales de température imposées par le canon à énergie. Quelques heures plus tard, la petite équipe, réunie dans un laboratoire du Sylvériane, étudiait les échantillons collectés. Palléas les avait rejoints. Pourtant, au bout de plusieurs heures de travail, Antinéa dut se rendre à l’évidence : — Je crois que je me suis trompée au sujet de cette planète. Il n’y a aucune trace de fossile là-dessous. Aucun résidu d’ADN, aucun indice permettant de supposer qu’il y ait eu jadis des organismes vivants ici. — Cette roche est du basalte, dit Daniel. C’est curieux. C’est une roche que l’on trouve rarement en surface. A cause de sa densité élevée, c’est plutôt une roche des profondeurs. Elle constitue le fond de l’océan Pacifique sur la Terre. — C’est exact, confirma Palléas. C’est d’autant plus étrange que l’étude spectrale de Carinoonga fait apparaître un relief granitique hors de l’île. Il y a là une espèce d’anomalie géologique. Cette île est probablement d’origine tectonique. Peut-être est-elle apparue lorsque les satellites sont tombés. — Oui, c’est possible, marmonna Daniel. Cette explication ne le satisfaisait qu’à moitié. — Il ne faut pas se décourager, déclara Antinéa. Nous n’avons étudié qu’un seul endroit, et encore, il était limité. Nous y retournons demain. Ainsi firent-ils. Pendant dix jours, la petite troupe explora systématiquement la faille, creusant de multiples galeries, sondant, examinant, soumettant toutes sortes de minéraux à l’équipe des géologues du Sylvériane. Malgré tous leurs efforts, il leur fut impossible de déceler la moindre trace biologique, le moindre fossile de protocellules ou d’organismes. Pendant ce temps, les quatre vaisseaux interplanétaires accomplissaient méthodiquement leur tâche. Malgré les caprices d’un vent stellaire imaginatif, les instruments de mesure étaient installés sur le sol des différentes planètes. Des satellites étaient placés en orbite, leurs capteurs orientés vers Luviakor. L’agonie de l’étoile continuait de provoquer des phénomènes hallucinants, d’une beauté irréelle, comme ces pluies de météores qu’une équipe essuya sur la septième planète, ou ce déchaînement d’aurores boréales qui émerveilla un autre groupe sur la cinquième. On eût dit que l’astre moribond voulait, avant de disparaître, offrir un dernier et magnifique spectacle. Chaque astre tellurique offrait le même horizon désolé et morne, angoissant. Il n’y avait plus de planètes géantes. Il en avait existé, ainsi que les explorateurs le découvrirent, mais, au fil des milliards d’années, celles-ci s’étaient recroquevillées sur elles-mêmes et offraient une surface chaotique balayée par des tempêtes acides et féroces, qui interdisaient de se poser. On se contenta alors des satellites orbitaux. Le matin du onzième jour, l’état major se trouvait réuni dans la salle de commande lorsque se produisit un phénomène insolite. L’écran intégral fonctionnait sans trêve et déroulait le paysage de la planète ouvert sur l’infini. Soudain, Antinéa s’écria d’une voix effrayée : — Regardez ! Luviakor explose ! — Bon sang ! murmura Palléas. Tous les regards se portèrent vers l’étoile mourante. A la limite du disque éblouissant apparaissaient d’énormes boursouflures, qui donnaient à l’astre une forme vaguement ellipsoïde et ondoyante. — Que dit l’analyseur spectral ? demanda Palléas. Ils se précipitèrent vers l’appareil en question. Sur l’écran se détachait une image moins aveuglante de Luviakor, de couleur verte. De monstrueuses protubérances échevelées jaillissaient du cœur de l’astre moribond. Etant donné les proportions de l’étoile, une planète comme la Terre n’eût été qu’une goutte de matière perdue au sein de cet enfer démesuré. — Non, ce n’est pas la supernova, conclut Palléas. C’est seulement une magnifique tempête stellaire. Soudain, il pâlit. — Bon sang ! L’équipage de Shean Lane ! Au même instant, il perçut, à des millions de kilomètres de distance, l’appel télépathique angoissé qu’Eylia lui lançait. C’était le jeune pilote atlante et sa femme qui avaient pris le commandement du vaisseau d’exploration des deux planètes intérieures. PAlléas courut au centre de communication. — Shean Lane ! Tu m’entends ? Ici le vaisseau-mère ! Une voix de femme lui répondit : Eylia. — Ici la planète Askalys ! Ca va mieux ! Nos analyseurs ont conclu à une tempête stellaire. — Nous aussi. Mais je crains une série de conséquences imprévisibles au niveau du vent stellaire. Prenez toutes les précautions et restez en contact permanent. — Bien reçu. — Bonne chance ! Antinéa lut dans l’esprit de son mari l’inquiétude qui grandissait d’instant en instant. Elle répondit de même. « Ne t’angoisse pas ! Shean Lane est un excellent pilote. « Je sais, mais il n’a encore jamais affronté une tempête solaire de cette envergure. Nous ignorons quelles vont êtres les répercussions de ce cataclysme. Tout haut, il dit pour les autres : — Que les trois aérodynes qui explorent Carinoonga reviennent immédiatement a bercail. Il se peut que nous soyons obligés de quitter momentanément la planète. — Pourquoi ? demanda Nelvéa. — La tempête va modifier les caractéristiques du flux stellaire et il risque de se produire un échauffement spectaculaire de l’espace. Cela pourrait bien amener des changements climatiques inattendus au niveau de la planète. — A quoi penses-tu ? — Je n’en ai pas la moindre idée. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il va faire bientôt très chaud ici, lorsque l’onde de choc de la tempête atteindra Carinoonga. Nous devons mettre en place tous les systèmes de protection du navire. Sa voix se voulait rassurante, mais Nelvéa connaissait assez son frère pour deviner qu’il était anormalement anxieux. Elle comprit qu’il allait se produire un bouleversement invraisemblable sur Carinoonga. La tempête ne mit que deux heures pour modifier considérablement le vent stellaire dans la banlieue de Ktaarid, la première planète du système, un astre à peine plus grand que la Lune. Shean Lane avait stationné son astronef dans une plaine au sol craquelé par les différences de température. Au loin, on devinait les restes aplanis d’une chaîne de montagne, qui avait dû être très élevée quelques centaines de millions d’années auparavant. Mais l’activité tectonique de la petite planète s’était fortement ralentie et le bombardement cosmique, allié à l’alternance du gel nocturne et de la chaleur torride du jour, avait érodé inexorablement le relief. Luviakor mangeait une partie du ciel noir. Sa lumière blanche et étincelante éclaboussait le paysage dantesque. Il eût été facile d’aller se réfugier sur la face obscure de Ktaarid, mais il avait fallu attendre le retour des trois modules planétaires. Cela avait pris du temps et ils n’avaient que deux heures. A présent, il était trop tard. — Quelle est la température extérieure ? demanda Shean Lane. — Deux cent dix degrés, répondit Eylia. Toutes les protections sont en place. — Nous avons de la marge. Mais on ne peut pas savoir avec les tempêtes d’une étoile moribonde. Si la température dépasse deux mille cinq cents degrés, nous sommes fichus. — Le pire, c’est que nous ne savons même pas ce qui va se passer, murmura la jeune femme. — Nous n’allons pas tarder à être fixés. Regarde ! Derrière eux, les vingt membres de leur équipage, hommes et femmes, le visage anxieux, regardaient, hallucinés, le paysage mordu par la colère démentielle de l’astre mourant. Celui-ci, immense, semblait se tordre de douleur. Une émotion étrange, inexplicable, envahit la jeune Irannienne. Une peur atroce lui broyait le ventre, mais un autre sentiment, inattendu, s’insinua derrière le premier. En voyant ainsi la masse formidable de Luviakor se gonfler, se boursoufler, comme pour lutter désespérément contre sa mort prochaine, une certaine compassion prit peu à peu possession de son cœur et de être. Il lui semblait assister, impuissante, à l’agonie terrible d’un dieu titanesque de l’espace. Deux larmes perlèrent à ses yeux et roulèrent sur ses joues. Son mari se méprit sur leur signification et la serra contre lui. — N’aie pas peur. Nous nous ne sortirons. Sur l’écran intégral, ils percevaient la totalité du paysage alentour. Soudain, sans que le moindre vent ne se fût levé, sans que n’apparût le moindre signe inquiétant dans le ciel noir, les montagnes lointaines se mirent à vibrer, puis certaines éclatèrent, explosèrent sous la brusque montée de la température. Eylia ne put retenir un cri de terreur. — Regarde comme ça monte, Shean ! gémit-elle. Sous leurs yeux effarés, en quelques secondes, le voyant vert indiqua quatre cents, cinq cents, sept cents, mille degrés. Puis il monta encore. Au loin, par endroits, des plaques rougeâtres de pierre fondue apparurent. — Température, mille cinq cents degrés, précisa Shean Lane d’une voix blanche. Le sol commence à fondre. — Les montagnes coulent sur elles-mêmes, dit une femme tétanisée par la peur. A présent, d’épaisses volutes de minéraux évaporés s’élevaient du sol torturé. Les montagnes pleuraient des torrents de lave incandescente. Les larmes du dieu dont Eylia observait l’agonie. — Mille huit cents degrés, souffla-t-elle. Et ça monte encore. Ses nerfs commençaient à craquer. Elle ne voulait pas être offerte en sacrifice au dieu Luviakor. Elle avait encore une vie entière au côté de son Atlante de mari. Elle se raccrocha à ce qu’elle voyait. Dans un rayon de plusieurs kilomètres autour du vaisseau, aucun phénomène anormal ne se produisait. C’était comme une oasis cernée par l’enfer. Ce calme était provoqué par le bouclier thermique ultra puissant conçu par le cerveau de Palléas. La température est provoquée par l’agitation moléculaire. Le principe du bouclier thermique consistait à envoyer tous azimuts un champ magnétique fin et tridimensionnel qui emprisonnait les molécules dans une trame étroite où leur manque d’amplitude maintenait la température à un niveau supportable. Plus le réseau était fin au centre, c’est-à-dire au vaisseau lui-même, plus la portée était grande, et la protection efficace. Le bouclier thermique imaginé par Palléas permettait de traverser sans dommage des températures de deux mille cinq cents degrés. A ce niveau-là, il était presque possible de se poser à la surface d’une étoile. Si des filets de sueur coulaient le long des visages, ils étaient uniquement dus à l’angoisse. L’atmosphère intérieure du vaisseau n’avait pas varié d’un degré. — Nos instruments au sol doivent être réduits en bouillie, se plaignit Shean Lane. Ils étaient prévus pour résister à mille cinq cents degrés. — C’est bien le moment de penser à ça, dit une voix dans l’holophone. La silhouette de Palléas apparut sur le plateau tridi. — Vous allez laisser tomber, dit-il. — Si nous nous en sortons, je ne me sens pas le courage de recommencer, répondit Shean Lane, réconforté par la présence amicale. Les satellites sont prévus pour résister à deux mille degrés. — Nous en sommes à mille neuf cent cinquante, précisa Eylia. Puis elle ajouta aussitôt : — Je crois que ça se stabilise. — J’espère bien, souffla Shean Lane Palléas percevait sur un écran les images retransmises par le vaisseau de Shean Lane. A son côté, Nelvéa observait sans mot dire les phénomènes infernaux. Elle ne pouvait détacher ses yeux des silhouettes du couple et de leurs compagnons, perdus au cœur de l’apocalypse. Leur disparition soudaine signifierait la destruction de leur astronef, là-bas, à des millions de kilomètres. — C’est reparti, s’écria soudain la voix déformée d’Eylia. Ca monte encore ! On vient de passer les deux mille degrés. Deux mille cinquante, deux mille cent. L’image du vaisseau était de plus en plus brouillée. Nelvéa pâlit. Tout à coup, il n’y eut plus rien. Elle poussa un cri de douleur. L’image d’Eylia et de son mari s’imposa à elle. Elle les aimait beaucoup tous les deux. Deux larmes coulèrent de ses yeux. Elle saisit la main de Daniel, pétrifié. Mais elle sentit que Palléas et Antinéa n’éprouvaient pas la même peine. Ils percevaient quelque chose qui lui restait hors de portée. Palléas se tourna vers sa sœur. — Ne t’inquiète plus pour eux. La température vient de redescendre à mille huit cents degrés. Et ça baisse régulièrement. C’est un problème de communication. Nelvéa se souvint qu’Eylia possédait la même faculté télépathique que son frère. Palléas ne s’était pas affolé à la disparition de l’image. Au creux de son esprit, il ressentait toujours la présence vivante d’Eylia. Elle était la preuve tangible de la survie du vaisseau. Enfin, l’image réapparut, tremblotante, falote, comme un rêve fugace. La température dura ainsi plus de sept heures. A bord de l’astronef de Shean Lane, l’équipage avait fini par oublier sa peur. Elle renaissait parfois lorsque le voyant vert, qu’Eylia ne quittait pas des yeux, amorçait une remontée. Mais ce n’étaient que des sursauts sans importance. Le bouclier thermique tenait bon. Shean Lane savait qu’il ne pouvait rien espérer de la nuit à venir, car elle ne serait là que dans deux cent quatre vingt six heures. La « journée » ktaaridienne durait plus de vingt sept jours terrestres. Mais soudain, tout se calma et le voyant annonça une chute lente, mais irréversible. Cependant, il fallut attendre plus de quarante huit heures pour que le sol reprît un aspect normal, libérant ainsi le vaisseau. Celui-ci put enfin décoller pour Sheergünn, la seconde fille de Luviakor. Entre temps, la tempête avait atteint et dépassé Carinoonga, modifiant totalement l’aspect de la planète. Il n’avait fallu que deux heures aux trois aérodynes d’exploration pour regagner le Sylvériane. Lorsqu’ils furent en sécurité, Palléas ordonna le décollage immédiat. Le champ magnétique de surface commençait à se distordre lorsque le vaisseau le passa. Myrianna dut déployer tous ses talents de d’astropilote. Elle plaça le lourd navire en orbite basse. L’équipe entière, réduite au chômage technique par obligation, se trouva réunie dans la grande salle de conférence. L’écran intégral géant ouvrit la vue sur l’infini. On avait l’impression de survoler Carinoonga à basse altitude sur une grande plate-forme. Pourtant, la salle était située au cœur du vaisseau. Palléas déclara : — Si je ne me suis pas trompé dans mes calculs, vous allez assister dans quelques instants à un spectacle hallucinant. Antinéa, qui surveillait les écrans de contrôle, annonça soudain : — Ca ne va pas tarder à commencer ! L’onde de choc n’est plus qu’à un million de kilomètres. Elle sera là dans quelques minutes. En effet, bien qu’elle n’apparût pas à l’œil nu à l’extérieur du vaisseau, elle était nettement visible sur les écrans. On eût dit une monstrueuse sphère verte qui enflait depuis l’étoile, déferlant sur Carinoonga. En quelques secondes, elle engloutit la planète et le vaisseau. Les conséquences ne se firent pas attendre. De la surface monta bientôt un nuage irisé qui s’étendit jusqu’à l’horizon. Une gigantesque nappe semblable à une nébuleuse s’éleva lentement, se dissipant presque simultanément dans l’atmosphère raréfiée. Palléas dit à Antinéa : — La perturbation va avoir perdu de sa puissance, mais sa durée a dû s’allonger considérablement. Cela va prendre plus d’une journée. L’idée qui avait germé dans l’esprit de son mari lui parvint instantanément. « Tu crois que c’est possible ? « Faisons un calcul approché. Il injecta une longue série de données dans l’ordinateur. La réponse lui parvint quelques secondes plus tard. — Tu avais raison, dit la jeune femme. LA quantité de chaleur développée par la perturbation stellaire est suffisante pour provoquer l’évaporation de soixante dix mètres de profondeur de glace. — Ce qui veut dire… commença-t-il. — Que l’Ile va se trouver libérée, acheva-t-elle. Nous pourrons l’explorer sans difficulté. — Il y a autre chose. Avec un peu de chance, Carinoonga va récupérer son atmosphère disparue. Il va se produire pendant quelques jours un effet de serre qui ralentira le refroidissement qui suivra automatiquement la tempête. Il est même possible que l’air devienne respirable sans combinaison. Les autres s’étaient regroupés autour d’eux. — C’est incroyable ! dit un technicien. — C’est le dernier sursaut de cette planète mourante avant le grand saut final. Nous allons peut-être enfin savoir si elle a connu la vie. En fait, la tempête dura quelques quarante huit heures. Des nuages colossaux d’azote, d’oxygène, de gaz carbonique, d’hydrogène, de chlore ne cessèrent de s’élever de la surface tourmentée, parcourut par des ouragans démentiels. Puis les sondeurs décelèrent la présence de vapeur d’eau en quantité importante. La planète, plongée dans un froid glacial de moins cent quatre vingt degrés, avait été plongée pendant deux jours dans un bain de chaleur de près de onze cent degrés. Cela avait suffi pour que l’atmosphère précipitée en neige et glace se sublime et reprennent sa place, au moins en partie, dans le ciel de Carinoonga. Une partie de l’eau avait même suivi et, par endroits, d’épaisses couches de nuages protégeaient la planète comme un écrin d’ouate. — Comme elle ressemble à Aurévia et à la Terre, remarqua Daniel, fasciné. Antinéa lui jeta un coup d’œil complice. Leur intuition étrange était réapparue simultanément chez l’un et l’autre. — Apparemment, dit Palléas qui consultait les analyseurs, l’atmosphère est redevenue quasi respirable : soixante dix pour cent d’azote, quinze pour cent d’oxygène, le reste d’oxydes carboniques et autres gaz. La pression elle-même est proche de celle de nos mondes, à une altitude de trois ou quatre mille mètres. Avec la présence d’eau, elle présente toutes les caractéristiques de la planète biologique. Nous allons en avoir le cœur net. Myrianna, demi-tour. Nous retournons sur l’Ile. Docile sous les doigts de la jeune femme, le Sylvériane quitta son orbite pour redescendre vers la surface. Un peu plus tard, l’Ile apparaissait aux yeux des astronautes, brune, étrange et belle, mystérieuse, perdue comme un joyau insolite au milieu de l’océan né de la tempête. Sa présence sur cette planète condamnée devenue soudainement liquide avait quelque chose de surnaturel. — Il est possible qu’on découvre des traces de vie, dit Daniel Mais je suis sûr qu’il y a autre chose. 4 Le Sylvériane se posa approximativement au même endroit que précédemment, à la pointe sud de l’Ile, qu’ils avaient quittée trois jours auparavant. Palléas et son état major descendirent à terre. Le ciel n’était plus d’un bleu violacé parsemé d’étoiles. Il avait pris une teinte lumineuse, azuréenne, de planète vivante. Pourtant, le paysage désolé n’avait rien d’accueillant. — On se croirait dans un désert, déclara Daniel. Nulle part n’apparaissait le moindre indice révélateur de vie. Le sol n’était qu’une étendue morne, au relief inexistant, couvert de pierres et de rocailles de toutes tailles, à l’aspect irrégulier, poli sur certaines faces, brisé sur d’autres. C’était le résultat du refroidissement et des tempêtes magnétiques qui avaient dû ravager la planète plusieurs centaines de millions d’années auparavant, avant que tout s’endorme dans un sommeil de glace. — Carinoonga connaît son dernier sursaut de vie, déclara Palléas. Une dernière fois avant de sombrer dans le brasier de la supernova, elle s’est paré de sa robe de vie, de la couche protectrice de son atmosphère biologique. — Ce monde a dû être beau, remarqua Nelvéa qu’une grande nostalgie pénétrait à la vue du paysage grandiose et désespéré. Les techniciens apportèrent les résultats des premiers relevés. Rayan, qui les dirigeait, annonça : — La température est actuellement de trente degrés, et la pression s’est stabilisée à cinq cent quatre vingt six millibars. La composition de l’atmosphère serait parfaitement respirable s’il ne flottait dans l’air une forte proportion d’ions nitrate fatals pour l’organisme. Il nous faudra donc conserver la combinaison spatiale. — Combien de temps ce redoux se maintiendra-t-il ? demanda Antinéa. — D’après nos estimations, cela devrait durer une bonne dizaine de jours, peut-être plus, surtout si les nuages se maintiennent. A moins d’une nouvelle tempête stellaire. Il désigna plusieurs couches de cumuls qui masquaient le ciel par endroits. Nelvéa prit la main de Daniel et l’entraîna vers un promontoire qui dominait l’océan. Vingt mètres en contrebas, des lames énormes montaient à l’assaut des murailles abruptes de basalte dont la teinte brune sombre tranchait avec le bleu profond de l’eau. Cà et là s’élevaient de légères fumerolles roussâtres que la violence du vent emportait aussitôt. — L’eau doit contenir une certaine quantité d’acide nitrique, dit Nelvéa. Mais rien ne le prouve à part ces fumerolles. Si elles n’existaient pas, on pourrait se croire sur une des côtes désolées du continent Maloïus, dans l’hémisphère sud d’Aurévia. J’ai l’impression que nous allons découvrir un buisson sauvage dissimulé derrière un rocher. Qui pourrait croire que cette planète vit ses derniers instants ? Daniel jeta un regard circulaire. La pointe s’avançait dans l’océan comme une lance. La falaise dominait l’eau d’une vingtaine de mètres. Les vagues poursuivaient leur lent travail de sape, dans un vacarme assourdissant, qu’ils percevaient nettement par l’intermédiaire de leurs capteurs soniques. L’illusion de la vie. Au nord, c’était la terre, l’île étrange, au paysage raboté, désertique, aride, au sol jonché de rochers broyés en gravier, de pierres mutilées par l’érosion. Au milieu s’élevait la masse puissante du Sylvériane, énorme navire immobile, mais centre de toute vie sur ce monde retourné au minéral. Une foule de fourmis humaines en combinaison spatiale s’affairait autour de lui. Palléas et Antinéa rejoignirent le jeune couple. Le géant blond déclara : — Ce phénomène dépasse ce que j’escomptais. L’évaporation soudaine de l’atmosphère gelée nous a fait perdre tout le matériel installé au sol par les modules planétaires. Il faudra nous contenter des satellites. Shean a entrepris l’installation du réseau sur Sheergünn, la seconde planète. Quant aux trois autres équipages, partis pour els planètes lointaines, ils seront de retour dans une dizaine de jours. Ils ont à peine ressenti les effets de la tempête. Il regarda sa femme, puis le jeune couple. — Quant à vous, à la demande d’Antinéa, qui veut absolument prouver que cette planète a été vivante, vous allez repartir en exploration sur l’Ile. Je ne peux pas vous suivre. Mais je le regrette, car je pense aussi que cette planète renferme un secret. Et ce n’est pas une intuition. — Comment ça ? demanda Nelvéa. — Cette île, unique au milieu d’un océan sans fin, constitue une énigme. Il n’existe aucun autre relief semblable sur toute la surface de Carinoonga. Sa présence doit avoir une explication. — C’est la conséquence d’une poussée sismique formidable, dit Daniel. De quoi peut-il s’agir d’autre ? — Nous verrons bien,répondit Palléas. Il s’éloigna. Nelvéa se tourna vers Antinéa. — Qu’est-ce qu’il a dans la tête ? — Je ne sais pas. Je sens qu’il a échafaudé une hypothèse, mais je n’arrive pas à savoir laquelle. — Vous êtes pourtant télépathes tous les deux… — Oui, mais c’est confus dans son propre esprit. La seule chose que je ressente nettement, c’est qu’il a PEUR de cette hypothèse. Après un rapide déjeuner, Daniel, Nelvéa et Antinéa, accompagnés des deux couples de techniciens qui les avaient déjà assistés lors de leur première expédition, prirent l’air à bord d’un aérodyne d’exploration. Ils constatèrent que, par endroits, le relief était plus accentué qu’ils ne l’auraient cru. Ils retrouvèrent sans difficulté la faille qu’ils avaient explorée quelques jours plus tôt, dans laquelle ils avaient creusé un tunnel de glace. A présent, elle était envahie par l’océan mugissant. Ils eussent été incapables de déterminer les endroits où ils avaient débarqués. Ils découvrirent alors que l’Ile recelait de nombreuses vallées encaissées, qui s’élargissaient parfois en étangs, et même en lacs de belles dimensions. Ils entreprirent de les étudier méthodiquement l’un après l’autre et de noter leurs caractéristiques. C’était un travail de longue haleine, qui les obligeait à se poser et à continuer le travail à pied. Ce n’était pas toujours une tâche facile car les nuages toujours nombreux dans le ciel de Carinoonga déclenchaient souvent des tempêtes magnétiques d’une rare violence. De hautes vagues se formaient alors sur les lacs, soulevées par des ouragans soudain qui les rappelaient à la réalité : ce redoux n’était pas destiné à durer. La planète était en sursis, et personne ne pouvait prévoir quand tout cela disparaîtrait dans l’embrasement final de la supernova. On avait un peu tendance à l’oublier devant la sérénité des lacs et des étangs. Au matin du troisième jour, ils exploraient ainsi les abords désertiques d’un petit étang dont la surface ne devait pas dépasser les cinq hectares. — Voyez ! en gelant, l’eau a augmenté de volume et érodé les roches qui se trouvaient autour, fit remarquer Daniel. Antinéa paraissait songeuse. Elle n’avait pu obtenir d’autres précisions de la part de Palléas. Il craignait de se tromper. Elle n’osait l’interrompre. IL avait suffisamment de responsabilités avec les quatre équipages disséminés dans l’espace. — Il y a quelque chose de bizarre ici, marmonna-t-elle comme pour elle-même. Je n’ai jamais vu une telle configuration de terrain. Mais elle n’eut pas le temps d’approfondir sa méditation. Un appel retenti soudain derrière elle. — Holà ! Venez voir ça ! C’était Syrthia, une jeune femme blonde aux cheveux courts, qui les alertait. Elle se tenait accroupie au bord du lac et retournait dans ses doigts fins une curieuse pierre plate de couleur ocre et grise. Elle la tendit à Antinéa. Aussitôt, une joie indicible illumina son visage. — Par le Grand Esprit ! Il n’y a pas de doute possible. C’est un fossile de végétal. C’est extraordinaire. Sans la combinaison spatiale, elle eût embrassé Syrthia. Au cœur de la pierre que la brusque différence de température avait dû faire éclater, apparaissait le délicat dessin de ce qui avait été une feuille. — Il ne s’agit pas d’un caprice chimique, confirma-t-elle. De tels fossiles ne peuvent se former qu’au fond de l’eau ! Cette feuille est probablement tombée au fond de ce lac, puis recouverte de sédiments. La pression nécessaire pour la formation peut s’expliquer grâce à la couche de glace qui a recouvert l’Ile pendant si longtemps. Ce fossile a dû être constitué à la fin de la période biologique de la planète. — En tout, il prouve de façon formelle que Carinoonga a connu la vie, ajouta Daniel. Plus tard, la pierre miraculeuse et son secret étaient confié à l’équipe d’analystes du Sylvériane. Il leur fallut plusieurs heures de travail, d’expertise et contre expertise, pour arriver à la conclusion fabuleuse que formula Rayan : — Les analyses sont formelles : ce fossile de végétal est le plus ancien que nous ayons jamais rencontré. Il aurait entre trois mille cinq cents et quatre mille millions d’années ! C'est-à-dire que l’arbre qui portait cette feuille vivait presque à l’époque où Aurévia et la Terre n’étaient que des planètes nouvellement formées, sur lesquelles apparaissaient à peine les océans primordiaux. Il avait bien détaché les syllabes pour laisser à ses interlocuteurs le temps de digérer les informations. — C’est-à-dire qu’il serait antérieur à l’apparition de la vie sur la Terre et sur Aurévia, remarqua Daniel. — Cela signifie que la vie existait déjà il y a quatre milliards d’années dans la galaxie. Il aurait donc existé une autre génération biologique, antérieure à la nôtre. Voilà qui ouvre des perspectives insoupçonnées de méditation. Mais Daniel n’était pas satisfait. Bien sûr, l’âge du fossile était extraordinaire, mais cela ne le surprenait pas. Il avait pensé dès le début que cette planète avait connu la vie. A la réflexion, l’âge du fossile n’avait rien de surprenant. — Si nous avons découvert cette feuille, il doit y en avoir d’autres, suggéra-t-il. Peut-être cela fournirait-il des informations complémentaires. — C’est un hasard incroyable que nous ayons réussi à trouver ce fossile, déclara Antinéa. %ais tu as raison, nous allons essayer d’en découvrir d’autres aux abords des lacs. — Cela risque de se solder par un échec, les avertit Palléas. Depuis quatre milliards d’années, la glace et la pierre ont dû pulvériser jusqu’au souvenir de la vie. — Tentons quand même notre chance, rétorqua Antinéa. Inlassablement, pendant plusieurs jours, ils explorèrent méthodiquement les diverses vallées rencontrées, dépensant des trésors de patience. Palléas leur avait adjoint deux hommes de plus. Avec ténacité, ils étudièrent systématiquement les abords des étangs, des mares et des lacs, effectuant de brèves incursions dans les collines avoisinantes. Mais leurs efforts ne furent pas récompensés. Le soir, ils regagnaient le vaisseau spatial harassés, épuisés, les yeux usés d’avoir trop regardé. Ils n’avaient plus que la force de se jeter sur leur couchette sans penser à faire l’amour. Le matin du septième jour de recherche, ils se levèrent une nouvelle fois de très bonne heure. Daniel n’avait pas dormi suffisamment. Le découragement commençait à le gagner. — Nous ne trouverons rien d’autre, Nelvéa. Le temps, la neige, la glace et la roche ont transformé en poudre les autres fossiles. C’est un miracle que nous ayons découvert celui-ci. Un vrai miracle. Et puis quoi, même si nous en trouvions d’autres, qu’est-ce que cela changerait ? Cela ne ramènerait pas la vie sur Carinoonga. Nelvéa n’aimait pas le voir ainsi. Elle tenta de le soutenir. — Il ne faut pas baisser les bras, Daniel Antinéa est toujours persuadée qu’il y a autre chose à découvrir sur cette planète. Elle retournera toute la surface, mais elle trouvera, tu peux lui faire confiance. Il hocha la tête. — Tu as raison. Nous ne pouvons pas l’abandonner. Allons-y ! Il se leva péniblement. Quelques heures plus tard, le petit groupe explorait les abords d’un lac situé au cœur d’une grande vallée. Le lac lui-même avait une superficie de plus de trente hectares. C’était le plus grand qu’ils eussent rencontré depuis le début de leurs recherches. Cette vallée occupait approximativement le centre de l’Ile. Avec le temps, la mort prochaine de l’étoile reprenait ses droits et les effets du réchauffement soudain se dissipaient inexorablement. La température s’était refroidie et atteignait à présent moins dix degrés. Le retour de Carinoonga à son état précédent était amorcé. Une fine pellicule de glace recouvrait déjà les abords du lac. Ailleurs, le sol rocailleux se tachait de plaques de neige grisâtre, salie par les poussières apportées par les vents. Antinéa avait fait sonder les eaux du lac, dont la profondeur n’excédait pas vingt mètres. Les chercheurs exténués, découragés, en étaient parfois réduits à se demander si le fossile improbable ramené quatre jours plus tôt n’était pas un mirage, une illusion de vie, sans doute un caprice chimique quelconque. — Non, ripostait Antinéa. Rayan est formel. Il doit en exister d’autres. Daniel recherchait avec moins de zèle que les autres. Depuis son arrivée dans cette vallée, il regardait avec anxiété le paysage. A quoi servirait la découverte d’un nouveau fossile ? Il y avait certainement autre chose. Quelque d’indéfinissable l’attirait vers cette vallée comme un aimant. Mais il aurait été absolument incapable d’expliquer quoi. Antinéa levait fréquemment les yeux vers lui. Elle savait qu’il cherchait comme elle. Mais le drame, c’était qu’ils ignoraient jusqu’à l’idée même de ce qu’ils cherchaient. Ils ne pouvaient se fier qu’à leur intuition, leurs sensations intimes et inexplicables. Toujours mû par son instinct, Daniel délaissa soudain ses compagnons et se dirigea vers une espèce de petite colline rocheuse, qu’il escalada rapidement. Elle ne devait pas mesurer plus de vingt mètres de hauteur. Il la parcourut en tous sens. Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Un fait étrange retint son attention : la proportion de sable y était plus importante que partout ailleurs. Pourquoi s’arma-t-il de son pistolet à ondes magnétiques ? Il n’aurait su le dire. Pourquoi, à ce moment précis, Antinéa lâcha-t-elle les autres pour courir vers lui ? Elle dira plus tard avoir été « appelée » par Daniel, bien que celui-ci n’ait rien dit. Mais cela n’était pas très clair dans son esprit. Elle attendait surtout ce moment depuis longtemps. Toujours est-il que Daniel dirigea son arme vers le sable et tira. Un geyser poudreux s’éleva autour de lui pour retomber plus loin. Les autres le regardèrent faire, étonnés. Soudain, il ne put retenir un cri. Antinéa arrivait près de lui au même moment. — Là, regarde ! Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il. — Par le grand Esprit, murmura-t-elle. Nous avions raison. Sous leurs pieds, à la place du sable provenant de l’érosion glaciaire, venait d’apparaître une surface parfaitement lisse, métallique, de couleur noire, irisée par endroits. Il ne pouvait en aucun cas s’agir d’une particularité géologique. 5 Palléas fut averti de la nouvelle instantanément. Antinéa, fascinée par la découverte, l’appela instinctivement par la pensée. Aussitôt, abandonnant le commandement du Sylvériane à Myrianna, il emprunta un aérodyne de liaison et, accompagné de Stolfios et de Rayan, il rejoignit sa femme. Lorsqu’ils arrivèrent, l’équipe avait achevé de déblayer le sable qui couvrait l’étrange édifice de métal. Mais d’énormes blocs de rochers soudés ensemble interdisait de dégager l’ensemble de la structure. — De quel métal s’agit-il ? demanda Palléas. — Impossible de le dire, répondit Daniel. Nous avons essayé de l’entamer. Il est d’une résistance à toute épreuve. Apparemment, rien ne peut l’attaquer. Sa dureté est même supérieure à celle du diamant. Palléas fit le tour de l’étrange monticule, dont la forme était vaguement sphérique. Les autres le suivirent. Le Terrien déclara : — Une analyse spectrale grossière fait apparaître là-dessous une espèce de demi sphère d’une quarantaine de mètres de diamètre. Le géant blond se tourna vers lui. — D’après toi, à quoi correspond ce monument ? — Je n’ose formuler d’hypothèse. Nous ne savons rien de la civilisation qui a construit cette… chose. Palléas grimpa au sommet de l’édifice, suivi par ses compagnons. Il examina la surface de métal noir au poli surprenant. — Et toi, Antinéa, quelle est ton idée ? — J’ai toujours pensé que cette île n’était pas naturelle. Elle a été construite. — Une île de cette taille ? Et par qui ? Pourquoi ? Il percevait déjà, dans son esprit le cheminement de son raisonnement. Mais il l’obligeait à le faire à haute voix pour les autres. — Elle a été créée par les êtres qui vivaient ici il y a plus de quatre milliards d’années. La planète était habitable alors. Mais cet édifice ressemble fort à un tombeau. — Le tombeau d’une civilisation vieille de quatre mille millions d’années ! murmura Nelvéa. C’est incroyable ! — Rien n’est incroyable dans l’espace, dit doucement Palléas. La vie n’était pas encore apparue sur Terre et sur Aurévia. Mais elle existait déjà ici. — S’il s’agissait d’une civilisation humaine, ou humanoïde, cela consoliderait l’hypothèse selon laquelle l’évolution biologique des espèces serait immuable et aboutirait à l’être humain. — Ou, tout au moins, passerait par l’homme, rectifia Palléas. Si c’est le cas, il est fort probable que cette civilisation disparue ait dépassé le stade humain. Daniel comprit alors pourquoi cette découverte effrayait Palléas, qui poursuivit : — Quel degré d’évolution peut-elle avoir atteint ? N’oublions pas que l’homme est en constante mutation. Il ne constitue que le premier maillon d’une chaîne d’animaux doté de la conscience. Il est le premier être vivant à avoir compris qu’il vivait, qu’il était mortel, le premier à avoir étudié, compris, soumis son environnement, le premier à s’être tourné vers les étoiles. Nous connaissons les espèces qui nous ont précédé, et qui ont abouti à ce que nous sommes. En revanche, nous ne savons rien de ce qui nous attend dans un avenir lointain. Comment et jusqu’où l’homme évoluera-t-il ? En admettant que cette civilisation soit passée par l’humain, bien entendu. Et s’il s’agissait… d’autre chose ? — Il faudrait que nous pénétrions dans le tombeau pour le savoir, dit faiblement Antinéa. — Mais quelle boîte de Pandore risquons-nous d’ouvrir ? Ils restèrent un long moment silencieux, mesurant les conséquences possibles de leur découverte. — S’il s’agit d’un tombeau vieux de quatre milliards d’années, avons-nous le droit de le violer ? Sur Aurévia, la profanation d’une sépulture était considérée comme un crime. Mais l’intérêt de l’Histoire pesait lourd dans la balance. Daniel intervint. — Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un tombeau. Nous en aurions découvert d’autres. La solidité du métal me fait penser à un édifice destiné à protéger quelque chose. — Contre quoi ? demanda Palléas. — Contre les roches, contres secousses sismiques, contre toutes attaques extérieures. Contre le Temps, surtout. Il est même possible que cette structure serait capable de résister à la supernova. Luviakor disparue, elle restera à flotter indéfiniment dans l’espace. Pourquoi ? — Mais que peut-il y avoir là-dedans ? — Tentons de l’ouvrir, nous le saurons, dit Rayan. Antinéa confirma. — Nous ne sommes pas venus jusqu’ici à vingt-sept années lumière d’Aurévia, nous n’avons pas remué le sol de cette fichue planète pendant des jours et des jours pour abandonner ce mystère à l’explosion stellaire qui le guette. J’ai envie de savoir. — D’accord, allons-y, décida soudain Palléas. On prit la décision de dégager la plus grande surface possible de métal. Les générateurs d’ondes de choc furent réglés sur leur puissance maximale. Les blocs rocheux qui emprisonnaient le tombeau sautèrent sous les terribles impacts. Il fallut cependant plusieurs heures pour libérer l’ensemble. A la fin apparût un dôme métallique d’une quarantaine de mètres de diamètres, haut d’une vingtaine. Les rayons horizontaux de l’étoile couchante faisaient jouer des reflets irisés sur la surface noire. Le métal inconnu ne semblait pas avoir souffert de son séjour sous la formidable pression de la roche et de la glace. Tout paraissait devoir se briser devant lui. La petite troupe dut se rendre à l’évidence, nulle part ne se dessinait la moindre ouverture. — Apparemment, ce n’est qu’une énorme masse de métal, qui pourrait fort bien être tombée du ciel comme une météorite, remarqua Stolfios. — Elle ne serait pas aussi régulière, rectifia Daniel. Et une météorite se serait enfoncée plus profondément. Divers outils furent apportés. Mais tous les essais pour entamer le métal s’avérèrent infructueux. — Essayons avec les lasers, décida enfin Palléas. La nuit était tombée et l’on avait allumé des projecteurs qui éclairaient la scène comme en plein jour. Un canon à énergie pure fut braqué sur le métal inconnu, manié par les mains expertes de Rayan. Un filet bleu incandescent apparut, qui coula sur le sol où il se refroidit aussitôt en une pâte molle et rougeoyante. — C’est incroyable, murmura Rayan. Il ne fond qu’à partir de quatre mille sept cents degrés. Tout autre élément serait déjà vaporisé à cette température. La pâte fut analysée. Une assistante de Rayan communiqua les résultats. — C’est un alliage inconnu sur Aurévia, dit-elle. Il contient une forte proportion de zirconium, du carbone, du tungstène et de l’or. Mais tous les métaux utilisés sont des isotopes artificiels, avec des orientations moléculaires inconnues. Quant à la technique d’alliage, nous sommes incapable de la déterminer. Pendant, ce temps, Rayan continuait de s’escrimer sur la sphère. — Cela fait près de cinquante centimètres de métal que je creuse. Sans résultat. On dirait que cette sphère est pleine. Je me demande si ce que je fais est très utile. Il avait découpé une ouverture ronde d’un mètre de diamètre à quarante centimètres du sol. Le jour pointa. Personne ne songeait à dormir. Une courte barbe mangeait les joues des hommes sous leur casque de métal transparent. Tout le monde avait les yeux cernés par la fatigue. Certains tombaient de sommeil, mais refusaient de regagner le vaisseau. La matinée était déjà avancée lorsque parvint un message inquiétant en provenance du Sylvériane. Myrianna appela Palléas. — Il nous faut plier bagage rapidement. Une nouvelle tempête se prépare. Mais elle sera vraisemblablement plus forte que la précédente. — Bon sang ! Et nous n’avons même pas fini de creuser cette fichue sphère, grinça Palléas. Et Shean Lane, a-t-il fini ? — En partie. Mais il va se réfugier sur la face non éclairée de Sheergünn. — D’accord. Où en sont les trois autres équipages ? — Sur le chemin du retour. Ils seront là demain. — Parfait. Quant à nous, nous allons essayer de venir à bout de ce sacré métal. Il rejoignit ses compagnons. Enfin, une heure plus tard, le laser à énergie pure avait rempli son office. Un tunnel d’un mètre de diamètre s’ouvrait sur les profondeurs ténébreuses de la sphère. Un appel d’air avait équilibré les pressions intérieures et extérieures. La température qui régnait à l’intérieur avoisinait les cent degrés du fait du laser. Mais elle s’abaissa rapidement. Palléas entra le premier, suivi d’Antinéa. Les autres restèrent prudemment dehors, prêts à intervenir à la moindre alerte. Une obscurité totale régnait dans le monument de métal. — Ca va ? demanda Daniel. — Apparemment, oui, répondit la voix de Palléas. Il actionna un projecteur. La lumière illumina l’intérieur. Antinéa laissa échapper un cri. Mais les autres ne purent savoir s’il s’agissait d’un cri de terreur ou d’admiration. — Qu’y a-t-il ? — Quelle beauté ! — C’est de l’or ! dit Palléas, ébloui. — Des pierres, des diamants, quelles splendeurs ! renchérit Antinéa. — C’est un trésor ? demanda Nelvéa, soudain amusée et aussi quelque peu déçue. Ils n’avaient pas traversé des milliards de kilomètres pour récupérer un trésor. Elle s’attendait à autre chose. — Non, je ne pense pas que ce soit un trésor, dit Palléas, accroupi au bord du tunnel. Il observa minutieusement l’endroit. A l’intérieur se dévoilait un univers étrange, fabuleusement beau et inexplicable. Comme une cathédrale semi sphérique, le dôme était entièrement recouvert d’un métal plus pâle que l’or, dont Palléas aurait été bien incapable de donner le nom. Un alliage sans doute. Un couloir périphérique faisait le tour d’un cercle central occupé par des formes et des structures extraordinaires. Sept éléments sphériques flottaient à quelques dizaines de centimètres du sol de métal. Le plus important se tenait au centre. Les six autres constituaient un hexagone régulier autour de lui. De multiples structures les hérissaient, de toutes formes, soit d’or, soit de pierres rares. Les sept éléments se paraient ainsi de rubis, de diamants, d’émeraudes, de quartz, d’améthystes, de lapis-lazuli. Ou tout au moins de ce qui ressemblait à des pierres. Mais peut-être s’agissait-il de tout autre chose… Chaque sphère périphérique était accompagnée d’une famille de satellites en lévitation eux aussi, et parfaitement immobiles. Depuis le dôme jaillissaient des formes étranges, paraboloïdes et hyperboloïdes de cristal et d’or. Si Palléas et Antinéa étaient incapables de définir l’utilité d’un tel ensemble, ils ne pouvaient rester insensibles à l’harmonie parfaite qui se dégageait des structures. L’ouverture pratiquée par Rayan surplombait le sol de la demi-sphère de près de deux mètres. Palléas se laissa glisser à l’intérieur. Antinéa fit aussitôt de même. S’il courait un danger, elle voulait le courir aussi. Ils avancèrent avec prudence. Ils remarquèrent que chaque sphère périphérique était reliée à l’élément central par de courts cylindres d’or très fins dont le nombre variait de l’une à l’autre. Les cylindres flottaient eux aussi dans l’air. Ils approchèrent. Palléas nota, au sol, un réseau de faibles protubérances qui isolaient l’aire circulaire au milieu de laquelle flottaient les sept sphères. Soudain, une main l’arrêta. Il sursauta. C’était Antinéa. — Attention. Ces pointes au sol ne me disent rien qui vaillent. — Tu as raison. Il vaut mieux être prudent. Îls les observa méthodiquement. Comme le revêtement du couloir périphérique, elles étaient faites du même métal d’or pâle, hautes de quelques centimètres, et leurs pointes s’ornaient d’un diamant taillé en fer de lance. Elles étaient espacées de trente centimètres et faisaient le tour du couloir, se dressant comme de minuscules sentinelles. Prudemment, l’Aurévien avança un objet métallique au-dessus de l’une d’elles. Rien ne se produisit. Il promena sa main au-dessus de la protubérance, sans aucun résultat. — Apparemment, il n’y a rien à craindre. — Alors, laisse-moi y aller la première ! — Non, Antinéa, attends ! Mais il était trop tard. Elle franchissait déjà le cercle fatidique. Il vit alors son visage marquer l’étonnement, puis elle sembla en proie à une terreur panique dont il ressentit les ondes angoissées dans son propre cerveau. La jeune femme revint brusquement en arrière. Il n’eut que le temps de la retenir. Elle se mit à hurler, en proie à une frayeur sans nom. Aussitôt, Daniel et Nelvéa sautèrent à l’intérieur de la sphère. — Qu’est-ce qui se passe ? demanda le Terrien ? — Je ne sais pas ! balbutia Antinéa. Peu à peu, elle se remit du choc. Elle regarda le cercle mystérieux. — C’est incompréhensible. J’ai eu à peine posé le pied de l’autre côté que j’ai ressenti comme… je ne sais pas, un voile noir terrible devant les yeux. Une espèce de terreur liquide m’a coulé le long du corps. C’était abject. Elle tremblait encore rétrospectivement. — Emmenons-la à bord du Sylvériane, décida Palléas. Il faut s’assurer qu’elle n’a rien. — Je ne crois pas, répondit Antinéa. A vrai dire, je n’ai éprouvé aucune douleur. Seulement cette peur horrible. Je ne m’attendais à rien de semblable. On aurait dit que.. quelque chose avait pris possession de mon esprit. Soudain, un appel retentit au-dehors. — Palléas ! Viens vite ! 6 Portant sa femme encore chancelante, Pall2as se glissa au dehors. Stolfios lui dit : — Vite ! Myrianna nous signale que la tempête stellaire a abordé Ktaarid. Elle sera là dans quelques heures. Mais il y a plus grave : Shean Lane est en difficulté. Son vaisseau est endommagé. Il est bloqué sur la face non éclairée de Sheergünn. Il faut aller les chercher, sinon, ils vont y rester. — Bon sang ! — Et il faut faire vite, parce qu’il s’agit vraisemblablement de la dernière tempête avant la supernova. Regarde ! Il désignait Luviakor. — Mon dieu, gémit Daniel. Elle a doublé de volume. Palléas prit immédiatement sa décision. — Quand les trois autres vaisseaux seront-ils de retour ? — Ce n’est plus qu’une question d’heures. Ils devraient être là avant la tempête. — Bien. Qu’ils se mettent à l’abri dans le Sylvériane. D’autre part, que l’on mette toutes les équipes disponibles à déterrer cette sphère et chargez-la à bord. — Mais elle doit peser des milliers de tonnes ! — Adaptez-lui des ceintures anti-gravité. Ce n’est pas ce qui manque. Il n’y en pas pas pour un siècle ! — D’accord ! — Quant à moi, je vais tenter de sauver Shean Lane et son groupe. Il regagna le Sylvériane en compagnie d’Antinéa, remise de ses émotions. — S’il m’arrive quoi que ce soit, tu prendras le commandement de l’expédition pour le retour, déclara-t-il. — Non ! Myrianna est aussi qualifiée que moi. Laisse-moi venir avec toi ! — Nous n’avons pas le choix, il faut que tu restes ici. Avec la tempête, toutes les communications vont être perturbées, sauf celle qui nous lie tous deux. Tu sauras à tout moment où je serai. Et nous devons tout faire pour sauver nos camarades. La petite m’appelle sans cesse à présent. Si je ne pars pas immédiatement, ils sont morts. Antinéa se redressa avec fierté pour masquer son émotion. — C’est toi qui as raison. Je le ferai. Deux traînées brillantes coulaient de ses yeux. Palléas lui prit les mains. — Ne t’inquiète pas. Je n’ai aucunement l’intention de mourir. Je reviendrai avec Shean Lane et nos compagnons. Il mit dans cette affirmation toute la force dont il était capable, mais il sentit bien qu’il ne l’avait rassurée qu’à moitié. Il savait aussi qu’elle se montrerait à la hauteur de ses responsabilités, sans aucune faiblesse. Elle secoua sa lourde chevelure brune, le regarda de ses yeux d’émeraude, puis se jeta dans ses bras. Quelques instants plus tard, ils retrouvaient Myrianna sur la passerelle du Sylvériane. — Tu vas déplacer le vaisseau et le poser près de la sphère ! Vous n’avez que quelques heures pour le charger. Dépêchez-vous. Moi, je prends le dernier navire interplanétaire et je file sur Sheergünn. Il fallut trois heures d’efforts acharnés pour dessertir la sphère de son écrin rocheux. Déjà, la température atteignait les quatre-vingts degrés. Protégés par le bouclier thermique, les Auréviens n’en subissaient pas les effets. Mais ils voyaient, au loin, de lourdes volutes de nuages s’élever de l’océan. Des orages se préparaient. Déjà, le ciel se couvrait de falaises mouvantes et sombres, qui occultaient peu à peu la lumière aveuglante de l’étoile moribonde. Une brume épaisse masquait déjà les superstructures supérieures du Sylvériane. La lumière déclinait d’instant en instant. Parfois, un chapelet d’éclairs illuminait le paysage tourmenté de lueurs vertes. Ce n’était pas encore la tempête solaire, mais seulement les prémices d’un typhon planétaire d’une force inouïe. Rapidement, on mit en place autour de la sphère une ceinture génératrice de champ antigravité. Lorsque les contacts furent mis, une lueur orangée se déploya comme une draperie, environnant l’édifice. Tout à coup, la pluie se mit de la partie. Mais au sol, la température était devenue telle que l’eau se mettait à bouillir dans les rigoles. En, contrebas, le lac commençait à entrer en ébullition. Des vapeurs s’en échappaient comme d’une immense marmite de trente hectares. C’est au milieu de ce spectacle dantesque qu’une ouverture béante s’ouvrit dans le flanc du Sylvériane. Battus par la pluie bouillante, les Auréviens guidèrent la colossale masse noire vers la gigantesque alvéole qui servait de hangar au vaisseau de Shean Lane. L’engin ne reviendrait pas. Il faudrait l’abandonner sur Sheergünn. Palléas n’avait emmené que deux volontaires avec lui. Kustaar, un géant roux placide, contrôlait les variations du vent stellaire capricieux et injectait les données dans l’ordinateur de vol. Un jeune copilote à la peau brune et aux cheveux noirs assistait Palléas. Négligeant d’emprunter les passages plus calmes des zones tempérées, Palléas affronta directement les violents champs magnétiques de l’équateur, au-dessus de l’Ile. Il fallut toute l’habileté de l’Aurévien et de ses compagnons pour éviter l’écrasement et réussir, après plusieurs tentatives infructueuses, à traverser la zone critique. Soudain pris dans un tourbillon ascendant et démentiel, le vaisseau effectua une série de loopings effrayants et se trouva projeté dans l’espace à une vitesse terrifiante. Les trois hommes furent secoués de belle façon, mais leurs ceintures les arrimaient solidement à leurs sièges. Palléas ne perdit pas de temps et déploya les cinq voiles solaires. Dialoguant avec l’ordinateur de bord, il calcula les coordonnées optimales de leur trajectoire et les injecta dans la machine. L’astronef se trouva soudain soumis à une accélération fantastique qui cloua les trois hommes sur leurs fauteuils. Pas un mot n’était échangé. Ils savaient tous ce qu’ils avaient à faire. Par chance, les deux planètes n’étaient pas très éloignées l’une de l’autre, se trouvant dans le même secteur spatial, et non en opposition. Palléas avait remporté jadis plusieurs courses interplanétaires, dans le système d’Aurévia. C’était une référence extraordinaire en regard du nombre d’astropilotes fameux qui participaient à ces compétitions. Bientôt, la vitesse maximale fut atteinte, soit près de mille kilomètres à le seconde, la vitesse de son vaisseau personnel, le Corvex (note : vaisseau qui apparaît dans les parties précédentes). Celui-ci était bâti sur le m^me modèle, mais équipé différemment. Même à cette vitesse folle, Palléas savait qu’il lui faudrait plus d’une journée pour rallier Sheergünn. Il fallait espérer que le vaisseau de Shean Lane résisterait à la tempête. Il appela le jeune pilote, mais la liaison était mauvaise. La frêle silhouette qui apparut sur l’holophone scintillait et tremblotait. — Tout va bien, dit la voix graillonnante de l’Atlante. La nuit dure trente et un jours ici. Nous sommes à l’abri. C’est relatif, parce que la température avoisine les cinq cents degrés. Sur la face éclairée, elle doit dépasser les deux mille degrés. Le champ thermique fonctionne toujours, malgré ce qu’il a subi il y a quelques jours. Mais c’est impressionnant, toute la planète rougeoie. Il fait une nuit d’enfer. A bord du Sylvériane, la tension était à son comble. Le premier des vaisseaux était arrivé, sa mission accomplie. Mais les deux autres n’arriveraient qu’après la tempête. Antinéa donna l’ordre de faire décoller le Sylvériane. Bientôt, le lourd navire quitta la surface de Carinoonga et s’éleva à travers l’épaisse couche de nuages tourmentés qui entouraient à présent la planète. L’astronef fut quelque peu malmené pendant la traversée de la zone critique, mais sa taille et sa masse jouaient en sa faveur. Bientôt, il se plaça en orbite haute, où il attendit les retardataires. Refusant toute nourriture et toute boisson, Antinéa faisait les cent pas dans la salle de commande. Son corps était là, mais son esprit était en compagnie de Palléas. Elle voyait ce que ses yeux découvraient, elle vivait chacun de ses espoirs, chacune de ses appréhensions. Elle ne cessait de regarder, sur l’écran intégral, le disque monstrueux de Luviakor qui commençait à se déformer lentement. — La supernova est amorcée, dit Myrianna tout bas à Nelvéa qui ne quittait pas sa belle-sœur. Comme elle, elle tremblait pour son frère. En fait, c’était surtout Daniel qui organisait les préparatifs du départ prochain du Sylvériane. Enfin, les deux navires qui manquaient à l’appel furent de retour. Ils vinrent sagement se ranger dans leurs berceaux respectifs, et leurs équipages vinrent présenter leur rapport à Antinéa. Elle les reçut quelques instants, leur expliqua la situation, puis retourna à sa place devant l’écran intégral. Palléas fut obligé d’armer son bouclier thermique bien avant d’arriver sur Sheergünn. La température montait parfois jusqu’à mille degrés. L’espace proche de Luviakor était devenu une véritable fournaise. Enfin, la planète fut en vue. Sans perdre un instant, ils plongèrent vers la face nocturne et rejoignirent l’endroit où s’était réfugié le vaisseau blessé de Shean Lane. Là, une surprise les attendait. Le champ magnétique de Sheergünn était tel qu’il était impossible de descendre à la surface. Au bout de trois tentatives infructueuses, Palléas comprit qu’il n’y avait rien à faire. — La seule solution est de nous laisser tomber, déclara-t-il. — Pas avec un astronef de cette taille ! s’écria Rânoo, le jeune copilote. — Il a raison, confirma Kustaar. C’est possible avec un aérodyne planétaire, pas avec un navire de cette taille. — Voyez-vous d’autres solutions ? Ils hésitèrent, puis Kustaar avança, après avoir fait quelques vérifications : — En nous laissant amener par le flux stellaire depuis la face éclairée, nous avons une chance. — D’après les estimations de l’ordinateur, la température a déjà dépassé les deux mille cinq cents degrés de l’autre côté. Le bouclier thermique ne résistera pas. Nous serions désintégrés avant de comprendre. Palléas les regarda l’un après l’autre. — Pas d’autre idée ? — Aucune. — Bien, alors nous avons deux solutions. Soit nous tentons l’opération avec les risques qu’elle comporte. Soit, nous repartons en abandonnant nos compagnons à une mort certaine. Les deux hommes se regardèrent, puis répondirent en même temps : — On tente le coup ! Palléas sourit. Puis il effectua quelques calculs rapides sur l’ordinateur, fit jouer les écho locateurs, passa en vision infrarouge. La surface braisillante de la planète devint bleue. Antinéa suivait anxieusement chaque pensée de son mari. Elle tentait de l’aider, d’apporter sa contribution à ses efforts, mais elle n’y parvenait pas. Ce n’était pas que l’inquiétude la paralysât. Elle savait où il était, son esprit était près de lui. Elle ne parvenait tout simplement pas à le suivre. Il était trop rapide. Elle ne pouvait que constater la justesse de ses décisions et de ses raisonnements après coup. Peu à peu, elle se reprit à espérer. Un homme comme lui ne pouvait pas échouer. Il vaincrait l’étoile. Palléas sentait constamment l’esprit d’Antinéa mêlé au sien. C’était cette présence immatérielle et anxieuse qui le galvanisait. Il devait sauver son équipage en perdition et conserver un mari à sa belle épouse. Il termina ses calculs, prit une profonde inspiration, empoigna les commandes et déclara : — On y va ! Les trois hommes sentirent l’appareil basculer et entamer une chute folle vers la surface. Pourtant, tout était calculé à la fraction de seconde près. Le moindre tremblement dans les mains de Palléas serait fatal. C’était la première fois que l’on tentait un tel exploit. Mais il n’y aurait pas de seconde tentative. Palléas ne trembla pas. Ses yeux d’or comme deux de Nelvéa passaient d’un écran à l’autre, d’un voyant à un graphique. Lorsque le moment décisif arriva, il appuya sur les touches rétablissant la ceinture antigravité. L’appareil se cabra. Un filet de sueur froide coulait le long de l’échine des deux hommes d’équipage. Ils ne pouvaient rien faire d’autre que se fier entièrement à leur chef. Pétrifiés, ils virent le sol bleu solarisé se rapprocher à une vitesse folle. Par moments, ils avaient l’impression de vivre une sorte de cauchemar éveillé. Mais c’était bien la réalité. Le sol passa comme un éclair à droite de l’astronef, puis plongea dans les profondeurs bleues. — Il s’en est fallu de peu, dit sobrement Palléas. J’avoue que je n’y croyais pas tout à fait moi-même. Les deux autres poussèrent un soupir de soulagement. Il n’y avait que Palléas pour réussir une telle folie. Myrianna, qui avait suivi le vaisseau depuis le Sylvériane, ne put s’empêcher de dire : — Il est fou ! Il n’avait pas une chance sur cent d’y arriver. Je ne sais aps si j’aurais osé tenter ce truc-là. Quelques dizaines de minutes plus tard, l’astronef de Palléas arrivait en vue de l’épave de l’autre vaisseau. Il se posa en douceur. Palléas sortit de l’appareil. Deux bras solaires du navire étaient hors d’usage. Il avait dû subir un choc à l’atterrissage. Tous trois se dirigèrent vers le sas inférieur, d’où sortirent des silhouettes hagardes et titubant de fatigue. — Dépêchez-vous, dit Palléas. La température va bientôt atteindre les limites de résistance de nos combinaisons. Je ne tiens pas à vous voir cuire dans votre jus. — Merci, Palléas, dit Eylia. Sans toi, nous étions fichus. — Tu me remercieras plus tard, petite. Vite, montez. Le groupe se hâta vers le sas de l’autre astronef. En quelques minutes, tout le monde était à bord. Ce fut alors que parvint la terrifiante nouvelle, par la voix de Myrianna : — Vite ! Quittez cette maudite planète au plus vite ! Luviakor vient d’entrer en supernova. Elle va bientôt atteindre l’orbite de Ktaarid. — Grands dieux ! murmura Palléas. Il décolla sans plus tarder et lança son navire à l’assaut de la zone dangereuse. Les rescapés s’étaient amarrés aux sièges. Une trombe ascensionnelle projeta le navire dans l’espace à une vitesse hallucinante. C’était plus que n’en espérait Palléas. Ce qui l’avait desservit à l’arrivée se révéla bénéfique au départ. Le vaisseau mit le cap sur Carinoonga. Les astronautes ne purent s’empêcher de frémir en découvrant le monstre de feu lancé à leurs trousses. L’écran intégral réglait automatiquement la quantité de lumière qui entrait dans l’habitacle, et pourtant, on ne pouvait supporter de regarder l’étoile de face. Luviakor occupait à présent la moitié de l’espace. Et le vaisseau fuyait, fuyait. — Elle vient d’atteindre l’orbite de Ktaarid, dit la voix de Myrianna dans l’holophone. La première planète vient d’être désintégrée. Antinéa, qui n’avait pas dormi depuis près de deux jours, regardait toujours l’étoile moribonde qui enflait d’instant en instant. De larges cernes bleutées cerclaient ses yeux. Nelvéa dormait en chien de fusil sur une banquette. Daniel, qui avait pris un peu de repos, vint faire son dernier rapport. — Tu devrais te coucher un peu, Antinéa, dit-il. — Impossible, je ne dormirais pas. — Où en sont-ils ? — Ils arrivent. Mais ils ne savent pas s’ils vont parvenir à gagner la supernova de vitesse. Elle se rapproche d’eux. A bord du vaisseau fugitif, Kustaar remarqua : — La température extérieure croît régulièrement. Elle atteint les quinze cents degrés à présent. Et nous sommes encore loin. — A peine trente millions de kilomètres, rétorqua Palléas. Et la vitesse du flux stellaire nous avantage. Nous serons en vue de Carinoonga dans trois heures. Le tout… c’est d’avoir le temps d’embarquer dans le Sylvériane. Si nous les mettons en danger, je leur donnerai l’ordre de partir. La supernova avait provoqué un vent stellaire d’une violence inconnue. Comme un kayak emporté par un rapide puissant, le vaisseau avait acquis une vitesse supérieure à celle pour laquelle il était normalement conçu. Et un problème se profilait : ralentir suffisamment tôt pour le pas dépasser le vaisseau-mère. Trois heures. Trois heures d’attente mortelle pour les uns et les autres. Désormais, Luviakor avait dépassé l’orbite de Sheergünn. La deuxième planète, à son tour, avait disparu dans le brasier gigantesque. Antinéa ne vivait plus que dans l’esprit de son mari. Ses yeux étaient brûlés d’avoir trop fixé le disque aveuglant. Elle ne répondait même plus lorsqu’on lui parlait. Enfin, surgi au cœur du brasier, un petit point noir apparut, qui grandit rapidement. — Palléas ! Aussitôt, elle sembla revivre. — Que tout le monde gagne sa cellule interstellaire. Ils arrivent. Nelvéa, Daniel, Myrianna et Stolfios, restez avec moi. Nous suffirons pour manœuvrer. Tout était prêt pour accueillir le navire rescapé. IL s’engouffra dans son logement et la baie géante se referma sur lui. L’instant d’après, Myrianna lança le Sylvériane vers l’univers sans limite. Rapidement, l’équipage sauvé de l’enfer prit le chemin des cellules où attendaient les sarcophages intergalactiques. Palléas se précipita dans la salle de commande. Lorsqu’il apparut, il n’eut que le temps de rattraper sa femme dans ses bras. — Cela fait trois jours qu’elle ne dort pas, expliqua Daniel. Palléas sourit. Lui aussi était marqué par la fatigue. IL la souleva et l’emporta vers leur cellule, attenante à la salle de commande. Il lui fit seulement une piqûre destinée à soutenir l’organisme au cours du refroidissement qui allait suivre. Elle était dans un état d’épuisement absolu. Il valait mieux prendre des précautions. Puis il s’injecta le même produit. Daniel et Nelvéa regagnèrent leur propre cellule. Ils se déshabillèrent et s’allongèrent dans leurs sarcophages. La voix de Myrianna se fit entendre. — A tous ! Luviakor est à présent à mi-chemin de Carinoonga, dont les océans se sont entièrement évaporés. Bientôt, la supernova sera sur nous. Notre seule chance est de rejoindre e plus rapidement possible l’hyperespace. Aussi, fermez vos sarcophages, posez vos masques, et que les dieux des étoiles nous protègent. Restée seule, la jeune femme vérifia que tout le monde était en place. Elle calcula rapidement les coordonnées de leur voyage de retour et les injecta dans la mémoire submoléculaire qui gouvernait le vaisseau refroidi. Puis, la vitesse ayant atteint la limite minimale pour la formation de la sphère tachyonique, elle se déshabilla et se glissa dans son sarcophage, à côté du grand corps noir de Stolfios qui dormait déjà. Elle referma le couvercle de cristal, posa le masque d’or et attendit. Quelques secondes plus tard, le néant l’engloutit. Le froid gagnait peu à peu le navire qui rattrapait la vitesse de la lumière. Mais la sphère tachyonique fut soudain prise dans un tourbillon de forces de nature inconnue, provoquées par la supernova. Le cerveau automatique et immatériel du Sylvériane se dérégla, affolé par des données inhabituelles. Cela n’avait rien à voir avec un quelconque phénomène magnétique ou thermique. C’était autre chose, comme une interférence avec un univers différent, parallèle. La sphère tachyonique, retenue par ces forces étranges, se débattit à sa manière, et réussit à annihiler leurs effets pour regagner son domaine, celui de l’espace-temps. Elle emportait sur ses ailes le fier vaisseau refroidi, sans masse, semblable à un fantôme, qui venait de subir une mutation formidable dont pas un de ses passagers n’avait idée. La supernova de Luviakor s’effaça de cet hyperespace où elle n’existait pas, et le Sylvériane s’en fut vers son destin.
DEUXIEME
PARTIE 1 Lorsque Palléas s’éveilla de son sommeil de glace, une onde de joie le parcourut. Il n’était pas fâché d’en avoir terminé avec Luviakor. Elle avait failli les anéantir, mais ils s’en étaient tirés. Ils n’avaient perdu qu’un navire spatial. C’était peu, puisque son équipe n’avait subi aucune perte. Bientôt, ils allaient se poser sur le sol hospitalier d’Aurévia. Ils ramenaient l’étrange édifice de métal noir. Les moyens technologiques sophistiqués dont disposaient l’OAEG leur permettraient d’arracher les secrets des sept sphères d’or. Il ne faisait aucun doute qu’ils en tireraient des enseignements fantastiques. Ce monument était le fruit d’une intelligence supérieure, disparue depuis quatre milliards d’années. Il ôta son masque d’or, assouplit ses membres engourdis et se pencha sur Antinéa. La jeune femme ne s’était pas encore réveillée. Il défit délicatement le masque d’or et la contempla. Il savait qu’elle ne se réveillerait pas immédiatement. Elle avait besoin de récupérer des forces. Le refroidissement au zéro absolu, qui correspondait à un état de non-vie, n’apportait aucun repos. Il déposa un baiser léger sur ses lèvres. Ce fut alors que la silhouette mince de Myrianna apparut sur la console de sa cellule. Elle paraissait affolée. — Palléas, viens vite ! Il y a quelque chose qui cloche. Il enfila rapidement ses vêtements et gagna la salle de commande. En tant que capitaine du vaisseau, Myrianna était tiré du sommeil avant els autres. Elle et son mari Stolfios étaient déjà à leurs postes lorsque Palléas pénétra dans la salle. — Que se passe-t-il ? — Je ne sais pas, regarde ! Elle désigna l’écran intégral qui reflétait l’image d’Alpha et de son cortège de planètes. Il ne fallut qu’un coup d’œil à Palléas pour comprendre que Myrianna avait raison. Stupéfait, il vérifia les différents systèmes de contrôle. — Qu’est-ce que ça veut dire ? marmonna-t-il. — Je n’en sais rien, mais une chose est sûre : il ne s’agit pas de notre système ! La quatrième planète possède quatre satellites et non trois comme Aurévia. Daniel et Nelvéa entrèrent à ce moment-là. Ils notèrent tout de suite les visages décomposés de leurs compagnons. — Qu’y a-t-il ? Ce fut Myrianna qui répondit. — Il y a que nous n’arrivons pas sur Aurévia, mais dans un système totalement inconnu. — Comment ça ? — J’ai essayé d’entrer en contact avec Irannia aussitôt que nous sommes sortis de l’espace-temps. Mais je n’ai reçu aucun écho sur les écrans. J’ai renouvelé plusieurs fois l’opération, toujours sans succès. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas du système d’Alpha. Le cerveau du Sylvériane s’est trompé. Je suis pourtant sûre d’avoir rentré les bonnes coordonnées. C’est un accident qui ne s’est jamais produit en seize mille ans de navigation intergalactique. — Mais alors, où sommes-nous ? demanda Nelvéa, que la terrifiante nouvelle pénétrait peu à peu. — Pas la moindre idée, répondit Myrianna. Palléas convoqua immédiatement l’équipe de techniciens chargés de l’entretien du cerveau spatio-temporel qui guidait le navire dans l’hyperespace. — Il faut absolument trouver l’origine de la panne, dit-il. Allons-y immédiatement. Nelvéa et Daniel emboîtèrent le pas de la petite troupe. Le Terrien n’avait jamais eu l’occasion de voir de près ce fameux moteur hyperluminique. Seuls des ingénieurs hautement spécialisés connaissaient les secrets de ce cerveau dans lequel n’entraient en composition que des éléments immatériels, sans masse. Après un dédale de couloirs, le groupe s’arrêta devant une porte hexagonale que le plus vieux des techniciens ouvrit. Au-delà s’étendait une vaste salle sphérique baignée d’une douce lumière bleu turquoise. Une galerie ouverte et suspendue la ceinturait à mi-hauteur. C’était sur cette galerie que venait de déboucher la petite troupe. Des appareils à l’usage indéfinissable l’équipaient à intervalles réguliers. — On est ici au cœur du Sylvériane, expliqua Nelvéa à son compagnon. Un fait surprit le Terrien. La lumière irréelle semblait sourdre du centre de la sphère. Or, il n’y avait rien au centre. Le moteur ne se réduisait probablement pas aux appareils étranges de la galerie suspendue. — Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il. Où est ce moteur ? Je ne vois là que des écrans de contrôle. — Il est bien au centre de la salle, répondit Nelvéa. Mais nos yeux ne peuvent pas le voir. En fait, cette salle est une espèce de gigantesque gyroscope ultraprécis. As-tu remarqué ces sortes de tridents en forme de fer de lance ? Ils sont distribués autour de la sphère dans les trois dimensions de l’espace. Daniel nota en effet la présence de multiples protubérances à trois têtes réparties autour de la salle bleue. — Ce sont des générateurs de tachyons, continua Nelvéa. Leur disposition est calculée au dix milliardième de millimètre près. Ils injectent les tachyons vers le centre de la sphère, qu’occupe un foin réseau de champs électromagnétiques. Je n’en sais pas plus que cela. Lorsque le navire atteint une certaine vitesse, ce cerveau freine le potentiel tachyonique ambiant, en l’attirant depuis l’espace-temps, ou hyperespace. Il intègre le halo tachyonique artificiel au flux spatial naturel, créant ainsi une sphère énergétique autour du vaisseau. Lorsque l’élément masse du vaisseau est supprimé, après refroidissement au zéro absolu, le couple sphère-astronef est projeté dans l’hyperespace. La structure gyroscopique du cerveau permet de maintenir le cap désiré. L’exposé du principe était déjà ardu, mais que devait être la réalisation d’un tel moteur ? Daniel remarqua alors qu’une paroi invisible, vraisemblablement magnétique, protégeait l’espace intérieur au-delà de la galerie. — Et ces appareils ? demanda-t-il en désignant les pupitres répartis le long de la galerie. A quoi servent-ils ? — Ce sont des traducteurs. Ils transforment les informations de l’ordinateur de navigation de façon à les rendre assimilables par le cerveau spatio-temporel. Un bouclier thermique garantit l’ensemble des écarts de température. Le centre de la sphère est toujours au zéro absolu. Daniel s’expliqua alors la raison d’être de la muraille invisible. Sans elle, ils auraient été gelés instantanément. Il fallut plusieurs heures de travail acharné aux ingénieurs pour en apprendre plus sur l’origine de l’erreur. Ils remontèrent sur la passerelle avec des mines graves. Le plus vieux prit la parole. Il était blême. — Nous n’avons pas pu découvrir la cause exacte de ce dérèglement, Palléas. Nous sommes arrivés à la conclusion suivante : les coordonnées entrées au départ étaient les bonnes. Mais il s’est produit une interférence au moment de la formation de la sphère tachyonique avant le saut dans l’espace-temps. Il s’agit d’un flux d’une nature totalement inconnue, peut-être dû à la supernova. Cela n’a agi que quelques fractions de seconde, mais c’était suffisant pour bouleverser les données des traducteurs. — Quelles sont les conséquences ? demanda Palléas. Le vieux technicien, le plus âgé de la petite communauté, Rogann, hésita avant de répondre. — Eh bien, nous voyageons dans l’hyperespace depuis vingt et un ans, trois mois et dix-sept jours. — Hein ? — Ce qui veut dire que nous avons parcouru près de huit cent cinquante mille milliards de kilomètres, c’est-à-dire quatre-vingt neuf années lumière depuis Luviakor. — Grands dieux ! murmura Nelvéa. Un long silence succéda aux révélations du vieil ingénieur. — Comment vais-je annoncer cela au reste de la colonie ? souffla Palléas. Dans quelques heures, ils pensent qu’ils vont poser le pied sur notre sol, retrouver Aurévia, leurs parents, leurs amis. Quel désastre ! Dans son esprit s’imposait l’image de sa compagne. Où puiserait-il le courage de lui annoncer cela ? Elle dormait encore, l’esprit en repos. Mais soudain, elle fut là, enveloppée à la hâte dans un drap rouge. Ses longs cheveux sombres aux reflets roux croulaient sur ses épaules et des mèches folles lui tombaient devant les yeux, encore embués de sommeil. La tempête qui avait surgi dans le cerveau de Palléas lui était parvenue et elle s’était réveillée. Elle regarda tout le monde, puis s’avança vers son mari dont elle prit doucement els mains. — Les autres, comme moi, auront le courage de supporter l’épreuve, dit-elle. Cela ne sert à rien de se lamenter. Tâchons plutôt de trouver les solutions qui nous ramèneront à bon port. Palléas sourit et son cœur se gonfla d’orgueil. Devant l’adversité, elle réagissait avec force et énergie. Elle était pure, audacieuse, résistante, une vraie fille des étoiles. Plus tard, lorsqu’ils seraient seuls, elle libérerait la peine qui lui broyait le cœur. Mais, devant les autres, elle redressait la tête. Il y avait pourtant de quoi bouleverser les cœurs les plus endurcis. En mettent les choses au mieux, ils ne reviendraient sur Aurévia qu’un demi-siècle après leur départ. Tout aurait changé. Beaucoup de leurs parents et amis seraient morts. Les enfants seraient devenus des personnes d’âge mûr. — Kelwynn (Note : vieux professeur de Daniel) ne sera plus de ce monde, dit Daniel à Nelvéa quand ils se retrouvèrent seuls. Je ne reverrai jamais mon vieux Kim. — Mes parents seront très vieux. Ils se turent, puis Nelvéa éclata en sanglots et se jeta dans les bras de Daniel. — Ce sont les risques de la navigation spatiale, dit-il doucement. Nous savions ce que nous faisions en nous embarquant ainsi pour l’espace. Nous aurions pu être détruits par Luviakor. Mais nous sommes vivants, et ensemble. C’est déjà ça. — Normalement, nous aurions dû revenir sur Aurévia trois ans plus tard. Là-bas, ils doivent croire que nous avons disparu dans la supernova. Daniel ne répondit pas. Sur Terre, l’an deux mille devait être dépassé depuis quelques années. (Note : ce roman a été écrit dans les années 70). Que pouvait-il s’être passé depuis son départ ? Il aurait aimé y retourner, pour voir. Mais il ne pourrait le faire avant plusieurs années. Le calendrier indiquerait alors… 2050 !
Dans la salle des commandes, Palléas méditait. Il fallait annoncer la nouvelle au reste de la colonie. Quelle méthode employer ? Déjà, certains s’étonnaient de ne pas avoir reçu de message de sa part. Dans leur esprit, Aurévia ne devait plus être très loin. Il décida de réunir tout le monde dans la salle commune, pour, dit-il, une communication grave. Quelques instants plus tard, ils étaient tous là, impatients d’en savoir plus. En quelques mots, Palléas les mit au courant de la situation. Il y eut un moment de flottement, puis Shean Lane lança : — Vous en êtes sûrs ? — Oui, évidemment ! L’affirmation tomba comme un couperet. Palléas n’était pas le genre d’homme à avancer un fait dont il n’était pas absolument certain. Le géant blond attendit quelques instants, observant les diverses réactions. Un brouhaha de conversations monta. Divers sentiments émergèrent : incrédulité, stupéfaction, crainte soudaine, douleur, désappointement. Puis la voix claire d’Eylia s’éleva : — Bon ! Nous n’allons rester là les bras croisés. Que faisons-nous à présent ? Palléas la regarda avec affection et sourit. Sa réaction était la bonne. Il réfléchit rapidement. Il fallait agir. Les autres suivraient s’ils avaient confiance en leur chef. Et ce chef, c’était lui, Palléas. Lourde responsabilité. Mais le plus dur moment était passé. Il leva les bras pour obtenir le silence. — Ecoutez ! Vous savez tous à présent ce qui nous arrive. Eylia a raison. Il ne sert à rien de pleurer sur notre sort. Nous sommes des astronautes auréviens, des explorateurs de l’espace. Ce qui nous advient est terrible. Mais c’est aussi une chance extraordinaire. Nous sommes à plus de cent années-lumière d’Aurévia. Jamais notre civilisation ne s’est avancée aussi loin dans le cosmos. C’est dire que ce système est totalement inconnu. Nous allons peut-être y faire des découvertes fantastiques. Il faut de même que nous tentions de percer le mystère de la sphère de Carinoonga. D’après l’équipe de Rogann, la réparation du Sylvériane va demander de longs mois. Cela nous laisse le temps d’étudier ce système. La quatrième planète ressemble beaucoup à Aurévia. C’est par elle que débutera notre étude. Un travail colossal nous attend. Il sera riche en enseignements. Il faut que chacun accomplisse sa tâche sans faiblir. Nous devons pouvoir compter les uns sur els autres. Nous en sommes tous capables. Qu’en pensez-vous ? Il attendit leurs réactions. Eylia et( Shean Lane, qui avaient en mémoire leur odyssée tragique, avaient l’impression de s’éveiller à une seconde vie. Dans leur esprit, leur sauvetage n’était vieux que de quelques heures, puisque le sommeil de glace avait supprimé le temps. Ils avaient vu la mort de trop près au cœur des montagnes de lave de Sheergünn. Ils acclamèrent Palléas avec conviction, aussitôt imités par tous les autres. — La partie est gagnée, murmura Myrianna à l’adresse de Palléas. — J’en ai l’impression, dit-il. Lorsque enfin il se retrouva seul avec Antinéa, celle-ci lui dit : — Tu avais tort de t’inquiéter pour eux. Ils sont parfaitement capables de surmonter l’épreuve. Ils font partie de l’élite d’Aurévia. Il lui sourit mais ne répondit pas. Cependant, il ne pouvait rien lui cacher. Par télépathie, elle percevait le moindre de ses sentiments, la plus petite de ses émotions. Elle savait ce qui le tracassait. Il était responsable de l’expédition, et il n’avait pas su les ramener à bon port. Ce fait ne se produisait pratiquement jamais. Il était furieux contre lui-même. Elle passa ses bras autour de son cou. — Tu n’as rien à te reprocher, Palléas. Cette expédition était très dangereuse. Tous le savaient et tous l’avaient accepté. C’est l’accident de l’astronef de Shean Lane qui nous a retardés. Nous ne pouvions les laisser mourir sans rien faire. Toi seul étais capable de les sauver. Tu l’as fait. Tu n’as rien à regretter. Eylia a senti comme moi ton désappointement. C’est pourquoi elle a entraîné les autres à t’applaudir spontanément. Ils ne te font aucun reproche, bien au contraire. Alors, arrête de te torturer. Et rassure-toi : ils ont une confiance totale en toi. Elle est méritée. Ils seraient capables de s’organiser seuls, ils ont été élevés pour ça. Mais avec toi à leur tête, ils sont prêts à tout. Elle l’embrassa tendrement. Il dit : — Tu as raison. Je ne pouvais rien faire de plus. Alors, cap sur la quatrième planète. 2 Le Sylvériane se dirigea donc vers la quatrième planète, autour de laquelle gravitaient les petits croissants lumineux de ses satellites. Sur les écrans du navire, le globe mystérieux s’enfla lentement. Dans la salle de commande, l’état major de Palléas observait l’astre inconnu avec curiosité. A mesure que le navire approchait, un fait se confirmait. — On dirait que cette atmosphère comporte des nuages, dit Myrianna. — Elle ressemble beaucoup à la Terre, déclara Daniel. Regardez ! Il y a des océans et des continents. — Pourvu qu’il s’agisse d’eau, murmura Eylia. — Si c’est de l’eau, cette planète est probablement vivante, dit Palléas. — Attention, les avertit Antinéa. Nous ne savons rien de cette région de l’espace. Il n’est pas exclu que cette planète soit habitée par des êtres évolués. Dans ce cas, comment vont-ils nous accueillir ? — Elle a raison, confirma Nelvéa. Aucun navire aurévien ne s’est aventuré aussi loin. Notre rayon d’exploration ne dépasse pas les cinquante années lumière. C’est peu. Les planètes sur lesquelles nous avons rencontré la vie ne sont pas très rares. Bien sûr, seules Aurévia et la Terre abritent des espèces évoluées, mais rien ne dit que ce ne soit pas le cas de celle-ci. Nous devons nous montrer prudents. Palléas approuva la sagesse du raisonnement. — Bien, petite sœur. Nous allons nous placer en orbite au-delà des satellites et envoyer un astronef en reconnaissance. Comme lors de leur débarquement sur Carinoonga, Nelvéa, Daniel Shean Lane et Eylia se trouvèrent de nouveau réunis dans le petit module d’exploration qui se dirigea vers la planète inconnue. On eût dit une gigantesque perle bleue protégée par un écrin d’ouate argentée. — Qu’elle est belle ! s’extasia Eylia. Elle rappelle vraiment Aurévia. Il leur fallut une heure pour parvenir près de l’astre bleu. Shean Lane plaça son vaisseau en orbite basse et effectua une révolution complète. Eylia et Nelvéa effectuèrent quelques analyses tandis que Daniel maintenait le contat avec le Sylvériane. — Le champ magnétique présente de grandes similitudes avec celui d’Aurévia, constata le pilote. Nous n’aurons pas besoin de recommencer les acrobaties de Carinoonga. Nelvéa, penchée sur les écrans de contrôle sursauta. — Les enfants, c’est formidable ! Cette atmosphère est riche en oxygène et en vapeur d’eau. Il doit y avoir de la vie. — On la voit d’ici, dit Daniel qui écarquillait les yeux pour discerner les détails des continents et des îles. On aperçoit très nettement des reflets verts à la surface. — Tu crois qu’on peut descendre ? — D’après une première estimation, la journée doit durer un peu plus de vingt-deux heures, déclara Eylia, qui manoeuvrait l’échosondeur du bord. L’axe de rotation est incliné de dix-sept degrés par rapport au plan de l’écliptique. Il doit y avoir des saisons. — Je ne reçois aucune forme d’émissions électromagnétiques structurées, nota Daniel. Si vie il y a, elle n’a sans doute pas atteint notre niveau d’évolution. — On va y voir de plus près, décida Shean Lane. L’aérodyne quitta son orbite et piqua en direction de la surface. Shean Lane l’amena à la limite d’un océan et d’un continent, dans une zone tempérée. Ils ne furent pas longs à s’apercevoir que leur hypothèse était la bonne : — Cette planète est bien vivante ! s’écria Eylia. Au-dessous du navire défilait une végétation luxuriante. L’aérodyne volait à quelques dizaines de mètres d’altitude. L’écran intégral dévoilait un monde nouveau, inconnu, à la beauté étrange et inquiétante. Nulle part on n’apercevait de trace d’une civilisation évoluée. Un monde sans êtres humains. La côte rocheuse accidentée s’étirait à perte de vue en direction du nord. Une brume légère et translucide diffusait les rayons du soleil, illuminant les lames puissantes qui venaient s’écraser sur le bouclier rocheux. Des formes sombres glissaient dans l’air brumeux au dessus des vagues, preuves que ce monde abritait des animaux, et en particulier des oiseaux. Mais le navire allait trop vite pour voir à quoi ils ressemblaient. Vers l’est, une forêt immense recouvrait la terre. Parfois, la falaise s’affaissait et ouvrait sur des baies marécageuses. Le vert lumineux de la végétation se tachait parfois de l’éclat vif de fleurs géantes rouges, orangées, jaunes ou mauves. A l’orient s’élevait une barrière montagneuse dont les sommets se perdaient dans les nuages. A l’ouest s’étendait un océan infini d’un bleu profond, baigné par le soleil. Parfois, on longeait des plages interminables de sable fin, auxquelles succédaient les formes géologiques surprenantes d’énormes rochers perdus en mer, telles des sentinelles de pierre. — Cette végétation ne me semble pas totalement inconnue, déclara soudain Daniel. Elle me rappelle une ère géologique. Mais laquelle ? Je me suis intéressé à la préhistoire lorsque j’étais encore sur Terre. En examinant quelques-unes de ces plantes, je pourrais peut-être me faire une idée plus précise. — Il faudrait y aller voir de plus près, dit Nelvéa. Essaie d’atterrir, Shean. — D’accord. Survolant la côte à faible altitude, ils finirent par découvrir une sorte de clairière sur laquelle ils se posèrent. Shean Lane manoeuvra aussitôt le bouclier de protection. — Nous ferions peut-être mieux d’attendre le Sylvériane, suggéra Eylia. — Nous n’irons pas loin, promit Daniel. Nelvéa et lui quittèrent l’astronef par le sas inférieur. Une analyse plus poussée avait permis de déterminer que l’atmosphère était parfaitement respirable avec dix-huit pour cent d’oxygène, mais ils avaient malgré tout conservé leurs combinaisons spatiales. Prudemment, ils avancèrent jusqu’à l’orée de la forêt. Ils étaient armés de pistolets magnétiques à ondes de choc. Cas armes auraient défoncé un mur. Les deux jeunes gens examinèrent les plantes. — On dirait des espèces de conifères primitifs, dit Nelvéa. Regarde ces immenses fleurs rouges, là-bas. En effet, partout éclataient les taches lumineuses de pétales écarlates de la taille d’un homme. Une rumeur confuse régnait alentour, percée de cris stridents et modulés, d’appels plaintifs, de grondements sourds, de hululement flûtés, de craquements secs. Un bruissement d’aile leur fit lever la tête vers les frondaisons. Un oiseau bizarre s’envola gauchement et vint s’accrocher à une grosse branche à quelques mètres d’eux. Son bec allongé était armé d’une rangée de dents petites et pointues. — Bon sang, murmura Daniel, il ressemble à un archéoptéryx. Alors, nous sommes à l’ère secondaire. — Aaah ! Qu’est-ce que c’est que cette bestiole ? hurla la jeune femme. Une espèce de mille-pattes monstrueux venait de surgir de derrière un buisson de fougères arborescentes. Il devait mesurer pas loin de deux mètres de long, pour une largeur de cinquante centimètres. Une épaisse cuirasse d’un gris métallique le protégeait. Progressant rapidement, il traversa le chemin creux dans lequel s’étaient engagés les deux astronautes, et disparut dans un autre fourré, sans leur accorder la moindre attention. — Il aurait au moins pu nous saluer, remarqua Daniel. — Charmante bestiole ! Si tous les indigènes sont aussi beaux que celui-là, cela promet. Qu’est-ce que c’était, d’après toi ? — Impossible à dire. Je sais qu’il a existé des myriapodes géants sur Terre, mais bien avant l’apparition des oiseaux. Par contre, je ne serais pas étonné qu’il y eût des dinosaures. — Dans ce cas… heu… si on rentrait ? — D’accord. Tout à coup, un bruit énorme se fit entendre. Ils se retournèrent. Un monstre colossal venait d’apparaître, qui ressemblait vaguement à un rhinocéros, deux fois plus gros. Une sorte de cuirasse rousse le protégeait, hérissée de trois cornes. Sa gueule s’ouvrait sur une série de crocs impressionnants. Il poussa un barrissement épouvantable. — Qu’est-ce que c’est ? hurla Nelvéa. — Ca ressemble à un tricératops, mais ce n’en est pas un. Le tricératops était herbivore. Et, vu ses mâchoires, celui-là ne l’est certainement pas. Ils armèrent leurs pistolets. L’animal flaira le sol, se mit à balancer sa tête énorme, puis fonça sur eux. Ils tirèrent simultanément. Le dragon eut l’impression de se heurter à une muraille rocheuse invisible et resta un instant étourdi sur le sol. — S’il te plaît, rentrons, gémit Nelvéa. Cet endroit est infernal. — Au contraire, il est passionnant. Tu te rends compte ? Un cousin carnivore du tricératops ! Vivant ! — Attention, il se réveille, ton tricératops ! Le monstre se remit lentement sur ses pattes. Il regarda autour de lui de ses yeux petits et vides d’expression. Apercevant à nouveau les deux jeunes gens, il voulut s’élancer vers eux. Daniel tira encore, à intensité moindre. La bête reçut un nouveau choc, qui l’envoya bouler sur elle-même. Elle se releva, s’ébroua, puis, comprenant que les petites choses à deux pattes étaient dangereuses, détala en faisant entendre un barrissement rauque, visiblement en proie à une terreur sans nom. Elle disparût dans les profondeurs de la forêt. Quelques instants plus tard, Daniel et Nelvéa avaient regagné le vaisseau spatial. Shean Lane les mit en rapport avec Palléas et Antinéa, dont les silhouettes immatérielles apparaissaient sur la console. — Apparemment déclara Daniel, nous nous trouvons face à une planète dont l’évolution phylogénétique correspond à l’ère secondaire. Il s’agit de la période dominée par les grands reptiles. Nous en avons assommé un : une sorte de tricératops avec une mâchoire de carnivore. Je ne serais pas étonné que nous découvrions aussi des Tyranosaurus Rex. Quelques heures plus tard, ils découvrirent enfin un espace suffisamment vaste pour accueillir le Sylvériane. L’norme vaisseau quitta son orbite et rejoignit le petit aérodyne. Palléas réunit la petite communauté dans la salle de contrôle. — Mes amis, nous voici sur le sol d’une planète inconnue. Comme vous le savez à présent, le cerveau spatio-temporel du Sylvériane a subi une avarie grave, consécutive à la supernova. La planète sur laquelle nous avons échoué est la quatrième du système que nos ancêtres ont appelé Algoraad. Il est situé à cent sept années lumière d’Aurévia. D’après Rogann, la remise en état du cerveau prendra plusieurs mois. Nous sommes donc cloués ici pour quelque temps. Ensuite, le voyage de retour prendra environ quarante années. Beaucoup de choses auront changé sur Aurévia. Nous n’y pouvons rien. En devenant des explorateurs spatiaux, nous avons choisi notre voie et accepté les risques qu’elle présentait. Lorsque nous reviendrons sur notre planète-mère, nous ferons figure de revenants, car on nous croira morts depuis longtemps. Ceci étant inéluctable, nous ne devons pas trop y penser. Il faut regarder autour de nous. L’écran intégral montra alors le paysage magnifique du coucher de soleil sur l’océan d’un bleu profond. Vers l’orient, la forêt luxuriante plongeait peu à peu dans les voiles ténébreuses de la nuit. Des formations de reptiles volants tournoyaient au-dessus des frondaisons. Palléas poursuivit : — Regardez, fils et filles d’Aurévia : un soleil nouveau se couche sur un monde ignoré. Jamais un vaisseau intergalactique ne s’est aventuré aussi loin dans le cosmos. Nous aurions pu arriver dans un système dont les planètes n’auraient été que des rochers inertes. La providence a voulu que nous découvrions la vie. Une vie qui mérite une étude approfondie. Cette étude occupera pleinement le temps que nous passerons ici. Nous dresserons une liste de tous les animaux et les plantes que nous rencontrerons, ainsi qu’une cartographie des continents. Par ailleurs, nous explorerons les autres planètes du système, ainsi que leurs satellites. Y a-t-il des questions ? Elles furent nombreuses. Chacune fut étudiée, débattue, disséquée, analysée. La réunion ne se termina que fort tard. La répartition des activités s’était effectuée sans difficulté au cours de la réunion. Il avait été décidé que quatre des cinq astronefs restant participeraient à la découverte des autres planètes du système. Cent cinquante techniciens prirent place à leur bord et quittèrent le Sylvériane le surlendemain. Le reste de la troupe avait tracé un programme d’étude complète de la planète vivante. Palléas lui donna le nom de Moréa, en l’honneur de sa mère. Ainsi, une douzaine de modules planétaires passèrent au peigne fin toute la surface de la planète. Celle-ci avait été découpée en secteurs. Chaque équipe comportait une dizaine de membres qui mesuraient, classaient, étudiaient, observaient, chassaient, capturaient. On filmait et photographiait en tridi. Il n’y avait pas un moment de répit. Le soir, on regagnait sa couchette épuisé et ravi. Ainsi firent Nelvéa et Daniel, accompagnés par Eylia et Shean Lane, toujours aussi expansif. L’aérodyne ne regagnait pas le Sylvériane tous les soirs. A la fin de la journée, on posait l’appareil dans une clairière et Nelvéa adressait un rapport à son frère. La petite équipe passait la nuit à bord, non sans avoir longuement commenté les découvertes de la journée. On avait fini par abandonner les combinaisons spatiales. L’atmosphère convenait parfaitement à l’organisme humain. Souvent, ils allumaient un feu de camp. Daniel avait appris à jouer d’un curieux instrument à corde rappelant une harpe de taille réduite. Eylia et Syrthia l’accompagnaient, Nelvéa dansait. Shean racontait des légendes atlantes. Palléas s’était inquiété à tort. La passion de la découverte et de l’aventure animait ses troupes. Moréa recelait de nombreux dangers, mais aussi multipliait les merveilles. Souvent, Daniel et ses compagnons restaient muets devant la splendeur des couchers de soleil qui embrasaient le ciel du crépuscule, dans lequel se détachaient les croissants des quatre satellites, dont chacun avait sa couleur propre. Jamais ils n’oublieraient les spectacles extraordinaires que leur réservait ce monde ignoré, comme ces troupeaux impressionnants de sauriens herbivores géants qui fuyaient, effrayés par le survol de l’aérodyne. La nature réservait des surprises grandioses telles que les chutes titanesques d’un fleuve large comme le Mississipi, dont les eaux tumultueuses dévalaient une dénivellation de plus de deux cents mètres. Un vacarme assourdissant montait de l’enfer liquide qu’une brume bleutée dissimulait en permanence. Une végétation exubérante s’agrippait avec ténacité aux rochers. Des arbres primitifs et néanmoins colossaux dominaient la cuvette bouillonnante où se déversaient les chutes. En aval, dans des anses ombragées et abritées venaient boire des troupeaux de dinosaures de toutes tailles. La planète accumulait les mystères. Si Daniel retrouva bon nombre d’animaux fossiles dont parlaient les livres sur la préhistoire, il découvrit aussi des animaux totalement inconnus, qu’il eut beaucoup de mal à insérer dans sa classification, comme ces reptiles papillons aux ailes multicolores, qui se nourrissaient de charognes, ou encore les lézards palmiers, dont le corps rappelait une feuille de fougère. Sur Moréa comme sur Terre et sur Aurévia, la nature avait laissé s’exprimer tout son art créateur. Les astronautes étaient sans cesse en but aux attaques d’insectes monstrueux, qui pullulaient dans la touffeur humide des sous-bois. C’était un ballet continuel de moustiques géants, de mouches grosses comme des moineaux, de guêpes et de frelons agressifs. Cette présence perpétuelle les obligeait à se protéger par des champs magnétiques qui faisaient comme un halo bleuté autour d’eux. Les zones tropicales n’étaient qu’une succession de marécages impénétrables peuplés d’amphibiens et de sauriens. En remontant vers le nord, on rencontrait des contrées plus fraîches, plus engageantes. Ce fut dans ces secteurs tempérés qu’ils purent enfin se débarrasser de leurs combinaisons et même de leurs boucliers magnétiques. Un jour, ils se trouvaient ainsi dans une vaste forêt de conifères primitifs, au pied desquels poussaient des plantes ornées de fleurs exubérantes. Un ours d’eau tenta les femmes de l’équipe. Elles se déshabillèrent et se plongèrent avec délices dans l’onde fraîche. Elles eurent tôt fait de ressortir. Une masse noire et grouillante se précipita vers elles. Elles crurent un instant qu’il s’agissait de poissons carnivores, mais bientôt, elles virent avec horreur de petits animaux se hisser hors de l’eau et sauter rapidement dans leur direction. C’étaient des amphibiens carnassiers de petite taille, ancêtres probable des salamandres et des tritons. Il fallut les arrêter d’un jet de lance-flamme, car les petits monstres étaient bien décidés à ne pas laisser leurs proies leur échapper. Les jeunes femmes n’eurent plus du tout envie de se baigner. Il était bien difficile de rapprocher l’ère de la planète d’une période précise, car ils rencontrèrent aussi bien des trilobites, animaux de l’ère primaire semblables à des coquillages ou des crustacés, que des mammifères primitifs, dont la taille variait de celle d’une souris à celle d’un chien. Certains se nourrissaient de végétaux, d’autres de charognes, de feuilles, d’insectes. Le ciel se peuplait de reptiles volants et d’innombrables espèces d’archéoptéryx. Daniel réussit à capturer l’un de ces oiseaux, qui se révéla particulièrement féroce. Il fut mordu au bras. En fait, on se rendait compte au toucher que les plumes de l’animal rappelaient encore beaucoup les écailles dont elles étaient issues. Elles n’avaient pas la souplesse duveteuse des plumages des vrais oiseaux. Les archéoptéryx se servaient beaucoup de leurs pattes et de leur bec pour grimper aux arbres. S’ils ne réussirent pas à apprivoiser leur archéoptéryx, ils furent en revanche parfaitement acceptés par de petits reptiles herbivores, rappelant les cœlurosaures, dont la longue queue leur permettait d’équilibrer leur course. Leur vitesse de pointe impressionnante constituait un atout indéniable pour échapper à leurs prédateurs, ptérodactyles et grands sauriens carnassiers. Ces cœlurosaures venaient manger dans la main des astronautes. Un jour enfin, ils découvrirent le plus terrifiant des dinosaures que la Vie ait engendré : le Tyrannosaurus Rex. La petite troupe avait quitté l’aérodyne dans une clairière. Tout autour, la forêt était très clairsemée. Quelques bouquets de conifères dominaient un maquis d’arbustes épineux, de fougères arborescentes, de plantes aux larges feuilles multicolores. Des insectes énormes voletaient d’un arbre à l’autre. Des libellules passaient en vrombissant au-dessus des astronautes. Ce monstre avait tout d’abord effrayé Nelvéa, puis elle s’était rendu copte qu’il était parfaitement inoffensif. L’endroit était très vallonné. Ce n’est qu’au détour d’un promontoire rocheux couvert de mousse qu’ils découvrirent, dans une plaine marécageuse en contrebas, un troupeau d’une dizaine de diplodocus, occupés à brouter paisiblement les feuilles d’une sorte de palmiers géants qui bordaient l’étang. L’un de ces énormes animaux se vautrait avec un plaisir évident dans l’eau fangeuse, en poussant des barrissements de satisfaction. Daniel et ses compagnons avaient appris qu’ils pouvaient sans difficulté approcher ces reptiles herbivores de grande taille, dont le caractère était aussi doux que celui des moutons. Ils avancèrent donc, armés de caméras tridi et d’appareils de mesure. — La lenteur de leurs mouvements me stupéfie toujours, dit Daniel. En effet, il fallait du temps pour bouger aux gigantesques animaux. Ils ne cessaient de manger de la journée, afin de fournir à leurs grands corps la nourriture nécessaire à leur survie. Leur tête ridiculement petite par rapport au reste de leur corps avait un aspect sympathique. Les plus importants dépassaient les trente mètres de long. Autour d’eux grouillait tout un peuple de petits reptiles bipèdes ou quadrupèdes qui ramassait avidement tout ce qui tombait de la gueule des géants. Certains ne mesuraient que quelques centimètres. Ceux qui marchaient sur deux pattes rappelaient vaguement, de loin, des hommes miniatures. Leurs têtes aux yeux toujours étonnés se balançaient de gauche à droite pour guetter le moindre danger. Soudain, els diplodocus interrompirent leur festin et dressèrent le cou, humant l’air avec crainte. Aussitôt, le petit peuple grouilla de plus belle et s’égaya dans la nature. — Qu’est-ce qui leur prend ? Ils sont devenus fous ! grogna Shean Lane qui tenait de prendre un gros plan d’un petit saurien. Daniel regarda aux alentours. Il n’y avait pourtant rien d’alarmant. Tout à coup, à distance proche, les fourrés s’agitèrent et trois silhouettes effrayantes se dressèrent d’un coup. — Mon dieu, c’est vrai que ça existe, des monstres pareils ! s’écria Daniel. Du bosquet de fougères venaient d’apparaître trois tyrannosaures. — Ils sont vraiment horribles, déclara Nelvéa. Les diplodocus se mirent à courir, aussi vite que leur corps énorme le leur permettait. Et les astronautes découvrirent qu’ils pouvaient se mouvoir beaucoup plus vite lorsque le besoin s’en faisait sentir. Pour éviter d’être écrasés, les astronautes actionnèrent leurs ceintures antigravité et s’élevèrent dans les airs, hors de portée des monstres. Les tyrannosaures progressaient par immenses enjambées de leurs pattes énormes. Ses deux pattes avant étaient réduites à un état embryonnaire, mais sa mâchoire mesurait plus d’un mètre cinquante de long. Sa longueur dépassait les seize mètres, et il atteignait une hauteur de six mètres. Les trois monstres se précipitèrent vers les diplodocus en fuite. Malheureusement celui qui se vautrait dans l’eau ne put s’enfuir à temps. Il n’avait aucune chance d’échapper à ses ennemis. Sa démarche était trop lourde et trop lente. En quelques enjambées, les monstres furent sur lui. Leurs terrifiantes mâchoires se refermèrent sur le pauvre animal avec une férocité invraisemblable. Des flots de sang jaillirent, éclaboussant les cuirasses rousses et grises des trois prédateurs. Une rangée de crocs épouvantables broya le long cou. La petite tête tomba sur le sol où l’un des monstres n’en fit qu’une bouchée. Il s’ensuivit un affreux carnage. En quelques minutes, il ne restait plus de l’énorme diplodocus qu’une montagne de bouillie sanglante dans laquelle disparaissaient les gueules des trois monstres. Une horde de charognards, petits sauriens carnivores, suivait la chasse des seigneurs. Ils s’approchèrent à distance respectueuse. Un vol de ptérodactyles s’abattit sur un rocher non éloigné. Quelques-uns d’entre eux vinrent s’intéresser aux astronautes qui flottaient toujours à quelques mètres au-dessus de la plaine. Quelques ondes de choc les dissuadèrent de venir voir de plus près. Tout le monde attendit sagement… et prudemment que les tyrannosaures aient terminé leur repas. Repassant le lendemain au-dessus de l’endroit du drame, Daniel et ses compagnons eurent la surprise de constater que tyrannosaures et diplodocus se côtoyaient pour boire ensemble dans un petit cours d’eau. — Ces monstres n’attaquent que lorsqu’ils ont faim, remarqua Nelvéa. — Et les diplodocus le savent, ajouta Daniel. Tout comme les antilopes bleues d’Afrique savent quand elles doivent éviter les lycaons. Cependant, les chasses du tyrannosaure n’étaient pas toujours aussi faciles. Il rencontrait parfois un adversaire redoutable, le tricératops carnassier dont les astronautes avaient fait la connaissance dès leur arrivée sur Moréa. Son épaisse collerette hérissée de trois cornes constituait une arme efficace et meurtrière. Les explorateurs assistèrent ainsi à un combat de titans. Lorsque le tyrannosaure lança l’attaque, le tricératops ne s’enfuit pas. Au contraire, il fit face et fonça sur son ennemi de toute la vitesse de ses pattes puissantes. Le choc fut d’une violence inouïe. Le ventre pansu du tyrannosaure éclata sous l’impact des trois cornes. La mâchoire géante s’abattit sur l’échine robuste de l’autre, mais le coup porté était sans merci. Les crocs longs comme des poignards se refermèrent sur l’encolure, s’enfoncèrent un peu dans la peau épaisse du fauve, mais n’eurent pas la force de provoquer des blessures sérieuses. Le monstre s’écroula sur son vainqueur, éventré de manière imparable. Le tricératops se dégagea, puis s’acharna sur l’abdomen du prédateur qui ne put se défendre. Le tyrannosaure agonisa pendant de longues heures. Avant la fin même, des charognards s’étaient déjà approché de lui et commençaient à le dévorer alors même qu’il ne pouvait se défendre. Il eut quelques mouvements pour mordre ses assaillants, mais ses forces l’avaient abandonné. Enfin, il s’effondra. Le lendemain, il ne subsistait plus de lui qu’une carcasse parfaitement nettoyée. 3 Pendant plusieurs mois, la petite communauté explora la planète dans toutes les directions. Des cartes furent dressées, on recensa toutes les espèces qui peuplaient chaque continent. On enregistra une quantité invraisemblable de films tridi. Rien ne fut laissé au hasard. De leur côté, les vaisseaux interplanétaires continuaient leurs études. Comme ils s’y attendaient, il n’y avait de vie nulle part ailleurs. Pourtant, chaque planète possédait ses curiosités,ses phénomènes naturels et fantastiques, comme les lacs d’acide de la septième ou les quatre vingt dix-huit lunes de la sixième. Les couchers de soleil y étaient sensationnels. Cependant, le Sylvériane détenait toujours dans ses flancs la demi-sphère noire rapportée de Carinoonga. Palléas avait remis volontairement son étude à plus tard. Un jour, Daniel lui en demanda la raison. Palléas répondit : — Nous devons d’abord achever l’étude de ce système. — Mais pourquoi ? Nous avons encore beaucoup de temps d’après Rogann. — Le système est l’œuvre de la nature, Daniel ? Cette planète était destinée à connaître la Vie et l’a connue. En revanche, cet édifice métallique est l’œuvre d’une intelligence supérieure dont nous ignorons tout. Nous ne savons pas ce que représente ce monument, ni comment l’aborder. Rappelle-toi le malaise ressenti par Antinéa lorsqu’elle a tenté de franchir le cercle de pointes de diamants. Nous devons nous montrer extrêmement prudents. Le lendemain, Daniel relança le sujet au cours d’une réunion de l’état-major. Palléas, Antinéa, Stolfios, Myrianna, Nelvéa et le terrien étaient réunis dans la salle des commandes et faisaient le point sur les différentes explorations. Cette fois, il fut soutenu par les autres. Palléas se rangea donc à l’avis de tous et il fut décida de commencer l’étude de la sphère. Nelvéa prit la parole. —Ce monument de métal est la seule trace de civilisation que nous ayons retrouvée. Le temps, la roche et la glace ont détruit jusqu’au souvenir de la vie. C’est un véritable miracle que Syrthia ait retrouvé ce fossile de végétal. Tout le reste a été pulvérisé. Seule la sphère a traversé sans encombres les milliards d’années. Cette invulnérabilité doit avoir une explication. On a voulu qu’elle traverse le temps. Il s’agit probablement d’un message, et non d’un tombeau. — Mais ce message, à qui était-il destiné ? objecta Palléas. Aux descendants de cette civilisation ? Probablement pas, puisqu’ils étaient sur le point de disparaître. — A moins qu’ils aient quitté leur planète pour en coloniser une autre… suggéra Daniel. — Il y a une autre explication, reprit Nelvéa. Ce message s’adresse à d’autres civilisations. La nôtre, par exemple. — Pour le savoir, il faudrait se rendre dans la sphère et pénétrer à l’intérieur du cercle. Mais comment ? Un peu plus tard, les six compagnons pénétraient dans le hangar où stationnait l’édifice de métal. Ils observèrent le monument dont la masse était telle qu’on maintenait en permanence l’action de la ceinture antigravité. Son poids aurait crevé les superstructures du Sylvériane. Le petit groupe fit le tour du monument que baignait la faible lumière bleutée du hangar et la lueur orangée du disque antigravifique. — S’il s’agit d’un message, dit Palléas, ses destinataires ne devaient pas être obligés de percer une ouverture comme nous l’avons fait. Il doit bien exister une entrée quelque part. — Nous ne l’avons pas trouvé parce que nous avons percé trop haut, dit Daniel. Notre ouverture nous amène à près de deux mètres du sol. — C’est exact. Ils examinèrent à nouveau minutieusement le monument, à hauteur d’homme, sans toutefois déceler le moindre interstice révélant la présence d’une porte. S’il en existait une, elle s’adaptait à la molécule près à son logement. A l’intérieur du Sylvériane, la combinaison spatiale n’était pas nécessaire et chacun était vêtu d’habits souples et légers. Et surtout, personne ne portait de gants. Nelvéa progressait ainsi, lentement, palpant de ses doigts fins la surface sombre et lisse. Soudain, elle poussa un cri. — Daniel, Palléas ! Venez vite ! Ca bouge ! Le métal dur et froid la bousculait lentement. Effrayée, elle recula. L’instant d’après, les autres étaient près d’elle. Un bloc de métal se découpa sur un filet de lumière d’or, s’avança vers eux, dégageant une ouverture circulaire de deux mètres de diamètre. Sans aucun soutien, la « porte » se déplaça vers la droite, libérant le passage. — Comment as-tu fait ? demanda Palléas à sa sœur. — Je n’en sais rien. J’ai seulement posé mes mains sur le métal. — Tu as dû déclencher un mécanisme, dit Daniel. — Ca ne tient pas debout, objecta Antinéa. Cette porte a été soumise a été soumise à des pressions bien plus fortes depuis des milliards d’années. — Mais pas à une pression exercée par un être vivant, rectifia Palléas. Les autres le regardèrent. — Tu penses que la sphère m’a « sélectionnée » ? demanda Nelvéa. — Pas toi forcément. Mais c’est toi qui as eu la chance d’appuyer au bon endroit. Et à présent, nous savons que tu avais raison. Ce monument constitue bien un message, puisqu’il y a une porte. Il regarda l’ouverture et ajouta : — Entrons ! S’il y a le moindre danger, nous pourrons toujours nous échapper par l’ouverture que nous avons pratiquée. Ils pénétrèrent à l’intérieur de l’édifice. Une lumière douce baignait les sept sphères d’or. Elle semblait sourdre de partout à la fois. — C’est étrange, dit Palléas. Il n’y a aucune source de lumière. La porte ne se referma pas derrière eux. On leur laissait donc la possibilité de repartir. Prudemment, ils firent le tour des globes, à l’extérieur du cercle de pointes de diamant. Soudain, Nelvéa dit : — Cela me fait penser à un système stellaire ! Regardez ! On dirait Luviakor au centre, et, tout autour, les planètes avec leurs satellites. — Mais il y avait onze planètes qui gravitaient autour de Luviakor, nota Myrianna. — Il s’agit peut-être des planètes habitées. — D’après les études menées par les équipes des astronefs, il est fort peu probable que la vie soit apparue ailleurs que sur Carinoonga, dit Stolfios. — C’est vrai, approuva Nelvéa. Alors, de quoi s’agit-il ? Palléas s’accroupit auprès du cercle mystérieux. Du doigt, il toucha une pointe de diamant. — Cette fois, aucune réaction. C’est curieux. Antinéa s’avança. — Méfie-toi ! Je n’ai ressenti le choc qu’après avoir posé le pied de l’autre côté. Palléas médita un court instant, puis il se redressa et dit aux autres : — La première fois qu’Antinéa a essayé de passer, la porte n’était pas ouverte. A présent, elle l’est. Le système de protection n’existe peut-être plus. Nous allons aller voir ces sphères de plus près. Il s’adressa à Myrianna. — Nous allons tenter de passer, Antinéa et moi. S’il nous arrivait quoi que ce soit, je te confie le commandement de la communauté. Ramène tout le monde sain et sauf sur Aurévia. — Mais si les sphères possèdent un système de défense ? — Il se serait manifesté au niveau de la porte. Sans plus attendre, il prit la main de sa compagne et franchit le cercle. Le reste se passa soudain très vite. Les deux Auréviens traversèrent sans difficulté la ligne des pointes de cristaux. Mais ils n’avaient pas fait plus de quatre pas qu’ils se raidirent et poussèrent un cri. Les quatre spectateurs demeurèrent paralysés par la stupeur. Puis une lueur éblouissante, de couleur blanche, jaillit du cœur de la sphère centrale et noya le regard des autres. Ils ne virent que deux silhouettes disparaître dans un soleil aveuglant. Ils reculèrent. Nelvéa réagit la première. — Palléas, hurla-t-elle. Puis elle se précipita sur les traces de son frère. Daniel, la voyant disparaître, prit conscience que sa place n’était plus de ce côté. A son tour, il se jeta dans le soleil brillant. Myrianna voulut lui porter secours, mais Stolfios la retint. — Laisse ! Il n’y a rien à faire. Ne vas pas te détruire toi aussi. Sortons ! Nous ne pouvons rien faire pour eux. Curieusement, la porte ne s’était toujours pas refermée. Le grand noir passa le bras autour des épaules de sa femme et l’entraîna au dehors. Après la lueur éblouissante qui baignait l’intérieur de la sphère, il leur sembla que le hangar était plongé dans la pénombre. Abasourdis, ils quittèrent les lieux et se rendirent sur la passrrelle où ils retrouvèrent Rogann et Rayan. En quelques mots, ils les mirent au courant de la situation. — Il faut faire quelque chose ! déclara Rogann. Retournons là-bas. Mais quand ils arrivèrent, ils s’aperçurent avec stupeur que l’ouverture avait disparu. 4 Lorsque Palléas et Antinéa eurent franchi le cercle fatidique, ils éprouvèrent une impression extraordinaire. Sans qu’ils ressentissent la moindre douleur, leurs cinq sens cessèrent de fonctionner peu à peu. Ils perdirent d’abord la vue, tout autour d’eux fut englouti dans un néant obscur. Puis tout bruit s’estompa et ils eurent la sensation de quitter leur corps. Pourtant, chacun garda conscience de la présence de l’autre. D’abord incrédules, puis affolés, ils puisèrent l’an dans l’autre la force d’apaiser leur frayeur. Ils ne savaient pas qu’ils avaient poussé un cri, qui avait provoqué la venue de Nelvéa et de Daniel dans l’enceinte mystérieuse. Mais ils perçurent bientôt deux nouvelles présences. Deux présences inhabituelles, presque gênantes. Daniel et Nelvéa les avaient rejoints dans l’espace immatériel où ils flottaient. Pour Palléas et Antinéa, habitués à la télépathie, le phénomène n’avait rien de nouveau. Mais ce n’était pas le cas de Nelvéa et Daniel, en proie à une panique sans nom. Ils ne voyaient plus rien, n’entendaient plus rien. Ils ne percevaient plus l’espace matériel, la disparition de leurs cinq sens les ayant coupés de leur corps. Il leur semblait vivre tout éveillé un rêve commun. Lorsque Palléas et Antinéa devinèrent leur présence, ils leur imposèrent l’idée de se calmer et d’attendre. Il allait certainement se passer quelque chose. Peu à peu, la panique s’estompa et les deux jeunes gens se détendirent. Une idée les taraudait néanmoins : et s’il ne se passait rien. S’ils restaient pour toujours dans cet état de non-vie, prisonnier de ce néant qui les environnait ? Pendant un long moment, il ne se passa rien. Après le choc intense du début, les quatre esprits, débarrassés du fardeau encombrant de leurs enveloppes charnelles, éprouvèrent un bien-être extraordinaire. Aucune sensation de chaleur ou de froid, aucune lumière, aucune odeur, aucun goût, toutes choses propres liées au domaine matériel. Ils étaient au-delà de la matière, dans l’univers sans dimension de l’esprit. Ils auraient dû avoir peur, mais celle-ci avait disparu. Chacun éprouvait la présence chaude et rassurante des trois autres. Ils percevaient, à vif, à nu, les sentiments d’affection qui les unissaient. Pour Daniel et Nelvéa, la nouveauté de ce phénomène était fantastique. Leurs esprits coulaient les uns vers les autres, comme les eaux de fleuves qui se mêlent. Ils avaient l’impression de ne s’être jamais parlé, de n’avoir jamais communiqué. Jamais ils n’avaient pu échanger autant d’idées, autant d’émotions et de sentiments en si peu de temps. Peu à peu, ils devinèrent qu’ils n’étaient pas seuls. D’autres présence les observaient, les examinaient, les étudiaient. C’était comme si une ouverture irréelle avait été ouverte dans leurs âmes. Un étranger s’était glissé jusqu’au plus profond de leur moi secret et le disséquait méthodiquement. Combien de temps dura cette inspection terrifiante ? Ils n’auraient su le dire. Cette sensation désagréable, irritante se prolongea sans qu’ils parvinssent à localiser ou à identifier l’esprit inconnu. Ami ou ennemi ? Soudain, une idée germa dans l’esprit de Nelvéa. Instantanément, les autres la connurent. — Et si nous étions morts ? Que signifie tout ceci ? Comment se fait-il que nou n’ayons plus aucun contact avec nos corps ? Une vague de sentiments naquit en chacun et déferla comme un raz de marée qui alla cueillir l’Autre, l’Esprit inconnu. Ils reçurent aussitôt la réponse : — Non, vous n’êtes pas morts. Rassurez-vous, vos corps sont toujours là. Mais nous avions besoin de vous isoler ainsi pour faire votre connaissance. A présent, nous allons redescendre au niveau de l’espace matériel. Vous allez réintégrer vos enveloppes charnelles. Mais auparavant, nous voulons vous remercier de ce que vous avez fait. L’étude de vos mémoires nous a appris que vous aviez sauvé la sphère au dernier moment, juste avant la supernova. Vous avez ainsi préservé la dernière trace de notre civilisation. Soyez-en remerciés. Une foule de questions jaillirent instantanément dans els esprits stupéfaits des astronautes, mais soudain, une lumière aveuglante les éblouit. Ils prirent conscience qu’ils venaient seulement de regagner leurs corps. Un flot de sensations familières, vue, odorat, ouïe, chaleur des vêtements, les envahit à nouveau. Ils regardèrent autour d’eux, comme éveillés d’un long sommeil. Ils se trouvaient toujours à l’intérieur du cercle. Myrianna et Stolfios avaient disparu et la porte s’était refermée. Une voix venue de nulle part s’éleva. — Palléas, Antinéa, Nelvéa, Daniel, soyez les bienvenus. Comme vous l’aviez pressenti, cet édifice est le message laissé par notre civilisation à l’intention de celles de la seconde génération biologique de la Galaxie. — Mais qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? — Approchez-vous de la sphère centrale, continua la voix qui semblait être celle d’un homme. C’est elle qui vous répond. — Comment ? — Nous allons matérialiser notre image devant vous. Il vous sera ainsi plus facile de nous parler. Deux formes floues et lumineuses surgirent alors du néant, se précisèrent, et un couple apparut aux yeux émerveillés des quatre compagnons. L’espace d’un instant, ils s’étaient demandé quel aspect étrange pouvaient revêtir ces êtres supérieurs venus du fond des temps. La réponse était sous leurs yeux. Ils avaient devant « eux un homme et une femme dont la beauté dépassait l’imagination. Ils étaient à l’image même de la divinité et de la perfection. Les Auréviens, sensibles à la beauté, en restèrent muets d’émerveillement. — Mais qui êtes-vous ? insista Palléas. Ce fut la femme qui répondit. — Nous sommes les représentants de la planète Oryahad, que vous appelez Carinoonga. La vie s’y est éteinte depuis plus de trois mille cinq cents millions d’années. — Comment se fait-il alors que vous parliez notre langue ? s’étonna Antinéa. — Parce que vous nous l’avez enseignée, répondit l’homme avec un sourire. Mon nom est Homphale. Et voici mon épouse, Solyane. Nous sommes le dernier couple d’Oryahad. Les autres habitants ont quitté la Galaxie il y a bien longtemps, lorsque notre planète a commencé à se refroidir. Le climat était devenu intolérable. Chaque siècle les glaciers polaires gagnaient du terrain. Des villes entières étaient anéanties, englouties par les glaces. Le niveau des océans baissait. Il devenait de plus en plus difficile de se nourrir. Regardez ! Il fit un geste. L’intérieur de la sphère disparut, laissant la place à un paysage d’une rare beauté. — Ceci était notre capitale : Ysmahar. Sous un ciel pur s’étendait une ville dont les demeures d’un luxe inouï s’étageaient sur les flancs de coteaux verdoyants. Une foule d’hommes, de femmes et d’enfants déambulaient nonchalamment dans de larges avenues ombragées par une végétation exubérante et polychrome. Des fleurs multicolores éclataient en mille endroits et faisaient chanter ce tableau où se fondaient le vert et le bleu. Chose curieuse, nulle part on n’apercevait de véhicules. La question se forma dans l’esprit d’Antinéa. Elle n’eut pas le temps de la poser que déjà Solyane y répondait. — Nous n’avions pas besoin de moyen de transport. Nous nous déplacions par téléportation. — Par téléportation ? La faculté de transporter des objets à distance par la seule volonté ? — Exactement. Cette faculté est inscrite dans l’évolution de l’homme. Il suffit d’avoir mémorisé l’endroit où l’on veut se rendre. D’ailleurs voyez ! L’image d’Ysmahar était toujours présente. Tout l’intérieur de la sphère avait disparu. Les quatre Auréviens et les images des deux Oryahadiens se trouvaient sur une place couverte d’une herbe fine et bleutée. Au milieu, des enfants se baignaient dans une fontaine de cristal aux couleurs irisées. Des gens bavardaient par petits groupes. Soudain, une femme se dématérialisa sous les yeux stupéfaits des astronautes. Au bord de la fontaine, une fillette et un petit garçon apparurent, surgissant du néant, et se tenant par la main. Personne ne prêta attention au phénomène. — Mais comment est-ce possible ? demanda Daniel. — Ce n’est qu’une question de contrôle total de l’esprit sur la matière. Les éléments les plus faciles à dominer sont ceux qui composent notre propre corps. Il est aisé de les décomposer pour les recomposer ailleurs. — C’est affolant ! — C’est très pratique. Vos descendants verront apparaître cette faculté eux aussi. IL faut que, peu à peu, vous enseigniez à votre esprit à prendre le pas sur la matière. Une nouvelle image, bien moins agréable, remplaça la place et la fontaine, qui provoqua des frissons dans l’échine des quatre compagnons. Un glacier immense, gris de moraines, haut comme une falaise, avançait vers l’oasis d’une ville que ses habitants avaient désertée. Sa progression était lente et inexorable. Les Auréviens comprirent que la ville était protégée par un bouclier, car le paysage extérieur à l’enceinte n’était plus qu’une toundra désolée où soufflait en permanence un vent démentiel. En revanche, à l’intérieur subsistait une végétation luxuriante, livrée à elle-même, comme un dernier défi à la mort glacée qui s’avançait. Mais bientôt, les défenses artificielles de l’oasis éclatèrent et, en quelques instants, un flot furieux de neige et de glace envahit les jardins, broya les délicates constructions de pierres fines. Un effroyable carnage minéral anéantit la ville et l’engloutit à jamais. Une profonde tristesse naquit dans le cœur des Auréviens, reflet de celle éprouvées par les Oryahadiens. — Voilà ce qu’était devenue notre belle planète au cours des derniers millénaires, reprit Homphale. Nous ne pouvions plus vivre que sur la bande équatoriale. Mais son climat se refroidissait lui aussi, et nos villes étaient devenues trop peuplées. Notre population s’était stabilisées depuis longtemps autour de deux milliards d’habitants. C’était parfait pour une planète entière. C’était trop pour la surface qui nous restait, et qui était condamnée à disparaître. Il nous était impossible de rester sur Oryahad. Nous avons recherché une autre planète pour nous accueillir. Mais, à cette époque, la Galaxie était encore très jeune et la plupart des planètes n’étaient pas encore complètement formées. Aurévia et la Terre n’étaient que des déserts soumis à des bombardements de météorites incessants. Nous avons sillonné le cosmos pendant des milliers d’années, dans un rayon de plus de mille années-lumière autour d’Oryahad. Le froid gagnait toujours du terrain. Nous parvenions à le contenir articifiellement, mais notre combat était irrémédiablement voué à l’échec. Et chaque expédition revenait bredouille. Oryahad constituait une exception. Toutes les étoiles étaient encore trop jeunes. Les planètes se présentaient sous la forme de brasiers gigantesques. La Vie y apparaîtrait sans doute un jour, mais le moment n’était pas encore venu. Finalement, nous avons renoncé à rechercher une planète dans cette galaxie. Décision fut prise de construire des vaisseaux capables de traverser les espaces incommensurables qui séparent les galaxies. Notre destination fut cet amas que les Terriens appellent Andromède. Sa lumière elle-même met plus de deux cents mille ans pour nous parvenir. C’est vers elle que se sont envolés les vaisseaux que notre civilisation a construits. Nous y avons consacrés toutes les forces de nos peuples. Leur construction s’est étalée sur plus de deux millénaires. Homphale fit apparaître une nouvelle image. Devant les yeux des quatre compagnons éberlués s’étendait un océan de vaisseaux spatiaux aux formes étranges, de taille colossale. — Chacun d’eux pouvait abriter cent mille personnes, précisa Solyane. Ils emportaient aussi les germes de tous les animaux d’Oryahad et toutes nos connaissances. Un beau jour, cette flotte fabuleuse quitta Oryahad et partit vers son destin. Alors apparut une vision d’apocalypse. Le ciel de la planète était noir. Une masse fantastique masquait le soleil. Dans un ordre parfait, la flotte d’astronefs extragalactiques prenait son essor. Elle emportait dans ses flancs la population entière de la planète à la découverte d’une autre galaxie. — Que sont-ils devenus ? demanda timidement Nelvéa qui se doutait de la réponse. — Nous n’en savons rien. Ils sont partis voici trois milliards et de mi d’années. Leur voyage devait durer cinquante mille années, dans le froid absolu. Qu’ont-ils découvert là-bas ? Sont-ils seulement arrivés ? Il est impossible de répondre. Nous ignorons tout de l’espace qui sépare les galaxies. Un long silence succéda aux dernières paroles d’Homphale. La flotte titanesque effectua une révolution autour d’Oryahad. De partout, de nouvelles unités venaient se joindre à la masse colossale. Chacun de ces insectes aurait contenu quatre Sylvériane. Puis soudain, sur un signe mystérieux, la flotte quitta son orbite et se lança vers l’univers infini, en direction d’Andromède. Malgré la vitesse extraordinaire des astronefs, elle fut longue à disparaître. Dans le crépuscule naissant, elle ne fut bientôt plus qu’une étoile mouvante que le cosmos finit par avaler. Palléas se tourna vers Solyane et Homphale. — Mais vous-mêmes, pourquoi n’êtes-vous pas partis ? — Nous avons été désignés pour servir de témoins. — De témoins ? — Avant de quitter cette galaxie, notre civilisation a semé la vie sur un grand nombre de planètes qui, de par leurs structures et leurs caractéristiques, étaient appelées à la connaître dans l’avenir. C’est ainsi que la Terre et Aurévia ont été ensemencées à la même période. Comme ces deux planètes sont très semblables, elles ont connu des développements similaires. Cette similitude est d’ailleurs allée très loin, puisque Aurévia n’a pris que vingt mille ans d’avance sur la Terre. Il est probable qu’elles se sont disputé la première place tout au long de leur histoire. Deux cents siècles, c’est très peu en regard des trois milliards six cents millions d’années qui ont été nécessaires pour les amener à leur degré d’évolution actuel. — Mais comment savez-vous tout cela, depuis votre sphère enfouie sous la glace ? s’étonna Daniel. — Nous ne le savions pas, rectifia Solyane. C’est vous qui venez de nous l’apprendre. — Nous n’avons pourtant rien dit. — Vos esprits sont pour nous des livres d’information extraordinaires. Par vous, grâce à la somme de connaissances que vous représentez tous les quatre, nous avons appris ce qu’il était advenu de notre œuvre de vie. — Ainsi, vous savez à présent tout sur nous, s’inquiéta Palléas. — C’est ainsi que nous pouvons parler dans votre langue. — Que s’est-il passé pour vous ? — Lorsque la flotte extragalactique a quitté Oryahad, Homphale et moi avons gagné la montagne artificielle de Khronone, celle-là même où vous nous avez trouvés. Là avait été édifiée cette sphère de métal invulnérable. En son sein avait été installé le Complexe Temporel. Mais pour mieux vous faire comprendre son rôle, nous allons procéder différemment. Le couple disparut. L’instant d’raprès, les quatre compagnons sentirent de nouveau leurs esprits quitter leurs corps. Alors se déroula un autre phénomène, encore plus ahurissant que le premier. Manipulés par les esprits supérieurs de Solyane et d’Homphale, ils se trouvèrent soudain transplantés dans leurs corps et leurs personnalités. Antinéa et Nelvéa étaient devenues Solyane, Palléas et Daniel étaient devenus Homphale. Ils connurent leurs idées, leurs émotions. Iols comprirent à cet instant qu’il ne pouvait pas y avoir de voyage plus extraordinaire que celui d’entrer « dans » la peau d’un autre. Homphale et Solyane marchaient, la main dans la main. Le sol de Khronone était couvert de glace. Depuis le départ de la flotte extragalactique, toutes les défenses artificielles avaient été abandonnées et le Glacier rattrapait le temps perdu, dévorant avec avidité les territoires verdoyants qu’il n’avait pas encore conquis. Seule émergeait encore cette île de basalte artificielle, celle que les Auréviens avaient redécouverte trois milliards et demi d’années plus tard, et qu’ils avaient baptisée tout simplement l’Ile. Homphale et Solyane étaient seuls. Pour l’éternité. Plus jamais ils ne reverraient l’un de leurs semblables. Qu’importe. Ils avaient choisi. Ils avaient accepté d’être les témoins de l’œuvre du peuple d’Oryahad. Si les calculs s’avéraient, les germes de vie disséminés sur des milliers de planètes lèveraient. Cela demanderait des milliards d’années. Deux, peut-être trois. Selon la première loi phylogénétique, la Vie aboutirait à l’Homme au bout de cette période. Cet homme de la seconde génération galactique se lancerait lui aussi à l’assaut des étoiles. C’était dans la nature humaine de chercher à comprendre. La curiosité le pousserait inéluctablement à explorer l’Univers. Il découvrirait Oryahad et le Complexe Temporel. Si le Glacier ne le recouvrait pas entièrement… Homphale et Solyane se téléportèrent devant la sphère. Sa masse noire et inquiétante luisait sous les rayons obliques du soleil appelé Shan, que les Auréviens rebaptiseraient Luviakor. La jeune femme apposa sa main sur la « porte », celle qu’avait découverte Nelvéa. Elle s’ouvrit sans bruit. Ils entrèrent. Ils savaient qu’ils allaient mourir. Plus exactement, leurs corps allaient disparaître. Puis leurs esprits allaient s’endormir dans le silence de l’éternité. La totalité des connaissances d’Oryahad avaient été emmagasinées dans les six globes d’or périphériques et leurs satellites. Leurs âmes allaient se dissoudre intégralement dans la matière de la sphère centrale, mêlées l’une à l’autre. Ils n’ignoraient pas que seule la chaleur d’une vie humaine pourrait de nouveau ouvrir la porte et déclencher le processus complexe qui redonnerait vie à la sphère et à leurs âmes. Da,s le cas contraire, ils disparaîtraient dans l’enfer de la supernova qui se produirait d’ici à trois ou quatre milliards d’années. C’était un pari sur l’impossible, un coup de dé à l’échelle de l’éternité. Homphale et Solyane franchirent le cercle de pointes de cristaux. Ils observèrent un long moment le Complexe Temporel, qui serait leur demeure pour une durée au-delà de l’imagination. Puis ils se tournèrent l’un vers l’autre. Solyane fit glisser ses vêtements, imitée par Homphale. Leurs corps se touchèrent, se joignirent, s’unirent, se confondirent pour une ultime étreinte. Ils s’aimèrent longtemps, jusqu’à la douleur, jusqu’à l’épuisement, presque avec désespoir. Lorsque leurs sens furent enfin calmés, ils se déchirèrent l’un de l’autre. Mais leurs âmes restèrent intimement mêlées l’une à l’autre. Ils marchèrent alors jusqu’à la sphère centrale. Ils étaient parfaitement calmes et détendus. Ils avaient choisi. Ils se présentèrent devant le Transformateur, une sorte d’hyperboloïde double, hérissé de gemmes de toutes couleurs, qui allait les désintégrer. Ils se regardèrent, se sourirent une dernière fois. Puis Solyane enclencha l’appareil. Ce fut son dernier geste. Combien de temps dura la transformation ? Ils ne pouvaient le dire. Pour eux, le temps n’existait déjà plus. Leurs esprits furent ôtés de leur enveloppe charnelle et gravés dans la sphère d’or. Puis le Transformateur emporta le souvenir précis de leurs corps et l’enfouit dans les replis de la Mémoire. Enfin, les écorces désormais inutiles furent rendues à la Nature sous forme d’énergie pure. Un long silence plana. Les Auréviens avaient réintégré leurs corps respectifs. Devant eux, les reflets d’Homphale et de Solyane étaient réapparus. — C’est ainsi que ta main nous a tiré de notre sommeil, Nelvéa. Nous te devons la vie. — Nous l’avons fait pour satisfaire notre curiosité, répondit-elle. Nous ne nous doutions pas de ce que nous allions trouver. — Mais c’était bien ce que nous avions prévu. Quiconque franchissait le cercle de défense tombait aussitôt en notre pouvoir. Il nous a permis de prendre contact avec vous. Un nouveau silence s’installa, puis Palléas réagit et déclara : — Soyez les bienvenus chez vos descendants. ^Nous vous avons peut-être sauvés en emportant le Complexe Temporel, mais tous ici nous vous devons la vie. — Oui et non, répondit Solyane. La vie serait apparue de toute façon sur nombre de planètes de la Galaxie. Elle est l’évolution normale de la matière, du minéral vers le biologique. Nous n’avons fait qu’anticiper ce phénomène. Palléas tendit la main, mais ni Homphale ni Solyane ne bougèrent. — Attention, ce n’est qu’une image que vous avez devant vous. Il nous faudra un peu de temps pour reconstituer nos propres corps. Daniel renonça à demander des explications sur la manière dont ils allaient s’y prendre. Mais la question, formulée dans son esprit, fut clairement perçue par les Oryahadiens. — La structure fine de nos corps a été mémorisée dans la sphère, daniel. C4est à partir de ces informations que nous allons reconstituer nos enveloppes charnelles. 5 Myrianna et Stolfios avaient prévenu les Auréviens de la disparition de leurs chefs. Ils firent placer deux hommes en permanence devant la porte de la sphère, au cas où celle-ci se rouvrirait. Par l’ouverture pratiquée initialement avec le canon laser, la lueur blanche n’avait pas disparu. Il était impossible de distinguer quoi que ce fût. Cependant, diverses analyses avaient été faites. Ils avaient eu la surprise de constater que la température de ce qu’ils prenaient pour un brasier ne dépassait pas les trente degrés. Ils n’avaient pas non plus décelé la moindre trace de radioactivité. L’origine de ce phénomène restait totalement inexplicable. Mais ces divers relevés avaient un peu rassuré Myrianna. Elle en expliqua les raisons. — S’ils avaient déclenché un système défensif, celui-ci se serait arrêté de lui-même après les avoir détruits. La lueur blanche persista encore pendant trois jours. Enfin, la porte s’ouvrit de nouveau. L’homme de garde alerta aussitôt Myrianna, qui accourut en compagnie d’une petit groupe. La lueur aveuglante avait disparu. Une lumière d’or surgie de nulle part inondait l’intérieur de la sphère. Quatre silhouettes se découpaient en ombres ambrées. Myrianna, impressionnée, n’osa s’approcher. Puis Palléas, Nelvéa, Antinéa et Daniel avancèrent, d’un pas d’automate. Une fatigue intense se lisait dans leurs yeux. Ils regardèrent autour d’eux, comme étonnés de retrouver le décor pourtant familier du Sylvériane. Palléas réagit le premier et rassura les arrivants. — Tout va bien, les enfants. Nous sommes bien vivants. Myrianna se précipita vers eux et les embrassa avec affection. Puis els autres suivirent, riant et pleurant à la fois. — Que s’est-il passé ? demanda Stolfios. Nous vous croyions morts. Cela fait presque quatre jours que vous êtes là-dedans. — Quatre jours ? Mais c’est impossible ? Nous avons eu l’impression que… Mais il dut s’avouer qu’il avait perdu la notion du temps. Bientôt, une foule animée envahit le hangar ? Tout le monde voulait leur parler, les toucher, savoir ce qui s’était passé. Palléas leva les bras pour obtenir le calme. — Que tout le monde se rende dans la salle commune. Nous allons tout vous dire. Un peu plus tard, toute la colonie était au courant de ce qui leur était arrivé. Tout le monde apprit aussi que les Oryahadiens allaient bientôt apparaître, après un sommeil qui aurait duré plus de trois milliards cinq cents millions d’années. Le passage dans le Complexe temporel eut une conséquence inattendue pour Nelvéa et Daniel. Ils parvenaient à présent à communiquer par télépathie. Le traitement de choc qu’ils avaient subi au moment où ils avaient franchi le cercle y était certainement pour quelque chose. De même, ils étaient capables de correspondre avec Palléas, Antinéa et Eylia. La sphère avait été sortie du Sylvériane et exposée au soleil afin de capter son énergie. La porte s’était refermée. Par l’autre ouverture, une lueur verte noyait la vue. Le lent processus de reconstitution des corps avait commencé. Il dura quarante-sept jours. Le quarante-huitième, la porte de la sphère s’ouvrit. Les Auréviens retinrent leur souffle. Deux silhouettes se dessinèrent dans l’embrasement d’or de l’ouverture, titubantes, étonnées de se retrouver en pleine lumière. Ils étaient nus, comme au jour de leur désintégration. Les astronautes constatèrent alors la perfection de leurs corps. Il ne pouvait exister de stature plus puissante, mieux proportionnée que celle d’Homphale. Aucune femme ne pouvait rivaliser avec la beauté de Solyane. Les Auréviens sentirent un profond respect les envahir. Ils devinaient qu’ils se trouvaient en face de leurs ascendants, au-delà de l’espèce elle-même. C’est vers cette perfection extraordinaire que se dirigeait la race humaine d’Aurévia. Et celle de la Terre… si elle parvenait à s’extraire de l’animalité et de la violence qui la caractérisaient. Tous firent cercle autour des Oryahadiens. Ceux-ci sourirent. — Merci de ce que vous avez fait. Quelle joie de revoir la lumière, de respirer le parfum des fleurs, de pouvoir toucher, sentir, vivre autrement que par la pensée. Peu à peu, leurs gestes se faisaient moins gauches, plus précis. Palléas tendit la main à Homphale. Cette fois, il ne la refusa pas et la serra avec chaleur. Ainsi que Palléas l’avait craint, l’étude du système d’Algoraad fut un peu délaissé. Les vaisseaux d’exploration revinrent à Moréa. Chacun voulait voir les deux revenants. Palléas ne se sentit pas le droit de freiner la curiosité de la petite communauté. Elle était légitime. Cependant, Palléas et Antinéa étaient satisfaits. Leur odyssée spatiale était couronnée de succès, au-delà de ce qu’ils auraient osé espérer. La somme de connaissances fabuleuses détenues par Homphale et Solyane allait permettre à la civilisation aurévienne de faire un bond fantastique. Une seule ombre au tableau : le retard pris par le Sylvériane. Les conséquences en seraient cruelles, mais ils n’y pouvaient plus rien. Les deux Oryahadiens s’étaient déconnectés de la mémoire du Complexe Temporel. Désireux de se retrouver seuls dans la nature, ils parcouraient la planète en tous sens, se transportant dans des endroits impossibles, relevés dans les esprits des explorateurs auréviens. Parfois, ils surgissaient du néant au milieu du poste de commandement pour bavarder avec l’un ou avec l’autre. Ces apparitions soudaines avaient un peu semé la perturbation au début, puis on s’y était habitué. Tous deux avaient un caractère heureux de vivre, et très joueur. Ils s’amusaient à apprivoiser toutes sortes d’animaux, surtout parmi les plus dangereux. Ainsi Solyane captura-t-elle un tyrannosaure qu’ils ramenèrent au campement, uniquement tenu en laisse par l’esprit de la jeune femme. Ils lui apprirent à danser et à saluer. Assurément, ils étaient heureux d’avoir retrouvé la vie, et se dépensaient sans compter. Ils impressionnaient tout le monde parce qu’il était impossible de leur parler sans qu’ils étudiassent l’esprit de leur interlocuteur. Ils ne pouvaient d’ailleurs agir autrement. Chez eux, c’était une fonction aussi naturelle que de respirer. Mais on ne pouvait leur en tenir rigueur. Ils communiquaient à tous, par l’esprit et le cœur, leur joie de vivre. Les Auréviens leur vouaient une grande admiration et recherchaient leur compagnie. Cette admiration inquiétait un peu Palléas. Il savait les méfaits que peu engendrer le culte de la personnalité. Homphale, qui avait aussitôt ressenti son embarras, vint le trouver. Pour une fois, Solyane n’était pas avec lui. — Je comprends ton inquiétude, dit-il. Mais ne te fais aucun souci. Cette admiration est parfaitement normale. Nous disposons de facultés supérieures aux vôtres. C’est ainsi, nous n’y pouvons rien. Mais la civilisation aurévienne est empreinte de sagesse. Vous ignorez le désir de puissance et de domination. Nous autres Oryahadiens, nous en avons perdu jusqu’à la notion. Sois rassuré, nous n’utiliserons pas nos facultés exceptionnelles contre Aurévia. Elle deviendra notre planète d’adoption. A notre arrivée, nous rencontrerons vos dirigeants et nous remettrons entre les mains de vos savants le contenu de la Mémoire. Il leur faudra des siècles de travail pour en percer tous les secrets. Quant à nous, je suppose que nous devrons nous montrer. Mais ensuite, nous entreprendrons notre mission : étudier les résultats de notre œuvre de vie sur les milliers de planètes que nous avons ensemencées il y a trois milliards et demi d’années. Notre vie n’y suffira pas. Nos enfants prendront le relais. Une tâche exaltante nous attend, à laquelle les Auréviens seront associés. Il fallut près de neuf mois à Rogann et son équipe pour remettre le cerveau spatiotemporel en état. Un jour enfin, il vint annoncer la fin des opérations à Palléas. Le Sylvériane pouvait repartir. — Nous sommes à cent sept années lumière d’Aurévia. Si tout va bien, il nous faudra vingt-huit ans pour l’atteindre. — Et notre voyage aura duré plus d’un demi-siècle, remarqua tristement Palléas. Pendant ce temps, nous n’aurons vieilli que d’une année. Ils n’avaient envoyé aucun message vers la planète-mère. Il serait arrivé après eux. Deux jours plus tard, le Sylvériane effectua un essai concluant dans le cosmos. Une semaine après, il quittait définitivement Moréa. Il ramenait dans ses flancs un grand nombre d’animaux capturés et surtout deux êtres supérieurs qui avaient vu le jour trois milliards et demi d’années sur une planète désormais disparue. 6 Daniel s’éveilla de son long sommeil de glace. Une main se posa sur lui. Nelvéa était déjà levée. Son visage était grave. Il devina ce qu’elle ressentait. Il l’attira contre lui et l’embrassa. Ses parents devaient les croire morts depuis un demi siècle, disparus dans le brasier de la supernova. D’ailleurs, on avait dû l’observer sur Aurévia. Ses parents devaient encore être vivants, mais ils étaient devenus des vieillards. Nelvéa ne voulait pas penser qu’ils aient pu avoir un accident. Ses frères et sœurs, qu’elle avait quitté enfants, étaient devenus des adultes d’âge mûr. Elle allait se retrouver grand-tante, à seulement vingt-trois ans. Bien sûr, elle avait vu le jour quatre-vingt six années auparavant, mais elle n’avait pas vieilli pendant cinquante-trois ans. Daniel ne dit rien. Personne n’y pouvait quoi que ce soit. Les occupants du Sylvériane et leurs proches allaient éprouver un grand choc. — Viens, dit-il doucement. Les autres doivent nous attendre. Ils gagnèrent la passerelle, où se trouvaient déjà Palléas, Antinéa, ainsi que Myrianna et Stolfios. Les deux Oryahadiens apparurent quelques secondes plus tard. Cette fois, il n’y avait pas eu d’interférences. Le système d’Alpha se précisa sur l’écran intégral, accompagné de son cortège habituel de planètes. Le Sylvériane se dirigea vers la quatrième. Les trois petites bulles d’or de ses satellites brillaient autour d’elle. Aurévia s’enfla lentement, immuable, s’offrant dans toute sa splendeur aux regards des astronautes. Nelvéa sentit à peine les larmes brûlantes qui coulaient sur ses joues. Sans véritablement savoir pourquoi, Palléas retardait l’échéance du premier contact avec la planète-mère. Il attendit si bien que le réseau protecteur d’Aurévia détecta le Sylvériane et le reconnut avant qu’il se soit signalé. Soudain, une voix se fit entendre et une silhouette apparut sur la console de l’holophone. Celle de l’opérateur d’Irannia. — Ici contrôle spatial irannien. Signalez-vous ! — Ici explorateur galactique Sylvériane ! Commandant Palléas et Antinéa Baéris de Fraïa. Nous sommes partis il y a cinquante et un an et deux mois de la base spatiale d’Irannia. La voix de l’opérateur se mit à rire. — C’est bien ça, je ne m’étais pas trompé. C’est bien le Sylvériane. Qu’est-ce qui se passe, Palléas ? Tu as oublié de fermer le gaz ? Ou bien vous avez des problèmes avec votre joujou intergalactique que vous êtes déjà de retour ? — Comment ça, déjà ? — Ca fait à peinje dix mois que vous êtes partis. Vous ne deviez arriver sur Luviakor que dans dix-sept. Abasourdi par la réponse étrange de l’opérateur, Palléas le regarda avec attention. — Mais c’est Shoell Toor ! balbutia-t-il. — Oui, c’est bien lui, confirma Antinéa. Il n’a pas changé. — Bien sûr que je n’ai pas changé, s’étonna l’intéressé. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi revenez-vous si vite ? — Si vite ? s’étrangla Antinéa. — Je ne comprends plus rien, dit Palléas. Quelques heures plus tard, le Sylvériane se posait en douceur sur l’astrodrome d’Irannia. Une délégation de l’OAEG attendait Palléas et Antinéa, dirigée par Kelwynn Mishkaar. — Eh bien, que vous est-il arrivé ? demanda le vieil homme. — Je l’ignore, répondit Palléas. Mais je dois te dire que ta vue me fait extrêmement plaisir, Kelwynn. Notre voyage a duré plus d’un demi siècle. — Qu’est-ce que tu racontes ? Il se tut. Il venait de voir apparaître Homphale et Solyane. — Qui sont ces gens ? Un peu plus tard, Palléas et ses compagnons étaient réunis dans la grande salle de l’astroport d’Irannia avec les hauts responsables du Conseil. Il résuma leur odyssée. Kelwynn conclut : — En somme, votre voyage, qui vous paraît avoir duré plus de cinquante et un ans, n’a en fait duré que dix mois. — Non, rectifia Palléas. Nos séjours sur Carinoonga et Moréa ont duré plus de dix mois à eux deux. Tout laisse penser au contraire que nous avons fait un saut dans le passé. Et qu’actuellement… nous sommes en route pour Luviakor ! — Mais c’est invraisemblable. Palléas ajouta : — Si nous avions fait un saut un peu plus important, nous serions revenus avant même d’être partis. Nous aurions pu nous rencontrer nous-mêmes. — C’est ahurissant ! — Pas tant que cela ! dit une voix dans la salle. Un homme s’avança. Rogann. — Ce phénomène ne nous étonne qu’à moitié, mon équipe et moi-même. Nous avons passé neuf mois sur Moréa à remettre le cerveau du Sylvériane en état. Vous savez tous que cet appareil est pratiquement invulnérable et indéréglable. En quinze mille ans de navigation spatiale nous n’avons jamais rencontré le moindre problème. Lorsque nous avons examiné celui du Sylvériane, j’ai fait remarquer à Palléas le caractère inconnu de l’énergie qui avait modifié les données. Au cours de notre travail, nous avons réussi à déterminer la durée de notre voyage depuis Carinoonga, alias Oryahad jusqu’à Moréa. Il a duré vingt et un ans. En revanche, nous avions perdu les coordonnées concernant les repères d’origine. Nous ne savions plus « quand » nous étions partis. A notre départ de Moréa, nous avons à nouveau réglé les repères d’origine et cette fois, tout s’est déroulé normalement. — Quelle est ta conclusion ? — Nous avons été soumis à un flux d’énergie temporelle à notre départ de Luviakor. Nous ignorons tout de sa nature, mais cette énergie a dû être provoquée par la supernova. La sphère tachyonique qui nous projetés dans l’hyperespace a dû nous éviter d’être rejetés trop loin dans le passé. Mais sans elle, nous aurions pu être envoyés… à l’origine des temps ! Un silence abasourdi succéda aux paroles du mécanicien. Puis Homphale prit la parole. — Notre civilisation connaissait l’existence de l’énergie temporelle. Nous n’avons jamais réussi à la recréer en laboratoire. Cependant, Nous savons que les trous noirs sont des portes vers l’origine des temps, ou tout au moins un passé très lointain. Ils apparaissent lorsqu’une étoile explose en supernova, puis se contracte ensuite sur elle-même pour ne plus laisser apparaître qu’un champ gravifique d’une densité quasi infinie, qui absorbe tout, jusqu’à la lumière. C’est d’ailleurs pour cela qu’on les appelle ainsi. En fait, l’étoile contractée « quitte » l’univers actuel pour rejoindre l’origine des temps et le Big Bang. Un nouvel univers entreprend alors un nouveau cycle du temps. Or apparemment, cette explosion est permanente. Sur l’échelle fictive du temps se suivent une infinité d’univers semblables. Ainsi le Sylvériane aurait dû disparaître dans la supernova qui l’aurait entraîné à sa suite jusqu’à l’Origine, à travers la déchirure temporelle qu’elle avait provoquée dans notre espace. Seule la fuite dans l’hyperespace nous a sauvés. Cependant, nous n’avons pu éviter un saut dans le passé. Mais il ne représente qu’une fraction de seconde par rapport à la durée de notre univers. — Dans ces conditions, il serait donc possible de voyager dans le temps, remarqua Kelwynn. — Peut-être. Mais nous n’avons jamais trouvé le moyen de traverser le continuum espace-temps. Homphale se tut. Solyane prit la parole. — En réalité, notre civilisation, malgré son avancée technologique, avait conscience qu’elle avait encore beaucoup à apprendre. Nous n’étions qu’une étape. La destinée humaine est fantastique. Et aujourd’hui la galaxie d’Andromède doit être peuplée d’êtres encore supérieurs à nous, et encore en mutation. Nous pensons que, très loin dans l’avenir, l’être humain pourra s’affranchir complètement de la matière et devenir un pur esprit. EPILOGUE Quelques jours plus tard, Daniel et Nelvéa avaient regagné leiur petite villa au bord de l’océan irannien. Ils avaient récupéré Kim, que Daniel avait cru ne jamais revoir. L’épagneul lui fit une fête folle. Le soir tombait doucement. C’était le début du printemps. Des feuilles tendres couvraient les arbres. Des parfums doux flottaient dans l’air tiède. La journée avait été très belle. Au loin, l’étoile Alpha sombrait dans l’océan, derrière un voile de nuages rougeâtres lisérés d’or. Deux des trois lunes, la rouge et la bleue, prenaient leur essor dans le ciel de velours. Deux mishkaas passèrent en trombe au bas du petit sentier qui descendait vers la mer. Daniel et Nelvéa étaient allongés sur le gazon de la terrasse. C’était leur première journée de repos depuis leur retour des étoiles. Palléas et Antinéa avaient offert l’hospitalité à Solyane et Homphale. Lorsqu’ils seraient complètement remis de leur voyage, tous quatre entreprendraient un voyage autour du monde, car la nouvelle de la présence des Oryahadiens avait fait sensation. On voulait els rencontrer, leur parler. Palléas et Antinéa leur serviraient de guides. Daniel et Nelvéa les accompagneraient peut-être. Mais pour l’instant, ils n’avaient qu’une idée en tête : se reposer ! Daniel déclara : — Ce retour dans le passé est un énorme avantage. Nous devions partir pour trois années. Notre voyage a duré plus d’un demi-siècle, pourtant,nous sommes revenus au bout de dix mois. Nous profiterons donc de nos proches pendant deux ans de plus. Nelvéa se tourna vers lui et lui posa la main sur la poitrine. — Ce ne sera pas le seul avantage que nous tirerons de ce voyage, dit-elle. — Ah ? Et quel est l’autre ? — Eh bien, tu vas être papa ! J’attends un enfant… FIN |