|
PREMIER CHAPITRE An neuf de l’Horus
Djoser... La
lumière déclinante du soleil jouait sur les flancs réguliers de la
pyramide1, découpant sur le sol
rocailleux du plateau une ombre allongée et mauve, qui contrastait avec les
reflets dorés de la fin d’après-midi. Le revêtement d’un blanc éblouissant du
calcaire conférait au monument prodigieux une vie étrange, mystérieuse, due à la
perfection de ses lignes. On eût dit un vaisseau inconnu, issu d’un monde
inaccessible, venu se poser sur le plateau sacré comme l’ambassadeur d’une
intelligence supérieure. Jamais encore on n’avait admiré semblable construction,
et il ne pouvait s’agir là que d’un édifice inspiré par les dieux. Il comportait
déjà trois niveaux, mais les travaux laissaient déjà présager que sa structure
ne s’arrêterait pas là. Chaque degré dépassait la hauteur de six hommes, et sa
hauteur totale atteignait déjà plus de soixante coudées.
Une
longue rampe orientée vers le fleuve menait au sommet. Composée de débris de
roche, de sable et de briques, elle était recouverte de troncs d’arbres enduits
d’argile que des manoeuvres ne cessaient d’arroser, pour faciliter la
progression des traîneaux chargés de lourds blocs de calcaire. Quelques dizaines
d’ouvriers travaillaient sans relâche pour hisser les monolithes sur la
plate-forme du troisième niveau. La traction était assurée par des ânes ou des
bœufs, parfois par des prisonniers ou des volontaires.
On
devinait, sous cette rampe, les vestiges de deux levées successives plus larges,
qui avaient servi à édifier les premiers niveaux. Pour l’heure, sous les ordres
des contremaîtres, les équipes de tailleurs de pierre travaillaient
d’arrache-pied afin d’achever le quatrième 1. Pyramide : Le mot
égyptien pour désigner ces monuments était « mer ». Le mot pyramide vient en
réalité du grec « pyramis », qui était un petit gâteau de blé ayant une forme
identique. degré
avant la nouvelle année. Si les prédictions de Moshem l’Amorrhéen s’avéraient,
une terrible sécheresse de cinq ans menaçait Kemit, et les travaux en seraient
immanquablement ralentis. Aussi les maçons poursuivaient-ils leur tâche jusqu’à
la tombée de la nuit. L’enceinte destinée à protéger la cité sacrée ne comportait encore
que les murailles sud et ouest. Mais les fondations de la section septentrionale
existaient déjà, ainsi que celles de différents temples et chapelles, dont
Bekhen-Rê expliquait le projet au couple royal. Derrière eux s’élevait une
succession de murs terminés par des colonnes. L’architecte indiqua qu’à cet
endroit se situerait la seule véritable entrée de la cité. Quatorze autres
fausses portes seraient aménagées le long des remparts, en trompe l’œil, pour
décourager les pillards. Thanys
écoutait à peine ce que disait leur mentor. Elle connaissait déjà le projet,
dévoilé par son père, le grand Imhotep, concepteur de la cité, que ses ouvriers
surnommaient le Magicien. Depuis la disparition de la secte maudite des
Sethiens, trois ans auparavant, la construction du monument n’avait plus
rencontré d’incident majeur. Parallèlement, le royaume des Deux-Terres avait
connu un essor formidable que rien n’était venu entraver. Pourtant, Thanys
demeurait vigilante. Elle ne parvenait pas à oublier les horreurs provoquées par
la secte des fanatiques de Seth-Baâl, le dieu serpent, les corps exsangues des
enfants sacrifiés, les attentats ignobles qui avaient coûté la vie à tant
d’innocents, le feu-qui-ne-s’éteint-pas et les guerriers morts dans
l’embrasement du temple de la caverne rouge. Malgré les années, les cicatrices
n’étaient pas encore refermées. Il arrivait encore à la petite Inmakh, l’épouse
de Semourê, de faire des cauchemars au souvenir du sang humain qu’on l’avait
contrainte à avaler. Pour
Djoser et pour elle, Thanys, le spectre de la terreur s’était dissimulé sous le
masque hypocrite d’une amitié perfide. Derrière le visage chaleureux et
sympathique de Kaïankh-Hotep, fils d’un noble fidèle revenu du Levant,
s’abritait un ennemi acharné à les détruire : Meren-Seth, descendant de
l’usurpateur Peribsen. Pendant plus de deux années, il avait adroitement
instauré un climat d’insécurité et d’angoisse, frappant là où on l’attendait le
moins, usant de tous les stratagèmes pour déstabiliser la puissance de l’Horus.
Tout
s’était achevé par un terrible affrontement au cours duquel le village des
serpents, situé dans le désert oriental, avait été détruit. Retournant leur arme
monstrueuse contre eux, Djoser avait embrasé les lieux avant de donner l’assaut
final. La plupart des prêtres fanatisés transformés en guerriers avaient péri
durant les combats. Les quelques dizaines de rescapés avaient rejoint les mines
d’or de Nubie où les plus robustes ne résistaient pas plus de trois ou quatre
ans. Leurs massacres ignobles n’avaient pas incité le roi à la clémence.
La
victoire avait été totale. La disparition de Meren-Seth avait effacé toutes les
dissensions existant entre les anciens partisans du Dieu rouge et Djoser, qui
avait enfin obtenu gain de cause auprès des différents temples : faire
reconnaître Horus comme dieu principal de Kemit. Un
doute subsistait pourtant. Si on supposait que Meren-Seth avait succombé au
cours de l’affrontement, jamais on n’avait retrouvé son corps. Il avait été
impossible de l’identifier parmi les quelque deux cents cadavres calcinés qui
jonchaient le campement ennemi. L’un de ses lieutenants survivants avait avoué
qu’il semblait avoir disparu peu avant la bataille, sans en être certain. Djoser
avait lancé ses guerriers à la poursuite d’éventuels fuyards, mais aucune preuve
d’une quelconque évasion n’avait été apportée. Meren-Seth avait
vraisemblablement péri au milieu du brasier qui avait anéanti la moitié de son
repaire. Mais peut-être s’était-il évanoui au cœur du désert complice, et le
khamsin qui s’était levé le lendemain avait effacé ses traces. Une rumeur avait
très vite circulé, affirmant qu’il avait survécu, et qu’il reviendrait pour
prendre sa revanche. Ce
doute obscur perturbait l’esprit de Thanys. Il lui semblait parfois croiser le
sourire trompeur de Meren-Seth, qu’elle continuait d’appeler Kaïankh-Hotep. Leur
cousinage avait valu aux deux hommes une ressemblance stupéfiante, qui avait
abusé tout le monde. Si le véritable Kaïankh-Hotep était un homme bon et loyal,
Meren-Seth était une canaille de la pire espèce, un individu sans scrupules qui
avait assis sa monstrueuse popularité sur le sang d’enfants innocents qu’il
faisait égorger et dont il offrait le sang à ses disciples. Il se voulait le
fondateur d’une nouvelle religion basée sur la terreur et la domination. Avec
lui était apparu le spectre d’un dieu terrifiant et destructeur, bien éloigné de
l’harmonie voulue par la règle de Maât. Cependant, depuis trois ans, rien ne s’était produit qui pût
laisser penser que Meren-Seth avait survécu à la bataille du désert. Les prêtres
fanatiques avaient été condamnés. Peut-être certains d’entre eux avaient-ils
réussi à échapper à la vigilance de la police secrète de Moshem, mais ils
avaient renoncé à toute activité, car aucune exaction n’avait été commise depuis
la disparition du grand prêtre de Seth-Baâl. Cependant, son fantôme continuait
de hanter les mémoires, engendrant toutes sortes de récits plus inquiétants les
uns que les autres, qui entretenaient la rumeur. On n’avait pas oublié les
sinistres apparitions du fantôme de Peribsen. On savait qu’il s’agissait d’un
subterfuge pour impressionner les esprits. Pourtant, des personnes influençables
doutaient encore. Pour elles, l’usurpateur disparu avait tenté de reprendre le
trône volé aux ancêtres de l’Horus. Il avait échoué, mais pouvait-on affirmer
qu’il ne reviendrait pas ? Thanys
s’expliquait ainsi l’obscure sensation de malaise qu’elle ressentait lorsqu’elle
évoquait le souvenir de cet être machiavélique. Au-delà de l’homme, elle
devinait, toujours présent, le spectre rampant du dieu effrayant issu de sa
mégalomanie et qui cristallisait les aspects les plus ténébreux de l’âme
humaine. S’il semblait sommeiller actuellement, il restait à craindre qu’il ne
se réveillât un jour ou l’autre. Chassant ces souvenirs lugubres par un effort de volonté, elle
abandonna Djoser et Bekhen-Rê à leurs discussions et quitta l’enceinte sacrée,
suivie de ses servantes. Vers le sud s’étendait le petit village construit pour
les ouvriers permanents. Depuis plusieurs années, ceux-ci avaient fini par y
établir un site animé, où étaient réunis tous les corps de métiers nécessaires
au bon avancement du chantier : maçons, tailleurs de pierre, charpentiers,
fabricants d’outils, sculpteurs, peintres, élèves architectes qui secondaient
Imhotep, ainsi que l’inévitable armée de scribes chargés de tenir à jour les
plans de la cité et les rémunérations des ouvriers. Des ribambelles d’enfants
couraient en tous sens aux alentours. Les plus âgés aidaient leurs parents,
apprenant ainsi leur futur métier. Des boulangers fabriquaient toutes sortes de
pains aux formes différentes, parfois fourrés aux dattes ou aux raisins secs.
Les femmes brassaient une bière épaisse que l’on buvait à l’aide d’une pipette
de bois équipée d’un filtre. On y trouvait même un cordonnier et deux tisserands
qui fournissaient les familles en toile de lin pour la confection des pagnes et
des robes. L’intendant Akhet-Aâ, qui approvisionnait tout ce monde, s’était
fait bâtir une petite maison qui lui permettait de ne pas regagner Mennof-Rê
tous les jours. Thanys aimait bien ce personnage perpétuellement inquiet, qui
redoutait toujours de manquer de quoi que ce fût pour nourrir ses ouvriers.
Persuadé d’être irremplaçable, il ne savait pas comment se décharger d’une
partie de ses tâches sur ses collaborateurs. Par chance, il était secondé par
Ameni, un paysan de Kennehout1 spécialisé dans l’élevage
des oiseaux. À l’inverse d’Akhet-Aâ, Ameni jouissait d’un caractère heureux,
d’une humeur toujours égale. Son calme inébranlable contrastait avec l’agitation
permanente de l’intendant. Les deux hommes 1. Kennehout : domaine
appartenant au roi Djoser, hérité de son précepteur, Merithrâ, et situé dans le
sud. s’étaient liés d’amitié depuis qu’Ameni avait sauvé la vie
d’Akhet-Aâ. Le second puisait souvent dans le premier la force nécessaire à la
poursuite de sa tâche. Jusqu’à la lisière du plateau s’étirait une savane clairsemée, où
l’on apercevait parfois des hardes de gazelles ou d’antilopes, plus rarement des
groupes de lions ou de hyènes. Les grands fauves, dérangés par les activités
humaines, s’étaient réfugiés plus au sud. Au-delà s’étendait le désert rouge de
l’Ament, où, selon la tradition, se situait l’accès au royaume des morts.
C’était pour cette raison que les entrées des demeures d’éternité construites en
bordure du plateau, à proximité de la vallée, étaient tournées vers l’Occident.
Thanys
devina, au cœur de la nécropole, la présence de Khirâ et de Seschi, venus
apporter des offrandes au dieu bon Khâsekhemoui en compagnie de leur précepteur,
Nemeter. Elle
jeta un dernier coup d’œil en direction des vastes étendues rocailleuses du
désert. Il lui semblait percevoir l’écho d’une menace en gestation, au-delà de
l’horizon, au-delà même, peut-être, de la compréhension humaine. Mais
s’agissait-il du fantôme de Meren-Seth, qui refusait de disparaître de sa
mémoire, ou bien d’autre chose ? Resserrant autour d’elle la légère cape de lin
qui couvrait ses épaules, elle revint vers la cité
sacrée.
|