LES ENFANTS DU VOLCAN
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PROLOGUE
Noï-Rah
s’appuya sur le bâton solide que lui avait taillé son fils Brahn et fit
quelques pas jusqu’au grand chêne autour duquel avait été construit le village
des Renards. Elle fit un effort pour adresser un sourire à ceux qui la
saluaient avec respect. Puis elle prit place avec précaution sur le rocher
affleurant qui formait un siège confortable. Elle
ferma les yeux pour tenter de calmer la migraine lancinante qui la taraudait
sans trêve depuis plusieurs lunes. Elle en connaissait l’origine. Il y avait eu
une terrible bataille quelques soleils plus tôt, au cours de laquelle elle
avait été violemment frappée à la tête. Depuis cette époque, elle était parfois
victime de douleurs à l’emplacement de la blessure, mais elles finissaient
toujours par disparaître. Elle n’y avait pas accordé d’importance jusqu’à ces
derniers temps, où la souffrance avait pris un caractère permanent. Mhor-Kâr,
le vieux sorcier, n’avait rien pu faire pour la soigner. Elle connaissait aussi
bien que lui les plantes qui calmaient la douleur, mais elle n’en absorbait
qu’en toute dernière extrémité, lorsqu’elle devenait intolérable. Noï-Rah devait
conserver les idées claires. Mhor-Kâr ne lui avait pas caché que son état était
grave et qu’elle allait sans doute bientôt rejoindre le Grand Esprit. Cette
perspective ne l’effrayait pas. La mort était une compagne familière. Parfois,
lorsque la souffrance devenait trop aiguë, elle se résignait et acceptait son
sort. Elle avait déjà tellement vécu, et réalisé tant de choses… Mais
le plus souvent, elle se révoltait, bien décidée à lutter jusqu’au bout, comme
elle l’avait toujours fait. Elle n’était pas encore très vieille. Elle allait
atteindre les quarante soleils l’année suivante. Bien sûr, la plupart des
femmes disparaissaient avant cet âge, mais certaines vivaient bien plus
longtemps. Elle, Noï-Rah, bénéficiait encore d’une silhouette svelte que lui
enviaient des filles plus jeunes. Son abondante chevelure rousse n’était striée
d’aucun cheveu blanc et elle conservait cette allure souple et déterminée qui
avait toujours été la sienne. S’il n’y avait eu ces maudites migraines… Elle
avait envie de vivre encore. Non pour elle, mais pour les siens, ses Renards,
auxquels elle avait voué sa vie. Elle était leur chef, leur mère, et ils
avaient encore besoin d’elle. Il y avait tellement à faire… Un
groupe d’enfants jouait non loin d’elle. L’un d’eux, une petite fille qui
n’avait pas plus de six ou sept soleils, portait, comme elle, une toison
couleur de feu qui coulait sur ses épaules nues et maculée de poussière. La
petite poussait de grands éclats de rire tandis que les autres, plus grands la
poursuivaient en émettant des grondements effrayants de monstres imaginaires. Autour
du village, la forêt avait revêtu ses couleurs d’automne, où dominaient encore
les rouges et les feux, les ors et les jaunes tendres. Bientôt, les vents
furieux les arracheraient inexorablement, dépeçant les grands arbres de leurs
feuilles. Pour lors, seule une brise légère détachait parfois une feuille
lasse, qui retombait ensuite avec grâce et lenteur, telle un papillon végétal.
Noï-Rah aimait ce spectacle. Elle y voyait un signe de la bienveillance du grand
Esprit de la Terre, qui permettait à la forêt d’offrir une ultime beauté avant
la mort grise et blanche de l’hiver. Soudain,
sous l’effet d’une bourrasque lointaine, une nappe de brume rampa hors de la sylve
et coula vers les champs qui bordaient le lac. Une vague inquiétude envahit Noï-Rah. Ce
phénomène la ramenait bien loin en arrière, à une époque ancienne où la paix ne
régnait pas encore, où chasseurs et pasteurs se livraient des guerres sans
merci. Une époque où elle n’était guère plus âgée que la fillette rousse… Le
brouillard s’insinua jusqu’aux rives du lac, puis la lumière éclatante de
l’automne fit étinceler des formes fugaces à mesure qu’il s’avançait sur l’eau,
sculptant des beautés éphémères qui s’évanouissaient l’instant d’après. Noï-Rah
éprouvait une méfiance instinctive envers la brume. Elle pouvait aussi bien
masquer un danger imprévisible que vous dissimuler à vos ennemis. Mais, à y
bien réfléchir, les choses étaient encore plus complexes qu’elles ne le
paraissaient, car un malheur pouvait, à la longue, avoir des conséquences
bénéfiques. Et peut-être était-il le prix à payer pour acquérir la sagesse.
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Trente soleils plus tôt… Depuis plusieurs jours, une sorte de folie s’était emparée du monde, livrant le Village aux cohortes infernales du monde des Ténèbres. Cela avait commencé par un vaste front de nuages noirs qui avait envahi le ciel depuis le nord, là où se dressaient des montagnes qui crachaient le feu. Ils étaient si épais que l’on eût dit des montagnes en mouvement. En moins d’une matinée, une nuit inquiétante s’était installée sur le pays, chassant le doux soleil d’automne qui régnait depuis la fin de la saison chaude. L’air semblait avoir pris une consistance poussiéreuse et l’on avait regardé avec angoisse les lourdes et sombres volutes avancer au-dessus des montagnes. A la hâte, on avait rassemblé les troupeaux dans l’enclos et on avait attendu, le cœur broyé par l’incertitude. La température s’était inexplicablement réchauffée et une moiteur étrange avait envahi le Village. La quasi-totalité des habitants s’était regroupée autour de la masure du sorcier, Mhor-Kâr. Celui-ci avait dit que les dieux des montagnes s’étaient mis en colère et qu’il allait leur adresser des incantations pour tenter de les apaiser. Dans l’après-midi, une pluie serrée et tiède s’était mise à tomber, une pluie étrange, noire, chargée de cendres. L’angoisse s’était emparée des villageois. Pour comble de malheur, la majorité des hommes étaient partis pour les grandes chasses d’automne, et ne devaient pas être de retour avant un quart de lune. En quelques jours, les couleurs chatoyantes de la saison des feuilles rousses s’étaient diluées dans un gris triste et uniforme. La peau et les vêtements ruisselaient de traînées sales que l’on avait peine à faire disparaître, même en plongeant dans la rivière, qui charriait, elle aussi, des nappes de poussière terne. Les montagnes avaient disparu et, autour du Village, la vue ne portait guère plus loin que l’orée de la forêt. Peu à peu, une couche de boue liquide recouvrait les alentours. Abritée sous le toit de chaume de
la maison qu’elle partageait avec sa famille, Noï-Rah, âgée de dix soleils,
contemplait le phénomène insolite avec anxiété. Chaque jour amenait de
nouvelles cohortes de nuées sombres, chargées de cendre. — Quand cela va-t-il finir,
Bo-Si ? demanda-t-elle. — Je ne sais pas, petite,
répondit la vieille femme, qui était aussi son arrière grand-mère. Il se passe
là-bas quelque chose de terrible, ajouta-t-elle en montrant du menton la
direction de la chaîne montagneuse. Les dieux des volcans sont de nouveau en
colère. Noï-Rah resserra sa petite cape
de cuir sur ses épaules. D’innombrables questions se bousculaient dans sa tête.
Pourquoi la pluie amenait-elle de la cendre ? Quelle était cette
« chose terrible » qui avait frappé le pays haut ? Qui étaient
ces dieux mystérieux qui vivaient dans les entrailles des montagnes de feu ?
Est-ce qu’ils étaient les ennemis de Gaenha, la déesse bienveillante qui
régnait sur toute chose, et dont ceux du Village étaient les enfants ? La
pluie allait-elle continuer de tomber jusqu’à noyer les maisons et les champs
sous une épaisse couche de boue ? Que mangeraient-ils si les récoltes
étaient ensevelies ? Depuis près d’un
quart de lune, le soleil n’était plus réapparu et la lumière déclinait de jour
en jour, comme si la nuit s’installait pour toujours sur la vallée. Jamais un
tel phénomène n’avait frappé le Village. Le sol se transformait peu à peu en
cloaque, et il devenait impossible de vaquer aux tâches quotidiennes. Dans le Village erraient des silhouettes imprécises, toutes revêtues de
la même couche noirâtre. Depuis le matin, certaines d’entre elles jetaient des
regards en biais à Noï-Rah. Quelques-uns faisaient même le signe de conjuration
des mauvais esprits dans sa direction, en se frappant le front et en rejetant
ensuite brusquement la main vers le sol. Cette attitude, de la part de
personnes qu’elle connaissait depuis toujours, l’agaçait et l’angoissait à la
fois. Elle ne comprenait pas. On aurait dit qu’ils la rendaient responsable du
cataclysme. A l’aube, Deïrh, sa mère et
Pa-Hïr, son frère, étaient partis surveiller les bêtes, que l’on avait remises
dans les prés, en désespoir de cause. Noï-Rah avait voulu les accompagner,
comme elle le faisait d’ordinaire, mais Deïrh lui avait intimé l’ordre formel
de ne pas quitter le Village. Devant l’incompréhension et l’insistance de la
fillette, elle s’était même fâchée. Dépitée et furieuse, Noï-Rah avait trouvé
refuge auprès de son aïeule. Noï-Rah aimait beaucoup Bo-Si, si vieille que plus personne ne connaissait son âge véritable. Les plus âgés, qu’elle avait tous connus jeunes, même le chef Kha-Pâr, affirmaient qu’elle avait plus de quatre-vingt soleils. On la traitait avec indulgence parce qu’elle ressassait souvent les mêmes histoires, mais Noï-Rah ne se lassait pas de l’écouter. Si elle ne savait même plus ce qu’elle avait fait la veille, sa mémoire gardait intacts les souvenirs les plus anciens, qui remontaient à une époque où la tribu n’était pas encore installée dans la plaine. D’après Bo-Si, les ancêtres des Fils de Gaenha venaient de très loin vers le sud, de pays bordés par un fleuve sans limite, dont l’eau était salée. Elle-même n’avait jamais vu ce fleuve légendaire, ni même les anciens de sa jeunesse, mais on se transmettait les récits qui l’évoquaient depuis bien des générations. — Pourquoi les anciens ne sont-ils pas restés sur les rives du fleuve salé ? s’étonnait Noï-Rah. — On dit que là-bas, la terre était dure à cultiver. Nos ancêtres avaient découvert une grande rivière. Ils ont remonté son cours vers le nord. Chaque année, les hivers devenaient moins rudes, et les clans qu’ils croisaient leur affirmaient qu’ils existaient, toujours plus loin, de vastes territoires où personne ne vivait, à part des petits clans de chasseurs. Pendant de nombreuses générations, les Fils de Gaenha ont poursuivi leur migration vers le nord, en suivant le fleuve. Ils s’arrêtaient à chaque fois qu’ils découvraient une bonne terre, capable d’offrir des prés pour les troupeaux et des champs pour les cultures. Ils commençaient par défricher. Avec le bois et la pierre, ils bâtissaient des maisons solides, qui résistaient à la pluie et au froid, ainsi que des greniers pour recueillir les moissons. Quelquefois, ils rencontraient d’autres tribus. Certaines se montraient amicales et l’on établissait des alliances avec elles, scellées par des mariages. Mais toujours la tribu continuait son lent voyage vers le nord, lorsque des générations plus jeunes décidaient de découvrir de nouvelles terres fertiles. « Je ne sais pas combien de villages ont construit nos ancêtres sur
les rives de ce fleuve. Je n’ai connu que le dernier. C’était un beau et grand
village, avec des champs vastes et des prés à l’herbe grasse. C’est là que je
suis née, et mes ancêtres avant moi. Mais un jour, des hommes sont arrivés du
levant, aussi nombreux que des fourmis. Ceux-là n’étaient pas bons, et ils ont
envahi le territoire des Fils de Gaenha. Il y a eu une grande bataille.
Malheureusement, Les Fils de Gaenha ne sont pas des guerriers ; les autres
étaient trop puissants et ils nous ont vaincus. Beaucoup des nôtres ont été capturés
et on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Ceux qui ont réussi à s’enfuir ont
marché très loin vers le nord, en suivant le fleuve. Ils avaient réussi à
sauver quelques bêtes et des sacs de grains avec lesquels ils pourraient semer
à nouveau. Mais il fallait aller très loin, pour éviter que les démons ne nous
retrouvent. « Le chef de l’époque, le grand-père de Kha-Pâr, était un sage. Les ennemis avaient abandonné la poursuite, mais il se doutait qu’un jour ou l’autre ils reviendraient. Alors, il a ordonné à la tribu de quitter les rives du fleuve et de franchir les montagnes du couchant. J’étais jeune alors, mais je me souviens. Nous avons marché pendant longtemps, traversé des forêts et franchi des montagnes. Nous avons fini par trouver cette vallée belle et fertile, bien loin de l’ancienne. Les guerriers du levant ne viendront jamais nous chercher ici. Ces dernières paroles ne rassuraient guère Noï-Rah. Si les Fils de Gaenha avaient réussi à découvrir cette vallée, pourquoi les autres n’y parviendraient-ils pas ? Mais peut-être les pluies noires les tiendraient-elles à distance… Plus elle grandissait, plus elle découvrait que le monde recelait d’innombrables périls, contre lesquels la tribu pouvait se révéler impuissante. Mohr-Kâr, le sorcier, malgré son immense savoir des choses cachées de la nature, était incapable d’empêcher les gens de périr. Beaucoup de bébés mouraient avant d’avoir atteint l’âge de deux ou trois soleils. Après l’accouchement, il arrivait qu’une jeune mère souffre de fièvres violentes qui provoquaient sa mort. Les hommes étaient parfois victimes de blessures graves provoquées par les animaux qu’ils chassaient. Les loups et les ours n’étaient pas forcément les plus dangereux. Un cerf ou un daim pouvait éventrer l’un de ses poursuivants d’un coup de ses bois acérés. Le frère de Thog-Renn, le père de Noï-Rah, était mort deux ans plus tôt après une longue agonie, à la suite de la charge d’un chevreuil furieux qui l’avait éviscéré. La mort était une compagne
familière, et il fallait l’accepter. Heureusement, la vie était douce et
agréable dans le Village. Les terres grasses offraient de beaux fruits et les
graines que l’on semait devenaient de magnifiques gerbes d’épeautre, de
froment, de seigle et d’avoine pour les bêtes. Noï-Rah adorait courir à travers
la plaine, depuis la rivière jusqu’aux limites de la forêt. Mais tout avait
changé depuis l’arrivée de la pluie noire. — Pourquoi ma mère n’a-t-elle pas
voulu que j’aille avec elle ? demanda-t-elle soudain. La vieille secoua la tête, puis
répondit en grommelant : — A cause de la boue ! Noï-Rah comprit que cette réponse
ne reflétait pas toute la vérité. Bo-Si savait quelque chose qu’elle ne voulait
pas lui dire. Mais elle connaissait assez son aïeule pour savoir qu’elle ne
dirait rien de plus. — Dis-moi, Bo-Si, pourquoi
certains me regardent-ils comme si j’étais la cause de… tout ça ? Bo-Si marmonna quelques paroles
incompréhensibles entre ses dents. Mais le vieux Ta-Har, qui leur tenait
compagnie, intervint : — Tu devrais lui avouer la vérité.
Elle finira bien par l’apprendre. C’est à toi de lui dire. Bo-Si hocha la tête. Le vieil
homme avait raison. Et qui sait ce que les autres lui raconteraient… Après une
dernière hésitation, elle se décida à parler. — Ecoute bien, Noï-Rah. Il s’est
passé quelque chose d’étrange au moment de ta naissance. C’était le début de
« la saison des feuilles vertes ». Mais celles-ci ne poussaient pas,
parce que le Village subissait le même phénomène qu’aujourd’hui. Depuis plus de
deux lunes, il pleuvait de la boue. Ce n’était pas la première fois que ça se
produisait, mais cette fois, tout le monde avait peur, parce que jamais ça
n’avait duré aussi longtemps. Le chaman ne cessait d’interroger les esprits. Il
n’obtenait aucune réponse, et toujours la pluie continuait. Heureusement, les
récoltes avaient été très bonnes l’année précédente et nous avions des
réserves. Mais si nous ne pouvions pas semer, que mangerions-nous à l’hiver
suivant ? Que deviendraient les bêtes si elles n’avaient plus d’herbe à
brouter ? « Le temps passait et le soleil ne revenait pas. Kha-Pâr envisageait même de quitter la région. Malheureusement, nous ne savions pas où aller. La cendre paraissait recouvrir le monde tout entier. Ta mère, Deïrh, était sur le point de te mettre au monde. Et puis un jour, un vent formidable s’est levé. Il a soufflé pendant toute la journée et la nuit qui a suivi. Il a hurlé, tempêté, sifflé, grondé, et nous avions peur, parce que nous croyions que les dieux avaient décidé d’anéantir le Village. Mais le lendemain matin, au moment où ta mère accouchait, tout le monde est sorti et l’on a vu que les nuages étaient partis. Un soleil si clair qu’il en faisait mal aux yeux éclaboussait la vallée et les montagnes, à l’ouest. Et tu as poussé ton premier cri. C’est la raison pour laquelle on t’a appelée Noï-Rah, « celle qui apporte la lumière ». « Et puis, on s’est aperçu
que tu avais des cheveux d’un magnifique roux foncé. C’est une couleur très
rare. Pour certains, elle porte bonheur. Pour d’autres au contraire, elle est
synonyme de malheur. Le sorcier n’y comprenait rien. Il avait absorbé toutes
les herbes qui permettent d’entrer en communication avec les esprits, mais ce
qu’il avait vu était confus. Noï-Rah avait déjà compris. — Toi, Bo-Si, tu as vu quelque
chose, dit-elle. La vieille femme hocha la tête. — Ici, beaucoup pensent que je
suis une vieille folle parce que je parle toute seule. Ils ne croient pas aux
rêves que m’adressent les esprits. Et pourtant, ils sont aussi vrais que cette
méchante pluie noire. Et au moment où je t’ai touchée, ils m’ont envoyé une
vision. Tu étais le signe de l’alliance entre notre déesse-mère, la très belle
Gaenha, la maîtresse de toute vie, et les dieux mystérieux des montagnes de
feu. C’était à eux que tu devais ta chevelure rousse. Ni Deïrh, ni Thog-Renn
n’ont cette couleur de cheveux. Elle haussa les épaules. — La paix conclue entre les dieux
avait provoqué l’ouragan qui avait balayé les nuages. Ta naissance avait
chassé la nuit. Alors, dans la tribu,
certains ont pensé que tu étais une envoyée des dieux et que tu avais le
pouvoir, par ta seule présence, de repousser les nuages porteurs de cendre. Il
est vrai que depuis, il n’y a plus jamais eu de pluie noire. Mais aujourd’hui
qu’elle est revenue, ils estiment que tu les as trahis parce que tu n’as pas su
chasser les nuages. — Mais je n’ai pas ce
pouvoir ! s’insurgea la fillette. Je suis une fille comme les
autres ! Encore une fois, Bo-Si secoua
lentement la tête. — Non, tu n’es pas une fille
comme les autres, Noï-Rah. Il y a autre chose. — Et quoi ? — J’ai eu une autre vision, le
jour de ta naissance. Elle se redressa et huma
longuement l’air saturé d’humidité. Une odeur étrange imprégnait l’atmosphère,
faite d’humus et de cendre, de végétaux en décomposition. La vieille fronça les
sourcils. — Ils sont là ! J’ai senti leur odeur infecte ce matin, à l’aube. — Mais qui ? — Les Korghs ! Les terribles serviteurs des dieux volcans. Noï-Rah frémit. Bo-Si avait baissé la voix, comme si elle craignait d’être entendue. Les Korghs étaient des créatures malfaisantes qui hantaient les monts étranges qui dressaient à l’ouest une barrière si élevée qu’on aurait pu croire qu’elle marquait les limites du monde. On ne prononçait jamais leur nom à voix haute. Cependant, depuis qu’elle accompagnait les adultes en lisière de la sylve épaisse qui habillait les montagnes, elle n’en avait jamais aperçu un seul. Partagée entre la peur et l’incrédulité, elle objecta crânement : — Personne n’a jamais vu de Korgh, Bo-Si. Es-tu sûre qu’ils existent vraiment ? Bo-Si secoua la tête avec agacement. — Oh oui, ils existent ! Oh oui ! Ce sont eux qui ont enlevé la petite Da-Rah à la fin de l’hiver dernier. Et le jeune Si-Kahr, moins d’une lune avant. Noï-Rah se souvint en effet des deux gamins disparus l’année précédente. Les anciens avaient accusé les démons de la forêt. Mais Da-Rah et Si-Kahr avaient pu aussi bien être attaqués et dévorés par les loups. La vieille femme flaira l’air à nouveau et insista : — Ils sont là ! On ne les voit pas, mais ils sont là. Ils nous observent. Noï-Rah n’osa remettre la certitude de la vieille femme en cause. — Tu disais que tu as eu une autre vision le jour de ma naissance… Bo-Si hésita. Mais Ta-Har répondit à sa place. — C’est à cause de cette vision que ta mère t’a interdit de la suivre ce matin, dit-il. — Pourquoi ? — Parce que les Korghs sont peut-être là pour toi, reprit Bo-Si. — Pour moi ? — Ils ne le savent pas. Personne ne sait. Mais ce que j’ai vu est étrange. Je sais depuis le début que tu n’es pas destinée à rester au Village. J’ai pensé d’abord que la tribu ferait alliance avec un autre clan et que tu épouserais l’un de ses membres. Mais il y avait l’image de cette pluie noire qui apparaissait sans cesse, et cette couche de cendre qui recouvrait le pays. J’ai compris alors qu’elle reviendrait, comme un signe envoyé par les dieux des montagnes de feu pour te reprendre. — Mais je ne veux pas quitter le Village ! répliqua la petite. — Personne ne le souhaite, Noï-Rah. Cependant, on ne peut aller contre la volonté des dieux. S’ils ont décidé de te reprendre, personne ne pourra rien y faire. — Et c’est pour ça que les Korghs sont là ? Mais ils n’oseront jamais attaquer le Village. Nous sommes trop nombreux. Et puis, on n’est même pas sûrs qu’ils existent ! Bo-Si ne répondit pas. Un grand froid avait envahi la fillette. Elle savait qu’elle ne pourrait lutter contre la volonté des dieux. Le don de Bo-Si ne lui était pas étranger. Elle aussi ressentait parfois des choses étranges en observant la forêt, comme si des voix invisibles lui parlaient, ou, plus exactement, lui envoyaient des images inattendues, qui parfois prenaient corps dans la réalité ensuite. Elle s’était souvent demandé si c’était là une manière d’entrer en communication avec les esprits, comme le faisait le sorcier en absorbant des substances bizarres. Il entrait ensuite en transe et les esprits lui envoyaient des visions. Elle-même n’utilisait jamais de substances, mais elle avait parfois l’impression de « voir au-delà des choses visibles ». Et, derrière la pluie noire qui noyait la plaine et les bords de la rivière, elle devinait une menace inconnue, comme l’approche d’un événement qui allait bouleverser sa vie pour toujours. — Qui sont les Korghs ? demanda-t-elle à Bo-Si. La vieille cracha sur le sol avec mépris. — De loin, ils ressemblent à des hommes, mais ce n’en sont pas. Ils vivent sur le territoire des montagnes de feu. Ils ont des dents pointues comme celles des loups. Ils arrachent le cœur de leurs ennemis et le dévorent alors qu’ils sont encore vivants. Ensuite, ils les taillent en pièces et les mangent après les avoir fait griller comme des moutons. Et ceux qu’ils préfèrent, ce sont les enfants, parce qu’ils ont la chair plus tendre ! Une onde d’angoisse serra le ventre de la fillette. On n’avait rien retrouvé de Da-Rah et de Si-Kahr. Avaient-ils fini dans le ventre des créatures maudites ? — Ils sentent plus mauvais qu’une harde de sangliers, continua l’ancêtre. Ils doivent tuer chaque jour pour survivre. Ils broutent aussi de l’herbe comme nos vaches et nos brebis. Ils ne savent pas cultiver la terre ou élever les animaux. Ils ne connaissent pas la poterie et le tissage. Leurs vêtements sont faits de fourrures mal cousues. Ils ne savent pas tanner les peaux. Elle cracha de nouveau sur le sol fangeux. Noï-Rah essuya l’eau noire qui lui coulait sur le front et jeta un coup d’œil à la palissade solide qui ceinturait le Village. — Ils n’oseront pas s’approcher des Fils de la Terre, rétorqua-t-elle d’une voix qu’elle aurait voulue plus assurée. Nous sommes trop forts pour eux. — Quand tous les hommes sont là, c’est vrai. Mais Kha-Pâr n’est pas assez prudent. Trop d’hommes sont partis chasser. — C’est l’époque des grandes chasses, objecta Noï-Rah. Il faut beaucoup de viande pour cet hiver. Ils ne pouvaient pas savoir que la pluie noire viendrait… — Non, ils ne pouvaient pas. Mais
ils sont partis loin, pour suivre les hardes de cerfs et de chevreuils. Il leur
faudra plusieurs jours pour revenir. Une angoisse incoercible envahit
Noï-Rah. — Tu… tu crois que les Korghs
vont venir me chercher ? — Peut-être, si c’est la volonté
des dieux. — Je ne veux pas. Bo-Si prit la main de la fillette
angoissée. — Nous ferons tout pour te
protéger. Mais il ne faut pas que tu aies peur. Car tu n’es pas une petite
fille ordinaire. Cette alliance, ce n’est pas avec la tribu que les dieux l’ont
passée. C’est avec toi. Ils veulent que tu viennes à eux. — Pourquoi ? — Je l’ignore, Noï-Rah. Je
l’ignore. Je n’ai rien vu de plus. — Deïrh et Thog-Renn
connaissent-ils cette prédiction ? — Ils la connaissent. Mais ils ne
pourront pas s’opposer à la volonté des dieux. Un sentiment de révolte s’empara
de la fillette. Dieux ou pas, elle n’avait aucune envie de partir. Elle n’avait
rien à voir avec ces esprits mauvais qui vivaient dans les entrailles des
montagnes du nord. Elle appartenait à Gaenha, la déesse-mère, celle qui est à
l’origine de toutes choses. Gaenha la protégerait. Cependant, le soir venu, il ne
s’était rien passé. Deïrh et Pa-Hïr étaient rentrés avec les bêtes, à présent
parquées à l’intérieur de l’enceinte du Village. Une haute palissade se
dressait tout autour, renforcée par deux rangées de pieux acérés destinés à
décourager d’éventuels assaillants. Qui oserait s’attaquer à une telle
citadelle ?
PARUTION : FRANCE LOISIRS : JANVIER 2009 / LIBRAIRIE: JANVIER 2010
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