   
   

PREMIER CHAPITRE
Rien ne
vit là-bas.
Le
jour, elles paraissent dormir, assoupies dans un sommeil minéral et tragique. Un
vent chaud et sec souffle en permanence de leurs étendues désertiques. L’haleine
des génies, disent les paysans. Au soleil, leur couleur est indéfinissable.
C’est une palette de gris, de bruns, de rouges qui se mêlent et s’entrecroisent,
ponctués çà et là par la tache incandescente d’un affleurement de lave. Rien
n’y vit. Ni plantes ni animaux. Pas un chant d’oiseau n’y fait vibrer l’air.
C’est le royaume des dieux minéraux. Un royaume qui s’étend d’un bord à l’autre
de l’horizon, et que l’on ne peut franchir sans perdre sa vie et son âme. La
nuit, elles brillent d’une lumière étrange qui leur a valu leur nom. En été, les
orages y font naître des apparitions fantastiques, effrayantes, illuminées
d’éclairs éblouissants, comme si les dieux invisibles voulaient prendre
corps. De même, lorsque la neige s’installe en hiver, le désert diffuse
encore une lueur obscure venue des entrailles de la terre. Il n’y fait jamais
totalement nuit.
On les
appelle les Terres Bleues.
Le
monde s’arrêtait aux Terres Bleues. Un monde tout petit, renfermé sur lui-même,
prisonnier du désert sans vie, mais protégé par la forêt de la Ceinture. Sept
collines aux pentes douces, couvertes d’arbres vigoureux et de taillis
impénétrables, remparts inviolables au-delà des plaines cultivées. Au centre de
ce paradis cerné par l’enfer s’étendait la ville :
Syrdahar.
Du
sommet de la Tour Haute, Solyane contemplait l’horizon bleuté, serrant très fort
la main de Dorian lorsqu’un éclat de lumière inondait la roche lointaine d’une
lueur aveuglante. Elle avait compris depuis longtemps que Syrdahar n’avait rien
à redouter des génies qui vivaient là-bas mais elle frémissait toujours devant
leurs impressionnantes manifestations lumineuses. Pourtant, malgré son angoisse,
elle aimait ce spectacle dont la beauté irréelle la fascinait. Chaque soir,
avant d’aller se coucher, elle montait ainsi sur le chemin de ronde accompagnée
de son frère et de sa mère. Elle s’appuyait sur la roche taillée et contemplait
le spectacle hallucinant. Jamais elle ne s’en lassait. De la ville montait des
parfums épicés, mêlés aux odeurs enivrantes des prés et aux senteurs aquatiques
du lac. Konreydine, le biolamane, lui avait expliqué qu’on ne pouvait se
rendre dans les Terres Bleues. Les génies punissaient de mort les audacieux qui
auraient osé s’avancer au-delà de la Ceinture. Quelquefois, ils les
transformaient en garous qui n’étaient ni des hommes ni des bêtes, mais des
monstres à la peau grise, à qui il manquait des membres. Leur tête était énorme,
sans lèvres, et leurs doigts se terminaient par des griffes noires. Les paysans
disaient qu’on en voyait parfois errer dans les gorges profondes des hautes
collines. Du nord au sud et de l’est à l’ouest, l’horizon s’illuminait du même
bleu électrique que tranchaient les ombres noires des forêts. Solyane aimait à
voir naître les étoiles, le soir. Elle avait remarqué qu’elle formait toujours
les mêmes figures. Certaines brillaient beaucoup tandis que d’autres
n’apparaissaient que lorsque l’on ne les regardait pas directement. Elle les
appelait les étoiles timides. Elle aurait aimé en cueillir une pour la prendre
dans sa main et la conserver dans le secret de sa chambre. - Ainsi,
disait-elle à Dorian, nous n’aurions plus besoin de nos lampes à huile. Elle
m’éclairerait toute la nuit. Au pied de la Tour Haute s’étendait la ville,
entourée de ses champs sagement ordonnés, de ses plaines aux chemins bordés
d’arbres. En dehors du palais, s’élevaient çà et là quelques demeures plus
importantes, réservées aux chevaliers du seigneur Kogan, le père des deux
enfants. Une haute muraille parcourue par un chemin ceinturait la ville. La
nuit, les soldats esclaves, les ferroskos, l’arpentaient de leur pas
d’automates, sans échanger un mot. Solyane regardait chaque soir ces êtres sans
âge et sans âme refermer les portes de la cité. Les vantaux de bronze étaient
tellement lourds qu’on ne pouvait manoeuvrer qu’à l’aide d’un treuil. Elle
s’était toujours demandé pourquoi on isolait ainsi la ville chaque nuit. Que
pouvait-on craindre ? Au-delà des terres fertiles commençait le désert bleue des
génies. En dehors de deux petits villages de paysans établis au sud et à l’est
de Syrdahar, il n’existait rien d’autre au monde. Elle avait posé un jour la
question à dame Orlyane, sa mère. Celle-ci lui avait répondu que c’était ainsi,
que c’était la coutume. Curieuse coutume, qui lui semblait pour le moins
inutile. Mais beaucoup de choses « étaient ainsi » à Syrdahar, sans que l’on sût
exactement pourquoi.
Nés du
seigneur Kogan et de son épouse, dame Orlyane la Belle, un peu plus de neuf
années auparavant, Dorian et Solyane étaient jumeaux. Ils s’étaient éveillés
bien plus vite que les autres enfants de Syrdahar. On leur avait réservé deux
appartements distincts, mais il était rare de les voir séparés. Ils prenaient
leurs repas, leurs bains ensemble et chaque nuit les voyait réunis dans le même
lit, indifféremment chez l’un ou chez l’autre. Pourtant, lorsqu’on les
observait, il était difficile de les croire frère et sœur. Solyane était aussi
blonde que Dorian était brun. Leurs traits présentaient peu de points communs si
ce n’est dans leur beauté et dans leur régularité. La petite fille portait une
chevelure lourde et ondulée, couleur de vieil or, qui lui descendait jusqu’aux
reins et encadrait son visage enfantin aux yeux couleur de nuit. Fine,
admirablement proportionnée, elle rayonnait déjà d’un charme et d’une grâce
troublants malgré son jeune âge. Dorian était plus grand que la moyenne.
Robuste, les membres solidement accrochés, il se dégageait de lui une impression
de puissance qui explosait lors de l’entraînement aux armes que lui faisait
subit tous les jours le maître Rudriko. Des cheveux bouclés d’un brun presque
noir lui tombaient sur les épaules. Son regard sombre témoignait d’une volonté
implacable que renforçaient une mâchoire carrée et un nez légèrement
aquilin. Grave, consciencieux, et surtout beaucoup plus mûr que son âge,
Dorian trouvait chez sa sœur toute la fantaisie qui lui faisait défaut. En
retour, il lui apportait le confort de sa solidité, de son esprit de
décision. Il aimait les armes et le combat, elle aimait la musique et la
peinture. Tandis qu’il maniait le sabre ou la lance, elle jouait de la thamys,
sorte de harpe à vingt-neuf cordes dont elle tirait des mélodies aériennes et
cristallines que nul ne pouvait imiter à Syrdahar. Une très grande tendresse
unissait le frère et la sœur. Entre eux, les mots se révélaient souvent
inutiles. Ils disposaient d’un moyen de communication beaucoup plus
puissant. Les nobles, les chevaliers, se différenciaient des autres, les
sapienniens, par le shod’l loer. C’était une faculté mentale qui permettait de
deviner l’état d’esprit de son interlocuteur. Les deux enfants possédaient
une forme de shod’l loer beaucoup plus évoluée, la télépathie. Ainsi se
transmettaient-ils leurs sentiments et leurs émotions à l’état pur, dégagés de
la déformation apportée par les mots. Syrdahar s’établissait autour d’une
surélévation où se dressait le palais seigneurial, dominé par la Tour Haute. Le
palais, comme la plus humble des demeures, était bâti de pierre ocre, tirée de
la carrière voisine. Aussi le temple se distinguait-il tant par sa roche d’un
gris sombre que par son architecture insolite et massive. La population s’y
réunissait pour suivre les offices religieux dispensés par la
phalange. Adelfius, le théolamane, était chargé de l’éducation
religieuse. La haute ascétique du prêtre impressionnait les enfants. Hiver
comme été, il était vêtu d’une longue robe noire serrée d’une large ceinture
d’argent. Un soleil d’or, symbole de son ordre, marquait son épaule droite. Il
se dégageait de lui une autorité incontestable que renforçait d’autant son
visage à la peau blanche, taillé à coups de serpe. - A l’origine, disait le
prêtre, les dieux vivaient en bonne intelligence avec les humains, les Terres
Bleues n’existaient pas alors. Une végétation luxuriante les recouvrait, et ceci
bien au-delà de l’horizon. - Qui étaient ces dieux ? demanda Dorian. - Nul
ne le sait. Il ne reste rien aujourd’hui qui permette de savoir quel était leur
aspect, ni d’où ils venaient. La seule chose dont on soit sûr, c’est qu’ils nous
ont apporté la Connaissance. Dans leur grande sagesse, ils ont fait bénéficier
les hommes des bienfaits qu’elle peut amener. Mais ceux-ci ont cru, dans leur
orgueil démesuré, qu’ils seraient capables de contrôler la Connaissance sans
l’aide des dieux. Pourtant, il manquait à l’homme une qualité essentielle : la
sagesse. Aussi, pour nous punir, les dieux abandonnèrent-ils le monde, nous
laissant seuls avec les bribes du savoir que nous leur avions dérobées.
Cependant, la Connaissance peut engendrer autant de catastrophes que de
bienfaits si elle est mal utilisée. La folie de l’homme amena sa propre
destruction dans un embrasement gigantesque que l’on a appelé le jour du soleil.
Écoutez bien ce que dit le livre de Thallan : « Ce fut comme si le soleil
lui-même s’était posé sur le monde. Les villes brûlèrent et fondirent. Les
hommes furent frappés de folie. Un souffle infernal anéantit les campagnes,
bouleversa les plus hautes montagnes. Il n’y eut aucun endroit pour s’abriter.
Le feu qui couvait dans les entrailles de la terre remonta et se répandit,
enflammant comme des torches jusqu’aux navires les plus éloignés des côtes.
L’eau des océans s’enfla et dévasta des pays entiers. Des raz de marée hauts
comme des collines emportèrent ceux qui avaient survécu aux flammes. «
L’homme disparut presque totalement de la surface du monde. Les survivants et
leurs descendants connurent le chaos. La faim et la misère les ravalèrent peu à
peu au rang de bêtes sauvages. La nuit avait étendu ses ailes immenses sur le
monde. « Puis les dieux prirent les hommes en pitié. Ils leur refusèrent la
lumière de leur présence, mais confièrent à certains d’entre eux la tâche de
relever la civilisation. À ces privilégiés ils confièrent une partie de la
Connaissance dont ils devaient garder les secrets. Ces privilégiés prirent le
nom d’amanes. Seuls depuis des temps immémoriaux ils ont eu accès à la
Connaissance. « Ainsi parle le livre de Thallan. »
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