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Le Chemin
des étoiles (extrait) Note de l’auteur : Avant d’écrire Phénix, j’ai écrit d’autres romans, parfaitement impubliables, mais qui m’ont apporté de grands moments de plaisir. Parmi eux s’en trouve un, le Chemin des étoiles, dans lequel apparaît, vers la fin, un personnage féminin prénommé Solyane. Elle sera la première à porter ce prénom. Il s’agit d’un personnage secondaire, mais dont la personnalité rayonne tellement que, lorsque j’ai recherché le prénom de l’héroïne de Phénix, il s’est immédiatement imposé à moi. Ainsi que je l’ai promis à mes lecteurs, voici Les deux dernières parties de ce roman. Vous verrez très vite qu’il se dégage de ces lignes un romantisme effréné, basé sur une idéalisation de l’amour et du couple. Cela se comprend, j’avais vingt ans et des brouettes, et j’étais jeune marié. La vie m’a enseigné depuis bien d’autres choses. … Résumé de ce qui s’est passé avant Le thème est très simple et justifie d’ailleurs que ce roman n’offre aucun intérêt pour un éditeur. Le lecteur s’apercevra aussi qu’il a subi de belles influences de la part de René Barjavel. Mais, encore une fois, j’avais vingt ans lorsque je l’ai écrit… Daniel Larcher, sur Terre, a rencontré une jeune fille dont il est tombé amoureux. Tout aurait pu se dérouler normalement si la demoiselle n’avait présenté très vite des comportements pour le moins étranges. En fait, il découvrira qu’il s’agit d’une extra-terrestre en visite, avec son frère et sa belle-sœur. Après avoir compris, Daniel ne sait plus que faire. Mais comme il est amoureux, il décide de quitter la Terre pour suivre sa belle, laquelle porte le prénom de Nelvéa (prénom que je reprendrai pour l’héroïne de la Malédiction de la Licorne). Quant à son frère, il s’appelle… Palléas. Celui de la trilogie de Phénix, fils de Dorian et Solyane, est aussi son frère. Sa belle-sœur, en revanche, s’appelle Antinéa, prénom emprunté à l’Atlantide de Pierre Benoît. Bien évidemment, je n’ai jamais utilisé ce prénom dans mes romans publiés. En compagnie de Nelvéa et de sa famille, il visite d’abord le système solaire, puis s’embarque pour Aurévia, planète d’origine de ces extra-terrestres plus humains que nature. (à noter : Aurévia est le nom que j’ai repris pour la planète de la Porte de Bronze). Accueilli avec chaleur, Daniel découvre un monde tel que la Terre pourrait être si les hommes y mettaient un peu de bonne volonté. Il apprend la langue, s’instruit, et comme il est plutôt du genre surdoué, il obtient un diplôme lui permettant de repartir pour les étoiles en compagnie de ses amis. Une grosse étoile fait des siennes et les Auréviens veulent savoir quel danger elle pourrait représenter. Daniel s’apprête à embarquer… Pour la bonne compréhension de l’histoire, les mesures seront données
en système métrique. Bien évidemment, le système de mesure aurévien est
différent. Pour une meilleure lecture, n'hésitez pas à télécharger le texte et à l'imprimer.
PREMIERE
PARTIE 1 Quelques jours plus tard, Daniel et Nelvéa se rendirent sur l’astroport d’Irannia, convoqués par Palléas et Antinéa. Guidés par une hôtesse, ils retrouvèrent dans une salle de l’immense complexe l’équipe constituée par leur frère et beau-frère. Palléas les accueillit avec effusion. — Daniel Je suis heureux de te voir. Prenez place parmi nous. Ta réussite m’a réjoui le cœur. Tu sauras tenir ton rang dans notre petite colonie. — Merci, Palléas. J’essaierai de me montrer digne de vous tous. Antinéa les embrassa affectueusement. Puis elle retourna accueillir les derniers arrivants. En tout, près de trois cents personnes se trouvèrent réunies dans la grande salle ovale. Lorsque tous furent installés, le géant blond prit la parole. — Mes amis, nous sommes heureux, Antinéa et moi, de vous voir enfin rassemblés. Nous connaissons chacun d’entre vous, mais vous ne vous connaissez pas encore bien els uns les autres. Cela viendra et, dans ce but, je vous demanderais de vous présenter ici à la tribune. Mais auparavant, nous voudrions vous rappeler notre mission, son origine, son accomplissement et ses conséquences possibles. Il laissa planer un court silence, le temps de capter les dernières attentions. — Notre but est de nous rendre dans le système de Luviakor. Celui-ci touche à ses dernières années de vie. Les estimations en provenance de Matahuenko ne lui accordent pas plus de cinq années avant d’exploser en supernova. Hors, Luviakor n’est distante d’Aurévia que de vingt-sept années-lumière. Il importe donc de savoir si ce phénomène ne comporte pas de conséquence possible pour notre planète. Il faut aller sur place pour s’en assurer. De plus, une telle étude rapprochée d’une future supernova est une occasion unique, qui ne se reproduira pas avant des millions d’années. Les flux tachyoniques ultra-denses qui règnent entre les deux planètes vont nous permettre de rallier Luviakor en dix-sept mois seulement. « Nous aurons l’insigne honneur de déposer sur les planètes gelées du système luviakoréen un réseau d’appareils enregistreurs de toutes natures qui autoriseront une étude rapprochée de la supernova. Cette étude unique pourrait nous apporter bon nombre d’informations susceptibles de jeter la lumière sur des points que nous ne sommes pas encore parvenus à élucider. Cependant, je tiens à vous avertir une dernière fois : vous savez tous les risques que nous prenons en nous rendant dans ce système moribond. Si la supernova se produit plus tôt que prévu, ce qui reste très possible, nous serons désintégrés par l’énergie formidable qu’elle dégagera, et cela sans que nous puissions rien faire. Aussi dois-je vous poser la question une ultime fois : êtes-vous tous décidés à nous accompagner là-bas, en dépit des risques ? Comme il s’y attendait, aucun bras ne fut levé. Il poursuivit : — Nous vous remercions. A présent, vous savez tous quelles sont vos attributions. Comme je l’ai dit, je vais vous laisser vous présenter l’un après l’autre. Il laissa alors la place au premier technicien. Puis ce fut un défilé de trois cents personnes, qui déclinèrent leur nom et leur spécialité. Ainsi se présentèrent des physiciens, des géologues, des médecins, des astronomes comme Daniel et Nelvéa, des biologistes, des historiens, des linguistes, des botanistes, des électroniciens et d’autres encore. L’équipage, ainsi que l’avait voulu Palléas, ne comportait que des couples, même si l’homme et la femme n’avaient pas la même spécialité. La moyenne d’âge se situait autour de trente ans. La plus jeune était Eylia, une Irannienne de dix-huit ans, belle comme l’aurore, et unie depuis peu à un Atlante. Tous deux étaient mathématiciens et la jeune femme possédait comme Palléas la faculté de communiquer par télépathie. Daniel reconnut Stolfios et Myrianna, le couple qui les avait hébergé durant leur séjour sur le continent Arios. Chacun avait conscience de s’embarquer pour une aventure périlleuse, mais extraordinaire. Ils ne se doutaient pas encore à quel point cette aventure allait être exceptionnelle, et même unique. La présentation dura plusieurs heures. Puis un dîner fut servi dans les
jardins suspendus de l’astroport. Vers la fin de l’après-midi, Palléas amena la
petite colonie sur l’astrodrome, là où dormait le vaisseau spatial, dont il
avait conçu les plans et qu’avait fait construire l’OAEG (Note : sigle
tout à fait « terrien » pour désigner l’Organisation Aurévienne de
l’Exploration Galactique). IL était fier de le soumettre à leur jugement,
comme un artiste satisfait de montrer son œuvre. — Eh bien, il a fière allure, déclara Daniel. — C’est vrai, il est beau, renchérit Nelvéa. En effet, le Sylvériane était magnifique, comme d’ailleurs tous les vaisseaux auréviens. Construits pour être fonctionnels, leur ligne générale et les détails s’harmonisaient idéalement de façon à constituer un agrément pour l’œil. L’envol d’un astronef intergalactique était un spectacle grandiose et fascinant. Dans ces réalisations, Daniel avait appris à voir le summum de l’esprit aurévien qui savait marier avec bonheur les exigences techniques et l’esthétique, et ceci jusque dans les moindres détails. Selon la distance depuis laquelle on l’observait, le Sylvériane rappelait une pierre précieuse délicatement taillée, un oiseau en plein vol, ou un navire de haute mer, élégant et racé, aux lignes pures et audacieuses. En mathématicien averti, Daniel savait que les Auréviens faisaient appel aux rapports naturels comme le nombre d’or pour bâtir leurs édifices, leurs demeures et leurs navires. Il en résultait un équilibre harmonieux et agréable à l’œil. Le Sylvériane était un phénix décrocheur d’étoiles. Chacun l’avait déjà vu en photo tridi, mais personne ne l’avait encore vu de près, sauf l’équipe de pilotage qui l’avait rôdé depuis trois mois. Il était l’œuvre, l’enfant de Palléas et d’Antinéa, et leur joie à le décrire dans le soleil lumineux faisait plaisir à voir. Quelques jours plus tard, l’équipe se réunit à nouveau sur l’astrodrome et prit place à bord du Sylvériane. Daniel et Nelvéa, en tant qu’astronome de bord, faisaient partie de l’état-major de Palléas. Kim (Note : le chien de Daniel) avaient été confiés aux parents de Nelvéa, qu’il avait adoptés. Le jeune Terrien avait senti son cœur se serrer en abandonnant son fidèle compagnon à quatre pattes, mais il était hors de question de l’emmener dans un voyage aussi périlleux. Comme à bord de l’Aldoriane (Note : le navire avec lequel Daniel est venu de la Terre),Daniel et Nelvéa furent logés dans une cellule meublée de deux sarcophages de cristal. Mais elle était assez grande aussi pour servir de chambre intime où chaque couple pourrait se retirer au terme du voyage. Le visage d’Antinéa apparut en trois dimensions sur l’écran intégral de la cellule. Elle souhaita bon voyage à tous et transmit les dernières consignes de sécurité. Comme lorsque Daniel avait quitté le système solaire, le rite recommença. Il lui fallut se déshabiller entièrement, se glisser dans le sarcophage de cristal aux côtés de Nelvéa et poser le masque d’or sur son visage. Une vague odeur le surprit, puis plus rien. Le néant total le prit, pour un vide absolu de dix-sept mois. 2 Lorsque le léger choc électrique tira Palléas de son sommeil artificiel, après les dix-sept mois passés au cœur de l’Espace-temps, il eut l’impression de n’avoir dormi que quelques minutes. Il savait qu’il n’en était rien. Aussitôt qu’il eut repris conscience, et bien que son visage fût encore couvert par le masque d’or qui lui insufflait l’oxygène régénérateur, il « entendit » l’appel télépathique que lui lançait Antinéa. Elle avait dû se réveiller avant lui et sa première pensées avait été pour lui. Une bouffée de tendresse l’envahit, qu’elle perçut à son tour. Nul autre qu’eux ne pouvait comprendre, imaginer, et encore moins ressentir cet extraordinaire moyen de communication qui les reliait tous deux. L’obstacle à la compréhension que constituaient les mots et les phrases n’existait plus pour eux. Le langage ne déformait plus, n’atténuait plus les idées qu’ils exprimaient, puisqu’elles passaient à l’état pur, directement d’un cerveau à l’autre. L’avantage de ce phénomène était sa rapidité quasi instantanée. Mais la supériorité incontestable que leur conférait la télépathie était d’un autre ordre, qui les unissait encore plus intimement. Ce moyen de communication permettait non seulement de transmettre une idée, mais aussi et surtout toutes les sensations, émotions et sentiments qui naissaient dans l’un ou l’autre de leurs esprits. Personne, pas même Nelvéa et Daniel, n’avait encore atteint ce degré dans les relations intimes. Il suffisait qu’Antinéa s’émeuve de la beauté d’un paysage, d’un fleur, qu’elle soit attristée par une mauvaise nouvelle, pour que Palléas en soit informé aussitôt et s’y associe lui-même. Lorsqu’il aimait une œuvre musicale ou un poème holophonique, elle s’exaltait avec lui. Ainsi, sans qu’ils eussent à échanger une parole, l’amour puissant qui les unissait mêla intimement leurs deux esprits et les sublima. C’était une façon de faire l’amour qui ne concernait pas directement les corps, mais dont les effets étaient encore plus éblouissants. Cette particularité étrange tendait à se répandre chez de nombreux enfants auréviens, et il était vraisemblable que les descendants de Palléas et d’Antinéa en seraient pourvus. Cette faculté nouvelle les dispensait de parler pour se comprendre. Lorsqu’ils étaient seuls, ils pouvaient rester des heures sans échanger un mot. Pourtant, leur conversation était d’une densité insoupçonnable. Un caractère remarquable de ce phénomène était la suppression de la distance. Palléas et Antinéa avaient tenté de nombreuses expériences à de nombreuses reprises, avec une équipe de techniciens. La transmission télépathique était instantanée quelle que fût l’éloignement. On n’avait pu déterminer jusqu’à présent quel était le « support » de cette transmission. Les études faites avaient permis d’écarter l’hypothèse d’un phénomène de type ondulatoire comme les ondes électromagnétiques. Cette télépathie semblait se situer hors de l’Espace-temps. Le mystère demeurait entier, mais cela n’affectait nullement les deux amoureux qui pouvaient, à tout moment, s’isoler du reste du monde. Ils ôtèrent leur masque d’or et se regardèrent avec passion avant de s’étreindre, nus comme des statues antiques et encore plus beaux. Plus tard, ils gagnèrent leur place aux commandes du vaisseau. Myrianna, le capitaine de navigation, vint les rejoindre. C’était une femme de l’âge de Palléas, à la longue chevelure de jais et aux yeux d’un vert émeraude, de type eurasien, à la peau presque noire. Sa beauté était extraordinaire, inhabituelle. Il était surprenant de la voir donner ses directives à ses subordonnés, car son efficacité et sa rapidité d’esprit contrastaient avec sa fragilité de poupée. Ancienne condisciple universitaire de Palléas, il l’avait choisie pour son exceptionnelle compétence à piloter les astronefs. Elle avait été souvent sa rivale lors des luttes courtoises qui les opposaient au cours des épreuves annuelles de navigation interplanétaire. Myrianna en avait fait son métier. — Nous entrons dans le système d’attraction du système de Luviakor, annonça-t-elle simplement. Bien dormi ? — Parfaitement bien. Palléas prit place à son poste et manoeuvra différentes commandes. Les parois d’un gris perle de la passerelle disparurent et firent place à l’infini de l’Univers, parsemé de milliards d’étoiles et de nébuleuses, beaucoup plus nombreuses et plus nettes que depuis la surface d’une planète. Elles avaient perdu ce scintillement léger qui les faisait croire vivantes. Au contraire, elles semblaient figées dans une immobilité terrifiante. Cependant, leurs lumières se coloraient de rose, de rouge et d’orangé, déployant à l’infini une symphonie lumineuse féerique et éblouissante. — Notre vitesse est de l’ordre de vingt mille kilomètres par seconde, précisa Myrianna. Nous abordons le système de Luviakor par le pôle nord. Nous sommes encore à un milliard de kilomètres au-dessus du plan de l’écliptique. — Parfait, murmura Palléas. Nous allons obscurcir l’écran et ne laisser apparaître que le système. Ce qu’il fit. Aussitôt, les myriades stellaires se ternirent, s’estompèrent, puis s’éteignirent. Bientôt, il ne resta plus devant le Sylvériane qu’une grosse étoile blanche, éblouissante, autour de laquelle gravitaient des bulles d’or de tailles beaucoup plus modestes, au nombre de onze : Luviakor et son système. — C’est fantastique, chuchota Antinéa, comme craignant inconsciemment de briser la magie de l’image étrange. Qu’en est-il du flux stellaire ? — Nous allons voir. Palléas manipula de nouveau ses instruments de contrôle. L’écran se modifia instantanément et vira au bleu pâle. L’étoile apparut comme une tache sombre, mais à partir d’elle et tout autour s’épanouissaient de longues traînées vertes qui s’éloignaient en spirales plus ou moins régulières. Elles se modifiaient sensiblement autour des planètes, chacune semblable à un rocher perturbant un courant liquide. Palléas examina l’écran attentivement. A ses côtés, Antinéa ne put s’empêcher de remarquer : — Eh bien, le moins que l’on puisse dire, c’est que le système est en mauvais état. Myrianna regarda Palléas d’un air complice et ajouta : — Effectivement ! Ca va être du sport de manœuvrer là-dedans. Nous allons être bigrement secoués. Le ton qu’elle employait montrait plutôt qu’elle n’était pas chagrinée par cette perspective, au contraire. Elle adorait surmonter les difficultés. Une expédition sans histoire et sans danger ne l’aurait pas attirée. C’est d’ailleurs pour ses qualités exceptionnelles qu’elle avait été choisie par Palléas. Celui-ci avait lu dans son esprit la satisfaction latente de sa camarade. Il répondit : — J’ai aussi l’impression que tu n’auras pas le temps de t’ennuyer. D’autant plus que certains signes m’amènent à penser que la supernova se produira plus tôt que prévu. En effet, une étude approfondie du diagramme du vent stellaire mettait à jour, pour un œil averti comme celui de Palléas, de multiples irrégularités alarmantes. Pour le moins, elles allaient rendre la navigation interplanétaire difficile et pleine d’imprévus. — Cela va ressembler à une partie de rodéo ! conclut joyeusement Myrianna. — Certainement ! D’autant plus que la vitesse de propagation varie de huit cents à trois mille kilomètres par seconde. Il faudra se méfier des accélérations. Après analyse des différentes données, Palléas décida d’établir son quartier général sur la troisième planète du système, dont le nom était Carinoonga. Il n’aurait su dire pourquoi il faisait ce choix plutôt qu’un autre. Il sentit que l’esprit d’Antinéa n’y était pas étranger. — Elle semble offrir moins de danger que les autres, dit la jeune femme. Et puis… Elle se tut un instant. Palléas eut quelque difficulté à capter la pensée de sa compagne. Tout était confus dans son esprit. — Et puis ? insista Myrianna. — Je ne sais pas. Ce n’est qu’une intuition, mais quelque chose me dit que c’est là que nous devons nous rendre. — Pourquoi ? — C’est inexplicable. Plus je regarde ce système et plus j’ai l’impression qu’il est le gardien d’un secret extraordinaire. Palléas ne dit mot. Il avait déjà eu l’occasion de remarquer que sa compagne manifestait parfois un étonnant don de double vue, une sorte de prescience des événements à venir. Il lui sourit. Dans leur petite cellule, Daniel et Nelvéa avaient quitté leur sarcophage de cristal, comme tous les passagers du Sylvériane. Ils avaient revêtu la combinaison légère des astronautes sur laquelle ils pourraient passer rapidement leur équipement spatial. Installés confortablement, ils observaient sur l’écran courbe de leur cellule la progression ultrarapide du navire. Celui-ci se dirigeait tout droit vers la troisième planète du système. Soudain, Daniel déclara : — C’est idiot, mais je sens que cette planète nous réserve une surprise. Nelvéa le regarda avec étonnement. — Une surprise de quel ordre ? — Je ne sais pas. Mais je ne pense pas que ce soit quelque chose de mauvais. Je suis comme attiré par un phénomène que je suis incapable de définir. — Nous allons peut-être découvrir que cette planète a connu la vie. — Non. C’est beaucoup plus fort que ça. C’est stupide, mais je sais que c’est là que nous devons aller. Nelvéa n’insista pas. — En attendant, allons déjeuner. Nous ne parviendrons sur Carinoonga que dans quelques heures. Ils retrouvèrent Palléas et Antinéa dans le réfectoire où Shelko, le chef cuisinier, leur servit un repas copieux. Myrianna et son mari Stolfios, un géant noir aux cheveux crépus, leur tenaient compagnie. Daniel fit remarquer : — Ces planètes sont étranges. Aucune ne possède de satellite. C’est un cas unique dans les systèmes connus. — C’est vrai, ce n’est plus le cas maintenant, répondit Stolfios. Mais il est vraisemblable que ces planètes ont eu des satellites jadis. Au cours du temps, ils ont fini par tomber sur elles et s’y sont engloutis à jamais. C’est le sort qui guette toute planète. Lorsque nos ancêtres ont débarqué sur ce système, il y a douze mille ans, ils ont mis en évidence ce fait unique. Il est même probable que le système a comporté d’autres planètes, apparentées à Pluton, qui ont fini par s’arracher à la zone d’attraction de l’étoile et partir à la dérive dans l’espace. Les astres fous de ce type sont plus nombreux qu’on ne le croit et ils peuvent amener pas mal de perturbation dans els systèmes qu’ils croisent. Au cours de son année d’étude, Daniel avait appris l’existence de ces planètes errantes. Mais de les entendre évoquées de cette manière lui fit couler une sueur froide dans le dos. Si l’un de ces bolides entrait en collision avec Aurévia. Stolfios précisa pour le rassurer : — Ne t’inquiète pas, Daniel. Si une planète folle se dirigeait vers Aurévia, elle serait anéantie avant bien avant qu’elle n’aborde notre système. — Aurévia, oui. Mais… la Terre ? Quelques heures plus tard enfin, le Sylvériane approcha de Carinoonga. Réunis dans la grande salle de conférence dont le plafond sphérique s’ouvrait sur l’Univers, les trois cen,ts techniciens virent la planète s’enfler lentement. Tout d’abord, elle ne fut qu’un croissant d’argent très lumineux. Puis sa face non éclairée se découpa sur le ciel noir piqueté d’étoiles. Manœuvré magistralement par Myrianna, le Sylvériane se plaça en orbite haute autour de l’astre. Palléas déclara : — Il nous faut à présent découvrir le point où nous poser. Nous allons envoyer trois modules planétaires en reconnaissance. Il désigna les explorateurs, parmi lesquels Daniel et Nelvéa, associé à un autre couple, Shean Lane et sa femme la jeune Eylia, qui piloteraient l’aérodyne. Quelques instants plus tard, les quatre compagnons embarquaient à bord d’un modula planétaire muni de tous les derniers perfectionnements et de tous les systèmes offensifs et défensifs possibles. Daniel actionna l’écran et la visibilité extérieure devint totale. Ils virent la cloison du hangar-sas s’ouvrir à la violente lumière stellaire. Bientôt, le module quitta son logement et glissa hors du ventre rassurant de l’immense vaisseau-mère. Le petit aérodyne se détacha rapidement du Sylvériane et se laissa tomber vers la surface de la planète, en compagnie de deux autres modules que les profondeurs nocturnes insondables eurent tôt fait d’avaler. La zone d’exploration dévolue à Daniel et à ses compagnons était plongée dans la nuit. Bientôt, le vaisseau intergalactique ne fut plus qu’une étoile parmi les autres, et l’aéroglisseur fonça vers la face sombre de Carinoonga. — Eh bien, dit soudain, Shean Lane, cela ne va pas être du gâteau. — Comment ça ? — Nous sommes à soixante kilomètres d’altitude. Entre quarante et dix mille mètres, il y a une zone de perturbation du champ magnétique qui risque de nous secouer beaucoup. Alors, accrochez vos ceintures ! — A quoi est-ce dû ? — Je n’en sais rien. Probablement une conséquence du flux stellaire irrégulier. Attention ! Le voyant de l’altimètre annonçait que l’on approchait de la couche fatidique. Au début, il ne se produisit rien. Puis tout à coup, Daniel sentit son cœur lui descendre dans les intestins. — Hop-là ! Un coup pour rien ! commenta Shean Lane. Il nous a renvoyés là-haut. ON recommence ! Cette fois, Daniel vit la planète passer au-dessus de l’engin, décrire un looping du plus gracieux effet. Une angoisse sourde commença de lui broyer les entrailles. Pourtant, Nelvéa ne paraissait nullement effrayée, pas plus que la petite silhouette blonde d’Eylia qui semblait s’amuser beaucoup. Chaque tentative du pilote se soldait par un échec, comme si un bouclier magnétique cuirassait la planète et renvoyait les intrus vers les étoiles sitôt qu’ils s’approchaient un peut trop. — Allo, ici explorateur numéro un, dit Shean Lane dans son micro. Avez-vous réussi à passer ? Les réponses ne se firent pas attendre, avec des voix quelque peu déformées. — Absolument impossible ! On a l’impression de faire du trempoline, répondit le deuxième aérodyne. — Rien à faire, confirma le dernier. On dirait du caoutchouc. Nous avons l’estomac qui fait des nœuds. Shean Lane réfléchit un instant. — Il n’y a qu’une seule solution : la chute libre entre quarante mille et dix mille mètres. Ensuite, on tente de se raccrocher. Daniel sursauta. — C’est possible, ça ? — Bien sûr, répondit Eylia. On supprime l’apesanteur, on tombe vers la surface. Parvenus dans la zone critique, on rétablit le champ antigravifique et l’attirance des masses ne joue plus. — Et la chute s’arrête. — Non. Seule l’attraction cesse. On conserve la vitesse acquise. En théorie, on doit pouvoir redresser. — En théorie… — On ne peut être sûr de rien. D’autant plus que cette planète possède encore une très légère atmosphère d’hydrogène et de gaz carbonique. Nous allons sans doute être obligés d’utilise le bouclier thermique. — Et… on fait comment pour arrêter la chute ? — Grâce au champ magnétique. En espérant qu’il soit assez peu perturbé pour nous éviter de nous écraser en bas ! Eylia désigna la surface blanche et scintillante de glace qui constituait le seul paysage de la planète à perte de vue. Elle ajouta : — Dix mille mètres, c’est vite passé à la vitesse que nous aurons acquise. Il va falloir agir rapidement. — Vous êtes prêts ? demanda Shean Lane, qui avait terminé ses calculs. Visiblement, il rayonnait. — Heu, oui, confirma Daniel, qui n’en menait pas large. Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Il eut soudain l’impression que son cœur lui remontait dans la gorge. Le champ antigravité supprimé, l’aérodyne descendait à présent en chute libre vers le sol inhospitalier de Carinoonga, décrivant une parabole parfaite. Une désagréable sensation de chute vertigineuse pénétra le Terrien. IL vit la surface blanche se rapprocher à une vitesse folle, sans cesse grandissante. Bientôt, la friction de la faible atmosphère devint telle que Shean Lane fut obligé d’actionner le bouclier thermique. Des myriades d’éclairs bleus environnaient l’aérodyne. C’étaient des traces d’hydrogène qui brûlaient au passage du module. La chute sembla durer une éternité. Pourtant, les rente mille mètres de zone critique furent rapidement avalés. A l’instant où ils furent dépassés, le jeune pilote actionna le champ antigravifique et reprit contact avec les lignes de force magnétiques. L’aérodyne fut pris alors dans un tourbillon démentiel, et la planète fit plusieurs fois le tour du module. Cloué sur son siège par la ceinture, Daniel n’osait dire un mot. Enfin, la folle sarabande s’atténua, zet Carinoonga cessa de danser autour de l’aérodyne. — Youpi ! Nous sommes passés ! hurla Shean Lane, tout heureux. Où en sont les autres ? Les autres étaient passés eux aussi. L’exploration allait pouvoir commencer. L’aérodyne fonça vers la nuit de Carinoonga. Bientôt, elle se dressa, immense comme un draperie menaçante et insondable. La lumière ne fut bientôt plus qu’un souvenir. Le vaisseau progressait dans les ténèbres les plus totales. Pas la moindre lueur émanant d’un satellite disparu. — On ne voit plus rien, dit Daniel. Je vais passer en écholocation, sinon, la première montagne est pour nous. — Si toutefois cette planète possède encore un relief, remarqua Nelvéa. Nous n’en avons rencontré aucun jusqu’à présent. Il est probable que ça se confirme. Le relief tend à disparaître avec le temps. Il doit y avoir bien longtemps que Carinoonga ne connaît plus la moindre activité tectonique. L’écholocation était un système de vision acoustique identique à celui des dauphins ou des chauves-souris. L’aérodyne émettait des ultrasons tous azimuts. Leurs échos permettait de localiser les obstacles éventuels. Ce système ne pouvait être utilisé que sur une planète possédant une atmosphère, et cela obligeait le vaisseau à ralentir bien au-dessous de la vitesse du son. Mais c’était efficace et spectaculaire. Les informations recueillies par computeur permettaient de reconstituer un paysage étrange, monochrome, d’un bleu contrasté. Cela donnait l’impression de s’enfoncer dans un cauchemar mouvant et solarisé. La lenteur relative des ondes soniques déformait l’image très nettement à distance, malgré les correctifs apportés automatiquement par l’écran. Cependant, la nuit avait disparu et l’on y voyait comme en plein jour. Pour Daniel, cette technique, qu’il avait appris à maîtriser avec Kelwynn (Note : son précepteur, dans la partie précédente) était plus familière et moins impressionnante que les loopings spectaculaires de Shean Lane. Lentement, l’aérodyne perdit de l’altitude et les quatre compagnons purent observer à loisir le paysage insolite de la planète. — Effectivement, tu avais raison, Nelvéa. Cette planète ne possède aucun relief. On dirait une gigantesque boule de glace recouverte de neige. Eh bien, je me suis trompée, corrigea Nelvéa. Le sondeur indique qu’il existe un relief. Mais il est enfoui sous des centaines de mètres de glace et de neige carbonique. Toutefois, ce relief me semble peu accentué. Sans doute à cause de l’érosion. — On dirait que l’atmosphère s’est refroidie et condensée pour recouvrir l’astre comme un immense océan qui plus tard a gelé. Soudain, Shean Lane dit : — Regardez là-bas ! On dirait que le relief n’est pas aussi régulier que ça. Il désignait, au loin, une trace plus foncée sur l’uniformité bleue de l’écran. — C’est une faille ! Et de belle taille encore, confirma Nelvéa. Approche-toi. Shean Lane et l’aérodyne vint survoler la dépression. Celle-ci avoisinait les trois cents mètres de large et s’enfonçait profondément dans les entrailles de la planète. Le module perdit de l’altitude et s’engagea entre les deux murailles gelées. Le fond n’était pas visible. Prudemment, le pilote remonta à la surface. — Cette crevasse provient apparemment d’une cassure de l’écorce de glace de l’astre, suggéra Nelvéa. Elle ne doit pas être unique. — C’est aussi mon impression, confirma Shean Lane. Pour s’en convaincre, il suivit la faille. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, elle s’étoilait en quatre branches qui repartaient vers l’infini de l’horizon flou. — Cette planète m’inquiète un peu, dit soudain Daniel. Sa surface ressemble à un linceul. Quelle dépouille peut-elle receler ? — Ne te laisse pas emporter par ton imagination, mon chéri, dit Nelvéa. Si cette planète a connu la vie, il est peu probable que nous en découvrions la preuve. — Pourquoi ? — Tu te sens le courage de retourner toute cette glace à la pelle ? Ou de descendre explorer le fond de cette crevasse ? En sachant que tout va bientôt exploser… Il sourit et répondit : — Pourquoi pas ? La pelle, non, mais la spéléologie au cœur de la glace, cela vaudrait peut-être la peine d’être tenté, non ? — Alors, je t’accompagnerai. — D’accord. — Dites, vous deux, glissa soudain Shean Lane, n’oubliez pas que notre tâche consiste d’abord à dénicher une aire de stationnement correcte, et non de tirer des plans sur la comète. — Ne t’affole pas, mon petit père, ça vient. Daniel avait toujours les yeux rivés sur l’échosondeur. Tout à coup, il ne put retenir un cri de surprise. — Bon sang, regardez ça ! Arrête, Shean. Retourne en arrière ! — Que se passe-t-il ? demanda Nelvéa. — Il y a un endroit où la couche de glace n’est plus que de quelques dizaines de mètres, cinquante tout au plus, contre sept à huit cents par ailleurs. L’appareil avait déjà fait demi-tour. — Là, nous y sommes, dit Daniel. C’est étrange, il y a là, sous la glace, comme une muraille rocheuse de près de sept cents mètres de haut, dont la pente doit approcher les quatre-vingts pour cent. C’est fantastique. Daniel adjoignit un traceur au sondeur et demanda à Shean Lane de survoler lentement l’endroit, en décrivant des cercles. Il fallut plus d’une journée de travail acharné aux quatre compagnons pour qu’apparaisse sur l’écran du traceur le dessin de ce qu’ils convinrent d’appeler une île. Une courte barbe mangeait les joues des deux hommes. Bientôt, le jour succéda à la nuit et il leur fut possible de distinguer le vrai visage du paysage de glace. Luviakor inondait l’immensité blanche d’une lumière éblouissante et fluctuante, conséquence des énormes éruptions stellaires qui la déchiraient. Les deux autres modules étaient venus assister le premier dans ses recherches. Le résultat fut surprenant. Sur l’écran témoin du traceur se matérialisèrent peu à peu les contours d’une grande île de près de deux cents kilomètres de long sur soixante dix de large, qui rappelait très vaguement la Corse. Nelvéa prit contact avec Palléas pour lui transmettre les résultats de leur travail. Il répondit : — C’est curieux, cette « île » n’est absolument pas signalée sur la carte de Carinoonga dressée il y a douze mille ans. Il faut dire que l’étude n’a pas été poussée très loin. On savait qu’elle vouée à disparaître. En fait, on ne sait pratiquement rien de ces planètes. En ce qui concerne la ceinture magnétique fantaisiste qui entoure Carinoonga, elle se régularise dans les zones tempérées. Nous stationnerons le Sylvériane sur ton île, Daniel. Elle mérite une étude plus poussée. Vous pouvez vous poser. Nous arrivons. Un peu plus tard, la masse titanesque du Sylvériane. Se détacha sur le ciel d’un bleu profond, scintillant de mille feux de toutes couleurs. Les trois aérodynes d’exploration étaient rangés sagement sur le sol de neige immaculée dans lequel les pieds s’enfonçaient allègrement. Une poussière fine recouvrait la banquise sur trente centimètres. La température avoisinait cent cinquante degrés au-dessous de zéro. Seuls les boucliers magnétiques des combinaisons et des vaisseaux étaient capables de résister à une telle température. Un vent léger soulevait en permanence des tourbillons blanchâtres, fantômes imprécis qui dansaient un instant dans la lumière aveuglante de Luviakor, puis s’évanouissaient dans le néant du ciel bleu marine. Le vaisseau géant vint se poser en douceur à distance des trois modules. Quelques instants plus tard, Palléas et Antinéa, suivis de leur état-major, retrouvaient leurs éclaireurs. — Bon travail, Daniel. Tu as réussi à faire une découverte dès ton premier jour d’activité. — C’est le hasard, rien de plus. Il suffisait de passer au-dessus. — En passant cent mètres plus à l’est, nous n’aurions même pas supposé son existence, confirma Shean Lane. — Cette île est tout de même étrange, reprit Palléas. Apparemment, elle n’est signalée sur aucune carte ancienne. Elle serait aussi le seul relief élevé de la planète. On dirait une immense forteresse. — Tu penses qu’elle pourrait avoir été construite par des êtres intelligents ? demanda timidement Eylia. — Qui s’y trouveraient encore et nous observeraient ? acheva-t-il. Non, je ne pense pas. Qui pourrait vivre dans cet univers de cauchemar ? Il désigna d’un geste large l’étendue glaciale aride. — Il n’est pas étonnant qu’elle ait échappé à l’étude menée il y a douze mille ans, nota Eylia. Par rapport à la taille de la planète, elle ne représente qu’une toute petite surface, un point perdu dans l’océan. Palléas ne répondit pas. Il savait qu’Eylia était capable de suivre le cheminement de sa pensée. A part Antinéa, elle était la seule avec qui il puisse communiquer par télépathie. Il fit quelques pas et regarda le paysage uniforme, sur lequel se détachait la masse impressionnante du Sylvériane. Le jour venait de se lever et le ciel de nuit avait pâli. Les étoiles les plus brillantes y scintillaient encore. Jusqu’à l’horizon, ce n’était qu’un désert terrifiant, d’une blancheur aveuglante, dont les protégeaient les visières de métal de leurs casques. Pour accentuer cette atmosphère irréelle et angoissante, l’étoile Luviakor se levait au-dessus de l’horizon, presque bleue à force d’être blanche, éblouissante, angoissante, torturée par les écharpes innombrables des éruptions stellaires qui la vidaient inexorablement de sa substance. Une étoile à l’agonie. Le spectacle de la mort absolue elle-même. Antinéa suivait son mari. Elle aussi contemplait le décor dantesque. Elle ne pouvait s’empêcher de lui trouver une beauté étrange et cruelle. Palléas restait attentif à la moindre de ses émotions. Il en sentit naître une nouvelle, qu’il ne parvint pas à définir. Puis il la perçut mieux, comme une bulle qui remonte à la surface d’un étang. Elle éclata, et Antinéa déclara : — Je suis sûre que cette planète détient un secret. Mais lequel ? — Toi aussi ? demanda Daniel qui les avait accompagnés. — Que veux-tu dire ? Il leur expliqua son intuition indéfinissable. Un long silence s’installa entre eux. Puis Palléas se tourna vers les autres. — Où en sont les premières analyses ? Rayan, un technicien chimiste qui s’était immédiatement au travail, apporta quelques informations. — En plus du gaz carbonique et des traces sérieuses d’hydrogène, nous avons décelé la présence d’oxygène et notamment d’ozone, ainsi qu’une faible quantité d’azote au niveau de la surface. Mais cela ne veut pas dire qu’il y en ait plus en profondeur. Palléas sursauta. — Continue ! — Le plus bizarre, c’est la neige elle-même. D’après les constatations faites il y a douze mille ans, nous avons déduit qu’elle était constituée de dioxyde et de monoxyde de carbone. Or, elle comporte une quantité appréciable d’ions nitrate, comme si l’atmosphère antérieure avait été composée d’une forte proportion d’oxygène et d’azote. — Et la température au sol ? — De l’ordre de moins cent cinquante à moins cent quatre-vingts degrés. Mais ce n’est pas le plus étonnant. Nous avons relevé des traces d’eau. Ce fut Daniel qui répondit. — Ce qui signifie que Carinoonga a pu connaître une atmosphère semblable à celle d’Aurévia ou de la Terre. Et il est fort probable que la vie y est apparue. — En a-t-on relevé des traces ? demanda Palléas. — Aucune. Même pas d’acides aminés. Rien. La déception fut presque palpable ; — Ca ne veut rien dire, rétorqua Antinéa. Nous sommes trop haut. C’est là-dessous qu’il faudrait chercher. — Nous n’avons pas exclu cette possibilité d’étude, confirma Palléas. Nous allons constituer une équipe de volontaires. Quelques heures plus tard, la petite colonie s’était organisée. Quatre vaisseaux interplanétaires prirent le départ. L’un d’eux, piloté pare Shean Lane et Eylia, devait étudier les deux planètes intérieures, plus proches de Luviakor, et placer divers instruments d’observation au sol et en orbite. Les trois autres se répartirent les huit planètes lointaines. Dans un envol magnifique, les quatre navires prirent le ciel et ne furent plus bientôt que des points mouvants que l’infini avala rapidement. Il ne restait plus qu’une centaine de personnes sur la base de Carinoonga. La planète, de par sa position privilégiée, et aussi à cause des observations insolites qui avaient été faites par Rayan, faisait l’objet de soins plus approfondis. Plusieurs équipes furent formées et affectées à l’installation du réseau technique, tant spatial que planétaire. Trois modules quittèrent le Sylvériane et s’engagèrent dans des directions différentes. Daniel, Nelvéa et Antinéa, auxquels furent adjoints deux jeunes couples de techniciens, se virent confier l’étude « intérieure » de Carinoonga. C’est ainsi qu’au matin du deuxième jour, la petite troupe décolla à bord d’un aérodyne d’exploration, à la recherche d’une faille qui leur permettrait d’atteindre plus facilement la « surface » de l’île. 3 L’île était orientée nord-ouest sud-est. Le Sylvériane s’était posé sur la pointe extrême sud. Le territoire à explorer ne dépassait pas douze mille kilomètres carrés. Cependant, l’aérodyne n’eut pas une longue distance à parcourir qu’ils ne découvrissent ce qu’ils cherchaient. A une vingtaine de kilomètres, une faille profonde tranchait la surface uniforme de la planète comme une immense cicatrice qui ne se refermerait jamais. Antinéa posa son appareil. Quelques instants plus tard, ils étaient tous dehors, au bord du précipice inquiétant. — Nous ne pouvons pas risquer notre aéroglisseur, déclara Antinéa. Nous allons descendre à l’aide de ceintures antigravité. Quelques instants plus tard, ils étaient tous équipés. Au loin, à la limite de l’horizon, se découpait la silhouette lumineuse du Sylvériane. Mentalement, Antinéa adressa un baiser à son mari, resté au quartier général. Puis, sans hésitation, elle sauta au cœur de la faille dont la largeur ne dépassait guère les vingt mètres à cet endroit. C’était peu. Plus bas, vers l’abîme de glace, elle s’élargissait. Les ceintures permettaient aux explorateurs de planer souplement dans l’air. Un disque de couleur orangé faiblement luminescent, conséquences des champs magnétiques, les environnait à hauteur des hanches. Méthodiquement, ils examinèrent les murailles silencieuses, impressionnantes comme des cathédrales de glace. Daniel déclara : — La faille s’enfonce dans les entrailles de la planète. On n’en voit même pas le fond. A mesure qu’ils s’enfonçaient, la luminosité diminuait. — On ne distingue aucune surface rocheuse, ajouta Nelvéa. — C’est bizarre, nota Syrthia, une jeune technicienne, le relief minéral devrait commencer à une cinquantaine de mètres. Pourtant, il n’y a rien. — La cassure de l’écorce s’est probablement couverte de glace, expliqua Antinéa. Il nous faut descendre jusqu’au au niveau de la surface. — Nous en approchons, dit Daniel. Encore cinq mètres. — Stop ! J’y suis, hurla un Atlante du nom de Waangloo. Il manipulait un sonar miniature. — C’est là. Il y a près de cinq mètres d’épaisseur. Le socle rocheux se trouve au-dessous. — Bravo ! Nous allons peut-être savoir si cette fichue planète a connu la vie, triompha Antinéa. Ecartez-vous ! Elle avait apporté un canon à énergie à puissance modulable. Les six autres se retirèrent prudemment derrière elle. Il n’y eut aucune flamme, aucun rayon lumineux. Mais soudain, la muraille de glace se mit à fumer, à vomir des volutes de toutes couleurs qui s’élevèrent dans la gorge étroite et retombèrent presque instantanément en poudre fine. Un flot mi liquide, mi vaporeux se déversait en cascade vers l’abîme insondable, puis gelait plus bas en formant des blocs, provoquant un vacarme sourd. Les morceaux allaient se briser en milliards de cristaux qui accrochaient les rayons obliques de Luviakor. C’était un spectacle éblouissant, grandiose, inquiétant que cette frêle silhouette de femme-déesse, aux cheveux souples et sombres, qui déclenchait soudain, dans le silence oppressant de la planète morte une telle tempête de couleurs et de formes. (Note : par un jeu de lumière, les combinaisons auréviennes deviennent invisibles. Les astronautes se voient les uns les autres comme s’ils ne portaient rien.) Antinéa exultait. Pour supprimer l’écran des nébulosités aveuglantes, elle avait actionné son système de vision par écholocation. Elle distinguait nettement la plaie qui s’ouvrait lentement dans le flanc de la muraille. Une espèce de tunnel se creusait inexorablement dans la glace figée depuis une éternité. A distance, Palléas suivait pas à pas l’état d’esprit de la jeune femme. Elle ressentait au fond d’elle-même sa présence chaude et rassurante. Avec elle, il bondit de joie lorsqu’il reçut l’information qu’elle attendait impatiemment. Sous la glace, une surface rocheuse apparut, qui se dégagea peu à peu. Formant une sorte de pallier d’entrée. Il fallut encore quelques minutes pour qu’Antinéa découpât une salle grossièrement circulaire au fond du tunnel. Le sol était la surface de l’île. — Fantastique, murmura Daniel en entrant dans la grotte artificielle. Des cailloux et des morceaux de roche jonchaient le sol, provenant de la cassure provoquée par les différences brutales de température imposées par le canon à énergie. Quelques heures plus tard, la petite équipe, réunie dans un laboratoire du Sylvériane, étudiait les échantillons collectés. Palléas les avait rejoints. Pourtant, au bout de plusieurs heures de travail, Antinéa dut se rendre à l’évidence : — Je crois que je me suis trompée au sujet de cette planète. Il n’y a aucune trace de fossile là-dessous. Aucun résidu d’ADN, aucun indice permettant de supposer qu’il y ait eu jadis des organismes vivants ici. — Cette roche est du basalte, dit Daniel. C’est curieux. C’est une roche que l’on trouve rarement en surface. A cause de sa densité élevée, c’est plutôt une roche des profondeurs. Elle constitue le fond de l’océan Pacifique sur la Terre. — C’est exact, confirma Palléas. C’est d’autant plus étrange que l’étude spectrale de Carinoonga fait apparaître un relief granitique hors de l’île. Il y a là une espèce d’anomalie géologique. Cette île est probablement d’origine tectonique. Peut-être est-elle apparue lorsque les satellites sont tombés. — Oui, c’est possible, marmonna Daniel. Cette explication ne le satisfaisait qu’à moitié. — Il ne faut pas se décourager, déclara Antinéa. Nous n’avons étudié qu’un seul endroit, et encore, il était limité. Nous y retournons demain. Ainsi firent-ils. Pendant dix jours, la petite troupe explora systématiquement la faille, creusant de multiples galeries, sondant, examinant, soumettant toutes sortes de minéraux à l’équipe des géologues du Sylvériane. Malgré tous leurs efforts, il leur fut impossible de déceler la moindre trace biologique, le moindre fossile de protocellules ou d’organismes. Pendant ce temps, les quatre vaisseaux interplanétaires accomplissaient méthodiquement leur tâche. Malgré les caprices d’un vent stellaire imaginatif, les instruments de mesure étaient installés sur le sol des différentes planètes. Des satellites étaient placés en orbite, leurs capteurs orientés vers Luviakor. L’agonie de l’étoile continuait de provoquer des phénomènes hallucinants, d’une beauté irréelle, comme ces pluies de météores qu’une équipe essuya sur la septième planète, ou ce déchaînement d’aurores boréales qui émerveilla un autre groupe sur la cinquième. On eût dit que l’astre moribond voulait, avant de disparaître, offrir un dernier et magnifique spectacle. Chaque astre tellurique offrait le même horizon désolé et morne, angoissant. Il n’y avait plus de planètes géantes. Il en avait existé, ainsi que les explorateurs le découvrirent, mais, au fil des milliards d’années, celles-ci s’étaient recroquevillées sur elles-mêmes et offraient une surface chaotique balayée par des tempêtes acides et féroces, qui interdisaient de se poser. On se contenta alors des satellites orbitaux. Le matin du onzième jour, l’état major se trouvait réuni dans la salle de commande lorsque se produisit un phénomène insolite. L’écran intégral fonctionnait sans trêve et déroulait le paysage de la planète ouvert sur l’infini. Soudain, Antinéa s’écria d’une voix effrayée : — Regardez ! Luviakor explose ! — Bon sang ! murmura Palléas. Tous les regards se portèrent vers l’étoile mourante. A la limite du disque éblouissant apparaissaient d’énormes boursouflures, qui donnaient à l’astre une forme vaguement ellipsoïde et ondoyante. — Que dit l’analyseur spectral ? demanda Palléas. Ils se précipitèrent vers l’appareil en question. Sur l’écran se détachait une image moins aveuglante de Luviakor, de couleur verte. De monstrueuses protubérances échevelées jaillissaient du cœur de l’astre moribond. Etant donné les proportions de l’étoile, une planète comme la Terre n’eût été qu’une goutte de matière perdue au sein de cet enfer démesuré. — Non, ce n’est pas la supernova, conclut Palléas. C’est seulement une magnifique tempête stellaire. Soudain, il pâlit. — Bon sang ! L’équipage de Shean Lane ! Au même instant, il perçut, à des millions de kilomètres de distance, l’appel télépathique angoissé qu’Eylia lui lançait. C’était le jeune pilote atlante et sa femme qui avaient pris le commandement du vaisseau d’exploration des deux planètes intérieures. PAlléas courut au centre de communication. — Shean Lane ! Tu m’entends ? Ici le vaisseau-mère ! Une voix de femme lui répondit : Eylia. — Ici la planète Askalys ! Ca va mieux ! Nos analyseurs ont conclu à une tempête stellaire. — Nous aussi. Mais je crains une série de conséquences imprévisibles au niveau du vent stellaire. Prenez toutes les précautions et restez en contact permanent. — Bien reçu. — Bonne chance ! Antinéa lut dans l’esprit de son mari l’inquiétude qui grandissait d’instant en instant. Elle répondit de même. « Ne t’angoisse pas ! Shean Lane est un excellent pilote. « Je sais, mais il n’a encore jamais affronté une tempête solaire de cette envergure. Nous ignorons quelles vont êtres les répercussions de ce cataclysme. Tout haut, il dit pour les autres : — Que les trois aérodynes qui explorent Carinoonga reviennent immédiatement a bercail. Il se peut que nous soyons obligés de quitter momentanément la planète. — Pourquoi ? demanda Nelvéa. — La tempête va modifier les caractéristiques du flux stellaire et il risque de se produire un échauffement spectaculaire de l’espace. Cela pourrait bien amener des changements climatiques inattendus au niveau de la planète. — A quoi penses-tu ? — Je n’en ai pas la moindre idée. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il va faire bientôt très chaud ici, lorsque l’onde de choc de la tempête atteindra Carinoonga. Nous devons mettre en place tous les systèmes de protection du navire. Sa voix se voulait rassurante, mais Nelvéa connaissait assez son frère pour deviner qu’il était anormalement anxieux. Elle comprit qu’il allait se produire un bouleversement invraisemblable sur Carinoonga. La tempête ne mit que deux heures pour modifier considérablement le vent stellaire dans la banlieue de Ktaarid, la première planète du système, un astre à peine plus grand que la Lune. Shean Lane avait stationné son astronef dans une plaine au sol craquelé par les différences de température. Au loin, on devinait les restes aplanis d’une chaîne de montagne, qui avait dû être très élevée quelques centaines de millions d’années auparavant. Mais l’activité tectonique de la petite planète s’était fortement ralentie et le bombardement cosmique, allié à l’alternance du gel nocturne et de la chaleur torride du jour, avait érodé inexorablement le relief. Luviakor mangeait une partie du ciel noir. Sa lumière blanche et étincelante éclaboussait le paysage dantesque. Il eût été facile d’aller se réfugier sur la face obscure de Ktaarid, mais il avait fallu attendre le retour des trois modules planétaires. Cela avait pris du temps et ils n’avaient que deux heures. A présent, il était trop tard. — Quelle est la température extérieure ? demanda Shean Lane. — Deux cent dix degrés, répondit Eylia. Toutes les protections sont en place. — Nous avons de la marge. Mais on ne peut pas savoir avec les tempêtes d’une étoile moribonde. Si la température dépasse deux mille cinq cents degrés, nous sommes fichus. — Le pire, c’est que nous ne savons même pas ce qui va se passer, murmura la jeune femme. — Nous n’allons pas tarder à être fixés. Regarde ! Derrière eux, les vingt membres de leur équipage, hommes et femmes, le visage anxieux, regardaient, hallucinés, le paysage mordu par la colère démentielle de l’astre mourant. Celui-ci, immense, semblait se tordre de douleur. Une émotion étrange, inexplicable, envahit la jeune Irannienne. Une peur atroce lui broyait le ventre, mais un autre sentiment, inattendu, s’insinua derrière le premier. En voyant ainsi la masse formidable de Luviakor se gonfler, se boursoufler, comme pour lutter désespérément contre sa mort prochaine, une certaine compassion prit peu à peu possession de son cœur et de être. Il lui semblait assister, impuissante, à l’agonie terrible d’un dieu titanesque de l’espace. Deux larmes perlèrent à ses yeux et roulèrent sur ses joues. Son mari se méprit sur leur signification et la serra contre lui. — N’aie pas peur. Nous nous ne sortirons. Sur l’écran intégral, ils percevaient la totalité du paysage alentour. Soudain, sans que le moindre vent ne se fût levé, sans que n’apparût le moindre signe inquiétant dans le ciel noir, les montagnes lointaines se mirent à vibrer, puis certaines éclatèrent, explosèrent sous la brusque montée de la température. Eylia ne put retenir un cri de terreur. — Regarde comme ça monte, Shean ! gémit-elle. Sous leurs yeux effarés, en quelques secondes, le voyant vert indiqua quatre cents, cinq cents, sept cents, mille degrés. Puis il monta encore. Au loin, par endroits, des plaques rougeâtres de pierre fondue apparurent. — Température, mille cinq cents degrés, précisa Shean Lane d’une voix blanche. Le sol commence à fondre. — Les montagnes coulent sur elles-mêmes, dit une femme tétanisée par la peur. A présent, d’épaisses volutes de minéraux évaporés s’élevaient du sol torturé. Les montagnes pleuraient des torrents de lave incandescente. Les larmes du dieu dont Eylia observait l’agonie. — Mille huit cents degrés, souffla-t-elle. Et ça monte encore. Ses nerfs commençaient à craquer. Elle ne voulait pas être offerte en sacrifice au dieu Luviakor. Elle avait encore une vie entière au côté de son Atlante de mari. Elle se raccrocha à ce qu’elle voyait. Dans un rayon de plusieurs kilomètres autour du vaisseau, aucun phénomène anormal ne se produisait. C’était comme une oasis cernée par l’enfer. Ce calme était provoqué par le bouclier thermique ultra puissant conçu par le cerveau de Palléas. La température est provoquée par l’agitation moléculaire. Le principe du bouclier thermique consistait à envoyer tous azimuts un champ magnétique fin et tridimensionnel qui emprisonnait les molécules dans une trame étroite où leur manque d’amplitude maintenait la température à un niveau supportable. Plus le réseau était fin au centre, c’est-à-dire au vaisseau lui-même, plus la portée était grande, et la protection efficace. Le bouclier thermique imaginé par Palléas permettait de traverser sans dommage des températures de deux mille cinq cents degrés. A ce niveau-là, il était presque possible de se poser à la surface d’une étoile. Si des filets de sueur coulaient le long des visages, ils étaient uniquement dus à l’angoisse. L’atmosphère intérieure du vaisseau n’avait pas varié d’un degré. — Nos instruments au sol doivent être réduits en bouillie, se plaignit Shean Lane. Ils étaient prévus pour résister à mille cinq cents degrés. — C’est bien le moment de penser à ça, dit une voix dans l’holophone. La silhouette de Palléas apparut sur le plateau tridi. — Vous allez laisser tomber, dit-il. — Si nous nous en sortons, je ne me sens pas le courage de recommencer, répondit Shean Lane, réconforté par la présence amicale. Les satellites sont prévus pour résister à deux mille degrés. — Nous en sommes à mille neuf cent cinquante, précisa Eylia. Puis elle ajouta aussitôt : — Je crois que ça se stabilise. — J’espère bien, souffla Shean Lane Palléas percevait sur un écran les images retransmises par le vaisseau de Shean Lane. A son côté, Nelvéa observait sans mot dire les phénomènes infernaux. Elle ne pouvait détacher ses yeux des silhouettes du couple et de leurs compagnons, perdus au cœur de l’apocalypse. Leur disparition soudaine signifierait la destruction de leur astronef, là-bas, à des millions de kilomètres. — C’est reparti, s’écria soudain la voix déformée d’Eylia. Ca monte encore ! On vient de passer les deux mille degrés. Deux mille cinquante, deux mille cent. L’image du vaisseau était de plus en plus brouillée. Nelvéa pâlit. Tout à coup, il n’y eut plus rien. Elle poussa un cri de douleur. L’image d’Eylia et de son mari s’imposa à elle. Elle les aimait beaucoup tous les deux. Deux larmes coulèrent de ses yeux. Elle saisit la main de Daniel, pétrifié. Mais elle sentit que Palléas et Antinéa n’éprouvaient pas la même peine. Ils percevaient quelque chose qui lui restait hors de portée. Palléas se tourna vers sa sœur. — Ne t’inquiète plus pour eux. La température vient de redescendre à mille huit cents degrés. Et ça baisse régulièrement. C’est un problème de communication. Nelvéa se souvint qu’Eylia possédait la même faculté télépathique que son frère. Palléas ne s’était pas affolé à la disparition de l’image. Au creux de son esprit, il ressentait toujours la présence vivante d’Eylia. Elle était la preuve tangible de la survie du vaisseau. Enfin, l’image réapparut, tremblotante, falote, comme un rêve fugace. La température dura ainsi plus de sept heures. A bord de l’astronef de Shean Lane, l’équipage avait fini par oublier sa peur. Elle renaissait parfois lorsque le voyant vert, qu’Eylia ne quittait pas des yeux, amorçait une remontée. Mais ce n’étaient que des sursauts sans importance. Le bouclier thermique tenait bon. Shean Lane savait qu’il ne pouvait rien espérer de la nuit à venir, car elle ne serait là que dans deux cent quatre vingt six heures. La « journée » ktaaridienne durait plus de vingt sept jours terrestres. Mais soudain, tout se calma et le voyant annonça une chute lente, mais irréversible. Cependant, il fallut attendre plus de quarante huit heures pour que le sol reprît un aspect normal, libérant ainsi le vaisseau. Celui-ci put enfin décoller pour Sheergünn, la seconde fille de Luviakor. Entre temps, la tempête avait atteint et dépassé Carinoonga, modifiant totalement l’aspect de la planète. Il n’avait fallu que deux heures aux trois aérodynes d’exploration pour regagner le Sylvériane. Lorsqu’ils furent en sécurité, Palléas ordonna le décollage immédiat. Le champ magnétique de surface commençait à se distordre lorsque le vaisseau le passa. Myrianna dut déployer tous ses talents de d’astropilote. Elle plaça le lourd navire en orbite basse. L’équipe entière, réduite au chômage technique par obligation, se trouva réunie dans la grande salle de conférence. L’écran intégral géant ouvrit la vue sur l’infini. On avait l’impression de survoler Carinoonga à basse altitude sur une grande plate-forme. Pourtant, la salle était située au cœur du vaisseau. Palléas déclara : — Si je ne me suis pas trompé dans mes calculs, vous allez assister dans quelques instants à un spectacle hallucinant. Antinéa, qui surveillait les écrans de contrôle, annonça soudain : — Ca ne va pas tarder à commencer ! L’onde de choc n’est plus qu’à un million de kilomètres. Elle sera là dans quelques minutes. En effet, bien qu’elle n’apparût pas à l’œil nu à l’extérieur du vaisseau, elle était nettement visible sur les écrans. On eût dit une monstrueuse sphère verte qui enflait depuis l’étoile, déferlant sur Carinoonga. En quelques secondes, elle engloutit la planète et le vaisseau. Les conséquences ne se firent pas attendre. De la surface monta bientôt un nuage irisé qui s’étendit jusqu’à l’horizon. Une gigantesque nappe semblable à une nébuleuse s’éleva lentement, se dissipant presque simultanément dans l’atmosphère raréfiée. Palléas dit à Antinéa : — La perturbation va avoir perdu de sa puissance, mais sa durée a dû s’allonger considérablement. Cela va prendre plus d’une journée. L’idée qui avait germé dans l’esprit de son mari lui parvint instantanément. « Tu crois que c’est possible ? « Faisons un calcul approché. Il injecta une longue série de données dans l’ordinateur. La réponse lui parvint quelques secondes plus tard. — Tu avais raison, dit la jeune femme. LA quantité de chaleur développée par la perturbation stellaire est suffisante pour provoquer l’évaporation de soixante dix mètres de profondeur de glace. — Ce qui veut dire… commença-t-il. — Que l’Ile va se trouver libérée, acheva-t-elle. Nous pourrons l’explorer sans difficulté. — Il y a autre chose. Avec un peu de chance, Carinoonga va récupérer son atmosphère disparue. Il va se produire pendant quelques jours un effet de serre qui ralentira le refroidissement qui suivra automatiquement la tempête. Il est même possible que l’air devienne respirable sans combinaison. Les autres s’étaient regroupés autour d’eux. — C’est incroyable ! dit un technicien. — C’est le dernier sursaut de cette planète mourante avant le grand saut final. Nous allons peut-être enfin savoir si elle a connu la vie. En fait, la tempête dura quelques quarante huit heures. Des nuages colossaux d’azote, d’oxygène, de gaz carbonique, d’hydrogène, de chlore ne cessèrent de s’élever de la surface tourmentée, parcourut par des ouragans démentiels. Puis les sondeurs décelèrent la présence de vapeur d’eau en quantité importante. La planète, plongée dans un froid glacial de moins cent quatre vingt degrés, avait été plongée pendant deux jours dans un bain de chaleur de près de onze cent degrés. Cela avait suffi pour que l’atmosphère précipitée en neige et glace se sublime et reprennent sa place, au moins en partie, dans le ciel de Carinoonga. Une partie de l’eau avait même suivi et, par endroits, d’épaisses couches de nuages protégeaient la planète comme un écrin d’ouate. — Comme elle ressemble à Aurévia et à la Terre, remarqua Daniel, fasciné. Antinéa lui jeta un coup d’œil complice. Leur intuition étrange était réapparue simultanément chez l’un et l’autre. — Apparemment, dit Palléas qui consultait les analyseurs, l’atmosphère est redevenue quasi respirable : soixante dix pour cent d’azote, quinze pour cent d’oxygène, le reste d’oxydes carboniques et autres gaz. La pression elle-même est proche de celle de nos mondes, à une altitude de trois ou quatre mille mètres. Avec la présence d’eau, elle présente toutes les caractéristiques de la planète biologique. Nous allons en avoir le cœur net. Myrianna, demi-tour. Nous retournons sur l’Ile. Docile sous les doigts de la jeune femme, le Sylvériane quitta son orbite pour redescendre vers la surface. Un peu plus tard, l’Ile apparaissait aux yeux des astronautes, brune, étrange et belle, mystérieuse, perdue comme un joyau insolite au milieu de l’océan né de la tempête. Sa présence sur cette planète condamnée devenue soudainement liquide avait quelque chose de surnaturel. — Il est possible qu’on découvre des traces de vie, dit Daniel Mais je suis sûr qu’il y a autre chose. 4 Le Sylvériane se posa approximativement au même endroit que précédemment, à la pointe sud de l’Ile, qu’ils avaient quittée trois jours auparavant. Palléas et son état major descendirent à terre. Le ciel n’était plus d’un bleu violacé parsemé d’étoiles. Il avait pris une teinte lumineuse, azuréenne, de planète vivante. Pourtant, le paysage désolé n’avait rien d’accueillant. — On se croirait dans un désert, déclara Daniel. Nulle part n’apparaissait le moindre indice révélateur de vie. Le sol n’était qu’une étendue morne, au relief inexistant, couvert de pierres et de rocailles de toutes tailles, à l’aspect irrégulier, poli sur certaines faces, brisé sur d’autres. C’était le résultat du refroidissement et des tempêtes magnétiques qui avaient dû ravager la planète plusieurs centaines de millions d’années auparavant, avant que tout s’endorme dans un sommeil de glace. — Carinoonga connaît son dernier sursaut de vie, déclara Palléas. Une dernière fois avant de sombrer dans le brasier de la supernova, elle s’est paré de sa robe de vie, de la couche protectrice de son atmosphère biologique. — Ce monde a dû être beau, remarqua Nelvéa qu’une grande nostalgie pénétrait à la vue du paysage grandiose et désespéré. Les techniciens apportèrent les résultats des premiers relevés. Rayan, qui les dirigeait, annonça : — La température est actuellement de trente degrés, et la pression s’est stabilisée à cinq cent quatre vingt six millibars. La composition de l’atmosphère serait parfaitement respirable s’il ne flottait dans l’air une forte proportion d’ions nitrate fatals pour l’organisme. Il nous faudra donc conserver la combinaison spatiale. — Combien de temps ce redoux se maintiendra-t-il ? demanda Antinéa. — D’après nos estimations, cela devrait durer une bonne dizaine de jours, peut-être plus, surtout si les nuages se maintiennent. A moins d’une nouvelle tempête stellaire. Il désigna plusieurs couches de cumuls qui masquaient le ciel par endroits. Nelvéa prit la main de Daniel et l’entraîna vers un promontoire qui dominait l’océan. Vingt mètres en contrebas, des lames énormes montaient à l’assaut des murailles abruptes de basalte dont la teinte brune sombre tranchait avec le bleu profond de l’eau. Cà et là s’élevaient de légères fumerolles roussâtres que la violence du vent emportait aussitôt. — L’eau doit contenir une certaine quantité d’acide nitrique, dit Nelvéa. Mais rien ne le prouve à part ces fumerolles. Si elles n’existaient pas, on pourrait se croire sur une des côtes désolées du continent Maloïus, dans l’hémisphère sud d’Aurévia. J’ai l’impression que nous allons découvrir un buisson sauvage dissimulé derrière un rocher. Qui pourrait croire que cette planète vit ses derniers instants ? Daniel jeta un regard circulaire. La pointe s’avançait dans l’océan comme une lance. La falaise dominait l’eau d’une vingtaine de mètres. Les vagues poursuivaient leur lent travail de sape, dans un vacarme assourdissant, qu’ils percevaient nettement par l’intermédiaire de leurs capteurs soniques. L’illusion de la vie. Au nord, c’était la terre, l’île étrange, au paysage raboté, désertique, aride, au sol jonché de rochers broyés en gravier, de pierres mutilées par l’érosion. Au milieu s’élevait la masse puissante du Sylvériane, énorme navire immobile, mais centre de toute vie sur ce monde retourné au minéral. Une foule de fourmis humaines en combinaison spatiale s’affairait autour de lui. Palléas et Antinéa rejoignirent le jeune couple. Le géant blond déclara : — Ce phénomène dépasse ce que j’escomptais. L’évaporation soudaine de l’atmosphère gelée nous a fait perdre tout le matériel installé au sol par les modules planétaires. Il faudra nous contenter des satellites. Shean a entrepris l’installation du réseau sur Sheergünn, la seconde planète. Quant aux trois autres équipages, partis pour els planètes lointaines, ils seront de retour dans une dizaine de jours. Ils ont à peine ressenti les effets de la tempête. Il regarda sa femme, puis le jeune couple. — Quant à vous, à la demande d’Antinéa, qui veut absolument prouver que cette planète a été vivante, vous allez repartir en exploration sur l’Ile. Je ne peux pas vous suivre. Mais je le regrette, car je pense aussi que cette planète renferme un secret. Et ce n’est pas une intuition. — Comment ça ? demanda Nelvéa. — Cette île, unique au milieu d’un océan sans fin, constitue une énigme. Il n’existe aucun autre relief semblable sur toute la surface de Carinoonga. Sa présence doit avoir une explication. — C’est la conséquence d’une poussée sismique formidable, dit Daniel. De quoi peut-il s’agir d’autre ? — Nous verrons bien,répondit Palléas. Il s’éloigna. Nelvéa se tourna vers Antinéa. — Qu’est-ce qu’il a dans la tête ? — Je ne sais pas. Je sens qu’il a échafaudé une hypothèse, mais je n’arrive pas à savoir laquelle. — Vous êtes pourtant télépathes tous les deux… — Oui, mais c’est confus dans son propre esprit. La seule chose que je ressente nettement, c’est qu’il a PEUR de cette hypothèse. Après un rapide déjeuner, Daniel, Nelvéa et Antinéa, accompagnés des deux couples de techniciens qui les avaient déjà assistés lors de leur première expédition, prirent l’air à bord d’un aérodyne d’exploration. Ils constatèrent que, par endroits, le relief était plus accentué qu’ils ne l’auraient cru. Ils retrouvèrent sans difficulté la faille qu’ils avaient explorée quelques jours plus tôt, dans laquelle ils avaient creusé un tunnel de glace. A présent, elle était envahie par l’océan mugissant. Ils eussent été incapables de déterminer les endroits où ils avaient débarqués. Ils découvrirent alors que l’Ile recelait de nombreuses vallées encaissées, qui s’élargissaient parfois en étangs, et même en lacs de belles dimensions. Ils entreprirent de les étudier méthodiquement l’un après l’autre et de noter leurs caractéristiques. C’était un travail de longue haleine, qui les obligeait à se poser et à continuer le travail à pied. Ce n’était pas toujours une tâche facile car les nuages toujours nombreux dans le ciel de Carinoonga déclenchaient souvent des tempêtes magnétiques d’une rare violence. De hautes vagues se formaient alors sur les lacs, soulevées par des ouragans soudain qui les rappelaient à la réalité : ce redoux n’était pas destiné à durer. La planète était en sursis, et personne ne pouvait prévoir quand tout cela disparaîtrait dans l’embrasement final de la supernova. On avait un peu tendance à l’oublier devant la sérénité des lacs et des étangs. Au matin du troisième jour, ils exploraient ainsi les abords désertiques d’un petit étang dont la surface ne devait pas dépasser les cinq hectares. — Voyez ! en gelant, l’eau a augmenté de volume et érodé les roches qui se trouvaient autour, fit remarquer Daniel. Antinéa paraissait songeuse. Elle n’avait pu obtenir d’autres précisions de la part de Palléas. Il craignait de se tromper. Elle n’osait l’interrompre. IL avait suffisamment de responsabilités avec les quatre équipages disséminés dans l’espace. — Il y a quelque chose de bizarre ici, marmonna-t-elle comme pour elle-même. Je n’ai jamais vu une telle configuration de terrain. Mais elle n’eut pas le temps d’approfondir sa méditation. Un appel retenti soudain derrière elle. — Holà ! Venez voir ça ! C’était Syrthia, une jeune femme blonde aux cheveux courts, qui les alertait. Elle se tenait accroupie au bord du lac et retournait dans ses doigts fins une curieuse pierre plate de couleur ocre et grise. Elle la tendit à Antinéa. Aussitôt, une joie indicible illumina son visage. — Par le Grand Esprit ! Il n’y a pas de doute possible. C’est un fossile de végétal. C’est extraordinaire. Sans la combinaison spatiale, elle eût embrassé Syrthia. Au cœur de la pierre que la brusque différence de température avait dû faire éclater, apparaissait le délicat dessin de ce qui avait été une feuille. — Il ne s’agit pas d’un caprice chimique, confirma-t-elle. De tels fossiles ne peuvent se former qu’au fond de l’eau ! Cette feuille est probablement tombée au fond de ce lac, puis recouverte de sédiments. La pression nécessaire pour la formation peut s’expliquer grâce à la couche de glace qui a recouvert l’Ile pendant si longtemps. Ce fossile a dû être constitué à la fin de la période biologique de la planète. — En tout, il prouve de façon formelle que Carinoonga a connu la vie, ajouta Daniel. Plus tard, la pierre miraculeuse et son secret étaient confié à l’équipe d’analystes du Sylvériane. Il leur fallut plusieurs heures de travail, d’expertise et contre expertise, pour arriver à la conclusion fabuleuse que formula Rayan : — Les analyses sont formelles : ce fossile de végétal est le plus ancien que nous ayons jamais rencontré. Il aurait entre trois mille cinq cents et quatre mille millions d’années ! C'est-à-dire que l’arbre qui portait cette feuille vivait presque à l’époque où Aurévia et la Terre n’étaient que des planètes nouvellement formées, sur lesquelles apparaissaient à peine les océans primordiaux. Il avait bien détaché les syllabes pour laisser à ses interlocuteurs le temps de digérer les informations. — C’est-à-dire qu’il serait antérieur à l’apparition de la vie sur la Terre et sur Aurévia, remarqua Daniel. — Cela signifie que la vie existait déjà il y a quatre milliards d’années dans la galaxie. Il aurait donc existé une autre génération biologique, antérieure à la nôtre. Voilà qui ouvre des perspectives insoupçonnées de méditation. Mais Daniel n’était pas satisfait. Bien sûr, l’âge du fossile était extraordinaire, mais cela ne le surprenait pas. Il avait pensé dès le début que cette planète avait connu la vie. A la réflexion, l’âge du fossile n’avait rien de surprenant. — Si nous avons découvert cette feuille, il doit y en avoir d’autres, suggéra-t-il. Peut-être cela fournirait-il des informations complémentaires. — C’est un hasard incroyable que nous ayons réussi à trouver ce fossile, déclara Antinéa. %ais tu as raison, nous allons essayer d’en découvrir d’autres aux abords des lacs. — Cela risque de se solder par un échec, les avertit Palléas. Depuis quatre milliards d’années, la glace et la pierre ont dû pulvériser jusqu’au souvenir de la vie. — Tentons quand même notre chance, rétorqua Antinéa. Inlassablement, pendant plusieurs jours, ils explorèrent méthodiquement les diverses vallées rencontrées, dépensant des trésors de patience. Palléas leur avait adjoint deux hommes de plus. Avec ténacité, ils étudièrent systématiquement les abords des étangs, des mares et des lacs, effectuant de brèves incursions dans les collines avoisinantes. Mais leurs efforts ne furent pas récompensés. Le soir, ils regagnaient le vaisseau spatial harassés, épuisés, les yeux usés d’avoir trop regardé. Ils n’avaient plus que la force de se jeter sur leur couchette sans penser à faire l’amour. Le matin du septième jour de recherche, ils se levèrent une nouvelle fois de très bonne heure. Daniel n’avait pas dormi suffisamment. Le découragement commençait à le gagner. — Nous ne trouverons rien d’autre, Nelvéa. Le temps, la neige, la glace et la roche ont transformé en poudre les autres fossiles. C’est un miracle que nous ayons découvert celui-ci. Un vrai miracle. Et puis quoi, même si nous en trouvions d’autres, qu’est-ce que cela changerait ? Cela ne ramènerait pas la vie sur Carinoonga. Nelvéa n’aimait pas le voir ainsi. Elle tenta de le soutenir. — Il ne faut pas baisser les bras, Daniel Antinéa est toujours persuadée qu’il y a autre chose à découvrir sur cette planète. Elle retournera toute la surface, mais elle trouvera, tu peux lui faire confiance. Il hocha la tête. — Tu as raison. Nous ne pouvons pas l’abandonner. Allons-y ! Il se leva péniblement. Quelques heures plus tard, le petit groupe explorait les abords d’un lac situé au cœur d’une grande vallée. Le lac lui-même avait une superficie de plus de trente hectares. C’était le plus grand qu’ils eussent rencontré depuis le début de leurs recherches. Cette vallée occupait approximativement le centre de l’Ile. Avec le temps, la mort prochaine de l’étoile reprenait ses droits et les effets du réchauffement soudain se dissipaient inexorablement. La température s’était refroidie et atteignait à présent moins dix degrés. Le retour de Carinoonga à son état précédent était amorcé. Une fine pellicule de glace recouvrait déjà les abords du lac. Ailleurs, le sol rocailleux se tachait de plaques de neige grisâtre, salie par les poussières apportées par les vents. Antinéa avait fait sonder les eaux du lac, dont la profondeur n’excédait pas vingt mètres. Les chercheurs exténués, découragés, en étaient parfois réduits à se demander si le fossile improbable ramené quatre jours plus tôt n’était pas un mirage, une illusion de vie, sans doute un caprice chimique quelconque. — Non, ripostait Antinéa. Rayan est formel. Il doit en exister d’autres. Daniel recherchait avec moins de zèle que les autres. Depuis son arrivée dans cette vallée, il regardait avec anxiété le paysage. A quoi servirait la découverte d’un nouveau fossile ? Il y avait certainement autre chose. Quelque d’indéfinissable l’attirait vers cette vallée comme un aimant. Mais il aurait été absolument incapable d’expliquer quoi. Antinéa levait fréquemment les yeux vers lui. Elle savait qu’il cherchait comme elle. Mais le drame, c’était qu’ils ignoraient jusqu’à l’idée même de ce qu’ils cherchaient. Ils ne pouvaient se fier qu’à leur intuition, leurs sensations intimes et inexplicables. Toujours mû par son instinct, Daniel délaissa soudain ses compagnons et se dirigea vers une espèce de petite colline rocheuse, qu’il escalada rapidement. Elle ne devait pas mesurer plus de vingt mètres de hauteur. Il la parcourut en tous sens. Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Un fait étrange retint son attention : la proportion de sable y était plus importante que partout ailleurs. Pourquoi s’arma-t-il de son pistolet à ondes magnétiques ? Il n’aurait su le dire. Pourquoi, à ce moment précis, Antinéa lâcha-t-elle les autres pour courir vers lui ? Elle dira plus tard avoir été « appelée » par Daniel, bien que celui-ci n’ait rien dit. Mais cela n’était pas très clair dans son esprit. Elle attendait surtout ce moment depuis longtemps. Toujours est-il que Daniel dirigea son arme vers le sable et tira. Un geyser poudreux s’éleva autour de lui pour retomber plus loin. Les autres le regardèrent faire, étonnés. Soudain, il ne put retenir un cri. Antinéa arrivait près de lui au même moment. — Là, regarde ! Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il. — Par le grand Esprit, murmura-t-elle. Nous avions raison. Sous leurs pieds, à la place du sable provenant de l’érosion glaciaire, venait d’apparaître une surface parfaitement lisse, métallique, de couleur noire, irisée par endroits. Il ne pouvait en aucun cas s’agir d’une particularité géologique. 5 Palléas fut averti de la nouvelle instantanément. Antinéa, fascinée par la découverte, l’appela instinctivement par la pensée. Aussitôt, abandonnant le commandement du Sylvériane à Myrianna, il emprunta un aérodyne de liaison et, accompagné de Stolfios et de Rayan, il rejoignit sa femme. Lorsqu’ils arrivèrent, l’équipe avait achevé de déblayer le sable qui couvrait l’étrange édifice de métal. Mais d’énormes blocs de rochers soudés ensemble interdisait de dégager l’ensemble de la structure. — De quel métal s’agit-il ? demanda Palléas. — Impossible de le dire, répondit Daniel. Nous avons essayé de l’entamer. Il est d’une résistance à toute épreuve. Apparemment, rien ne peut l’attaquer. Sa dureté est même supérieure à celle du diamant. Palléas fit le tour de l’étrange monticule, dont la forme était vaguement sphérique. Les autres le suivirent. Le Terrien déclara : — Une analyse spectrale grossière fait apparaître là-dessous une espèce de demi sphère d’une quarantaine de mètres de diamètre. Le géant blond se tourna vers lui. — D’après toi, à quoi correspond ce monument ? — Je n’ose formuler d’hypothèse. Nous ne savons rien de la civilisation qui a construit cette… chose. Palléas grimpa au sommet de l’édifice, suivi par ses compagnons. Il examina la surface de métal noir au poli surprenant. — Et toi, Antinéa, quelle est ton idée ? — J’ai toujours pensé que cette île n’était pas naturelle. Elle a été construite. — Une île de cette taille ? Et par qui ? Pourquoi ? Il percevait déjà, dans son esprit le cheminement de son raisonnement. Mais il l’obligeait à le faire à haute voix pour les autres. — Elle a été créée par les êtres qui vivaient ici il y a plus de quatre milliards d’années. La planète était habitable alors. Mais cet édifice ressemble fort à un tombeau. — Le tombeau d’une civilisation vieille de quatre mille millions d’années ! murmura Nelvéa. C’est incroyable ! — Rien n’est incroyable dans l’espace, dit doucement Palléas. La vie n’était pas encore apparue sur Terre et sur Aurévia. Mais elle existait déjà ici. — S’il s’agissait d’une civilisation humaine, ou humanoïde, cela consoliderait l’hypothèse selon laquelle l’évolution biologique des espèces serait immuable et aboutirait à l’être humain. — Ou, tout au moins, passerait par l’homme, rectifia Palléas. Si c’est le cas, il est fort probable que cette civilisation disparue ait dépassé le stade humain. Daniel comprit alors pourquoi cette découverte effrayait Palléas, qui poursuivit : — Quel degré d’évolution peut-elle avoir atteint ? N’oublions pas que l’homme est en constante mutation. Il ne constitue que le premier maillon d’une chaîne d’animaux doté de la conscience. Il est le premier être vivant à avoir compris qu’il vivait, qu’il était mortel, le premier à avoir étudié, compris, soumis son environnement, le premier à s’être tourné vers les étoiles. Nous connaissons les espèces qui nous ont précédé, et qui ont abouti à ce que nous sommes. En revanche, nous ne savons rien de ce qui nous attend dans un avenir lointain. Comment et jusqu’où l’homme évoluera-t-il ? En admettant que cette civilisation soit passée par l’humain, bien entendu. Et s’il s’agissait… d’autre chose ? — Il faudrait que nous pénétrions dans le tombeau pour le savoir, dit faiblement Antinéa. — Mais quelle boîte de Pandore risquons-nous d’ouvrir ? Ils restèrent un long moment silencieux, mesurant les conséquences possibles de leur découverte. — S’il s’agit d’un tombeau vieux de quatre milliards d’années, avons-nous le droit de le violer ? Sur Aurévia, la profanation d’une sépulture était considérée comme un crime. Mais l’intérêt de l’Histoire pesait lourd dans la balance. Daniel intervint. — Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un tombeau. Nous en aurions découvert d’autres. La solidité du métal me fait penser à un édifice destiné à protéger quelque chose. — Contre quoi ? demanda Palléas. — Contre les roches, contres secousses sismiques, contre toutes attaques extérieures. Contre le Temps, surtout. Il est même possible que cette structure serait capable de résister à la supernova. Luviakor disparue, elle restera à flotter indéfiniment dans l’espace. Pourquoi ? — Mais que peut-il y avoir là-dedans ? — Tentons de l’ouvrir, nous le saurons, dit Rayan. Antinéa confirma. — Nous ne sommes pas venus jusqu’ici à vingt-sept années lumière d’Aurévia, nous n’avons pas remué le sol de cette fichue planète pendant des jours et des jours pour abandonner ce mystère à l’explosion stellaire qui le guette. J’ai envie de savoir. — D’accord, allons-y, décida soudain Palléas. On prit la décision de dégager la plus grande surface possible de métal. Les générateurs d’ondes de choc furent réglés sur leur puissance maximale. Les blocs rocheux qui emprisonnaient le tombeau sautèrent sous les terribles impacts. Il fallut cependant plusieurs heures pour libérer l’ensemble. A la fin apparût un dôme métallique d’une quarantaine de mètres de diamètres, haut d’une vingtaine. Les rayons horizontaux de l’étoile couchante faisaient jouer des reflets irisés sur la surface noire. Le métal inconnu ne semblait pas avoir souffert de son séjour sous la formidable pression de la roche et de la glace. Tout paraissait devoir se briser devant lui. La petite troupe dut se rendre à l’évidence, nulle part ne se dessinait la moindre ouverture. — Apparemment, ce n’est qu’une énorme masse de métal, qui pourrait fort bien être tombée du ciel comme une météorite, remarqua Stolfios. — Elle ne serait pas aussi régulière, rectifia Daniel. Et une météorite se serait enfoncée plus profondément. Divers out |