PROLOGUE
Malgré la
grande maîtrise que Nathalie exerçait sur elle-même, son cœur battait à coups
violents et réguliers dans sa poitrine. Elle avait très peu de temps. D’un doigt
ferme, elle appuya sur la touche « entrée », et l’écran de l’ordinateur
s’alluma. À cet instant précis, elle ne risquait encore rien, mais, dès qu’elle
aurait déverrouillé les codes d’accès, les autres s’en apercevraient. Bien sûr,
ils penseraient avoir affaire à l’utilisateur habituel de l’appareil. Or,
celui-ci était en route et allait bientôt les rejoindre. Elle disposait donc
d’une heure au plus pour vérifier que ses mots de passe étaient corrects et
pénétrer les dossiers interdits. Elle prenait un risque énorme : si, de sa
voiture, Alexandre téléphonait à ses complices pour confirmer son arrivée,
l’échéance se réduirait à néant. Ils auraient tôt fait de comprendre que la
fuite venait de chez lui, et qu’elle seule pouvait l’avoir trahi. Il lui
faudrait alors s’échapper aussi vite que possible. Cependant, elle était
déterminée à aller jusqu’au bout. Elle s’était lancé un défi, pour racheter ses
erreurs passées, des actes qui aujourd’hui, avec le recul, lui répugnaient. Elle
aurait pu tenter d’oublier toute cette abjection, mais une force supérieure la
poussait. Elle agissait pour une cause juste, même si ce qu’elle s’apprêtait à
faire relevait des tribunaux. De toute manière, il n’y avait aucune chance pour
qu’Alexandre portât plainte. Elle était ravie du mauvais tour qu’elle
s’apprêtait à lui jouer. Il lui avait fallu beaucoup de courage et de patience
pour supporter sa suffisance et ses raisonnements imbéciles, machistes et
racistes. Si elle découvrait ce qu’elle souhaitait, elle n’aurait aucun remords
à lui faire payer sa mentalité écoeurante. Ses doigts couraient sans
hésitation sur le clavier. L’informatique était l’un de ses passe-temps favoris.
Son métier principal, actrice, n’avait guère de rapport avec les ordinateurs,
mais elle avait suivi avec intérêt l’évolution du matériel, et s’était toujours
équipée des modèles les plus performants. Elle adorait surfer sur Internet. Il
lui était arrivé plusieurs fois de « craquer » les codes d’organismes qui se
croyaient protégés de manière imparable. Ce n’était pour elle qu’un jeu, le
plaisir de se mesurer à la machine, sans se faire prendre par les « traqueurs »
de la nouvelle police informatique. Celle-ci avait toujours un métro de retard.
On lui avait dit un jour qu’elle aurait pu faire fortune chez un fabriquant
d’ordinateurs. Mais cela ne l’intéressait pas. Jouer la comédie constituait une
passion plus dévorante encore. Cette fois cependant, elle avait dû conjuguer
ses deux talents. Le défi était audacieux, car le réseau fonctionnait en circuit
fermé, totalement inaccessible de l’extérieur. C’était la raison pour laquelle
il lui avait été indispensable de s’introduire dans l’intimité d’Alexandre. La
chose n’avait guère présenté de difficultés. Alexandre Duplessis, chirurgien
renommé et play-boy infatué de sa personne, s’était rengorgé lorsque Nathalie
Vallières, la star mondialement connue, s’était intéressée à lui. Leur liaison
lui avait prouvé qu’il était bien l’un des hommes les plus séduisants de la
planète. Compte tenu de la très haute opinion qu’il avait de lui-même, l’idée ne
l’avait pas effleuré qu’elle s’était rapprochée de lui dans un tout autre but :
démasquer ses magouilles financières aux dépens d’associations caritatives. Les
R.G. le soupçonnaient depuis déjà quelques années, et Nathalie n’avait donc
aucun scrupule à plonger dans les méandres virtuels de son ordinateur. Si
Marceau avait vu juste, elle n’hésiterait pas à le faire tomber. Malgré les
indices glanés en fouillant dans les affaires de son amant, il ne lui fallut pas
moins de vingt minutes pour briser les sésames. Enfin, l’écran se modifia, comme
une porte qui s’ouvre sur un autre monde, et la tête d’un animal improbable se
dessina, symbolisant le dieu égyptien Seth. Fébrilement, Nathalie se mit au
travail. Quelques minutes plus tard, son excitation s’était muée en un
mélange d’incrédulité, de colère et d’horreur. Le secret épouvantable qu’elle
venait de percer n’avait aucun rapport avec de sordides manoeuvres financières.
C’était bien pire. Elle crut un instant être l’objet d’hallucinations. Tout cela
ne pouvait être vrai, elle devait se tromper ! Aucun homme n’était capable de
telles ignominies ! Une sensation de froid lui parcourut la colonne vertébrale.
L’ampleur de ce qu’elle avait découvert défiait l’imagination. Des noms, des
fonctions, des faits précis et atroces apparaissaient sous ses yeux, alignés
froidement par la mémoire sans âme de l’ordinateur. Un incoercible sentiment de
rage l’envahit. Pourtant, peu à peu, une idée s’imposait à elle : il lui était
impossible de dénoncer ces monstruosités. Tout cela allait trop loin, trop haut.
Le commissaire Marceau lui-même ne pourrait agir. Tétanisée par l’abjection
qui se dévoilait implacablement sous ses yeux, elle en avait oublié l’heure.
Fascinée, elle poursuivit ses investigations. Soudain, l’image de l’écran
s’émietta en une myriade de pixels multicolores, laissant la place à un fond
noir sur lequel s’inscrivit un message : « Nathalie, tu aurais pourtant dû
savoir qu’il est dangereux d’ouvrir la boîte de Pandore ! » Comme éveillée
d’un cauchemar, elle ne put retenir un cri. Alexandre s’était rendu compte de sa
trahison ! Elle croyait entendre sa voix derrière chaque mot. Une onde de
panique lui broya les entrailles. Elle dut faire un violent effort de volonté
pour calmer les battements de son cœur emballé. Elle regarda autour d’elle comme
un animal pris au piège : elle était encore seule dans le vaste bureau. Mais
l’étau allait se refermer sur elle d’un instant à l’autre, et, en raison de ce
qu’elle venait de découvrir, ils n’hésiteraient pas une seconde à la supprimer.
Elle trouva cependant le courage de reprendre le contrôle de la console,
isola l’ordinateur, pénétra de nouveau dans le programme interdit et, tout en
pestant contre la lenteur de la machine, établit un double sur disquette. Elle
consulta sa montre. Cela faisait près d’une heure et demie qu’elle étudiait les
dossiers maudits. Il n’y avait pas d’alternative. Elle devait s’enfuir loin,
très loin. Elle enfila une veste, attrapa son sac et sortit discrètement du
bureau. Il valait mieux éviter d’alerter le couple de cerbères - le jardinier et
la cuisinière - qui veillaient sur la propriété en l’absence du maître. En
pénétrant dans le hall, elle se força à adopter une allure normale. La vieille,
qu’elle n’avait jamais aimée, surgit tout à coup devant elle. - Où allez-vous
? Nathalie s’efforça de masquer son trouble. - Monsieur ne sera pas là
avant demain. Je sors. - Monsieur vient d’appeler. Il m’a demandé de vous
dire qu’il fallait l’attendre. - Si j’en ai envie ! s’insurgea-t-elle. Je
suis libre, que je sache. La vieille ne l’écoutait déjà plus. - Édouard !
Elle refuse de rester ! s’égosilla-t-elle. Le jardinier apparut à son tour,
armé d’un fusil. Nathalie comprit que l’alerte était donnée. Elle ne prit pas le
temps de réfléchir. Avant qu’il ait eu le temps de la mettre en joue, elle
bondit sur lui, détourna l’arme et décocha un violent coup de pied dans les
parties du bonhomme. Celui-ci s’écroula en se tordant de douleur. D’un geste
vif, Nathalie lui arracha le fusil et le pointa sur la cuisinière qui s’était
mise à glapir. Un vigoureux coup de poing dans la face simiesque de la bonne
femme suffit à la faire taire. La gardienne s’écroula sur son mari toujours à la
recherche de son souffle égaré. Deux hommes pénétrèrent à leur tour dans le
hall, des gorilles engagés par Alexandre pour défendre la propriété contre les
intrus de tout poil. La jeune femme braqua l’arme sur eux et voulut leur tirer
dans les jambes. Malheureusement le fusil n’était pas chargé. Le faciès des
vigiles s’éclaira d’un mauvais sourire. Ils la dépassaient d’une bonne tête.
Pourtant, au lieu de fuir, elle les attendit de pied ferme. Lorsqu’ils se
jetèrent sur elle, leurs bras ne rencontrèrent que le vide. L’instant d’après,
Nathalie ripostait avec une précision et une violence inattendues. Les deux
brutes se retrouvèrent au sol, l’un avec un bras disloqué, l’autre avec la tête
bourdonnant d’un coup de pied qui lui avait cassé trois dents. Ils ne s’étaient
pas attendus à une semblable résistance. Tout était allé trop vite. Avant qu’ils
aient pu réagir, la jeune femme avait disparu dans le parc. Courant vers le
garage, Nathalie bénit le producteur qui lui avait demandé, pour les besoins
d’un film, d’apprendre l’aïkido et le close-combat. Elle avait trouvé ces sports
à son goût, et s’était perfectionnée. Ils pouvaient toujours se révéler utiles.
La preuve ! À tout moment, elle redoutait de voir surgir des hommes de main
qui lui barreraient le passage. Les muscles parcourus par des bouffées
d’adrénaline, elle monta dans sa voiture, déclencha le mécanisme de la lourde
porte d’entrée du parc, espérant que les gardiens n’avaient pas eu le temps de
le déconnecter. Il y avait plus de cent mètres jusqu’au portail. Elle lança son
véhicule à plein régime, mais il lui sembla qu’il se traînait. Elle poussa un
soupir de soulagement : le portail était ouvert. Au mépris de toute prudence,
elle déboula sur la route à vive allure, et tourna en direction de Beaugency.
Les faisceaux des phares d’une puissante voiture trouaient la nuit au loin :
probablement celle des hommes de main d’Alexandre. Ils n’avaient pas perdu de
temps. Elle fit effectuer un tête-à-queue à son véhicule et appuya à fond sur
l’accélérateur. Filant à vive allure, elle s’enfonça dans la nuit. Elle traversa
en trombe La Ferté-Saint-Cyr. Un panneau indiqua la direction de Romorantin. Mue
par une inspiration soudaine, Nathalie bifurqua tout à coup sur la gauche, en
direction de Marolles. Sa seule chance consistait à semer ses poursuivants.
Elle avait très peu d’avance sur eux, et sa voiture n’était pas aussi rapide que
la leur. Elle devait donc ruser. Elle connaissait parfaitement cette région de
Sologne. Mais serait-ce suffisant pour réussir à leur échapper
?
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